« Facebook », le livre du visage. Jusqu’à récemment, je pensais qu’il s’agissait du visage de l’autre : un livre virtuel nous permettant de voir l’autre, d’aller à sa rencontre, de discuter avec lui. Et telle était peut-être l’intention de son concepteur, au début. Mais en voyant mon « fil d’actualité » aujourd’hui, je comprends qu’il s’agit en fait, pour chacun d’entre nous, de ne voir que son propre visage : flattant le narcissisme débridé de ses utilisateurs, Facebook propose désormais des « apps » permettant à chacun de voir à quoi il ressemblerait s’il était « du sexe opposé » (et moi qui pensais que les sexes étaient complémentaires… mais c’est un autre débat), à quoi ressemblerait l’affiche du film de sa vie, à quoi ressemblerait sa photo en couverture d’un « magazine glamour », etc. Il faut croire que partager les photos de nos repas, de nos enfants, notre bulletin de santé et le moindre de nos faits et gestes ne suffisait plus à assouvir les besoins des drogués à l’ego que nous sommes devenus ! Regardez-moi, « likez »-moi, commentez-moi, partagez-moi (même si ce « moi » n’est en réalité qu’une photo grossièrement retouchée), ce n’est que comme cela que j’existe ! Le seul visage qui m’intéresse, c’est le mien ; l’autre n’existe plus que pour me mettre en valeur.

En hébreu, le visage se dit panim (פנים), un terme qui appelle deux remarques : a) il s’agit d’une forme plurielle (le singulier, פן pan, se traduisant par : côté, aspect) ; b) il peut également se lire pnim, et désigne alors l’intérieur. La langue hébraïque nous dévoile ainsi un message d’une étonnante actualité : nous possédons tous au moins deux visages, lesquels sont liés, d’une manière ou une autre, à notre intériorité. Que nous arborions plusieurs visages semble aujourd’hui indéniable : au travail, à la maison, entre amis ou avec ses enfants, nous nous montrons tous sous un jour différent en fonction de la configuration dans laquelle nous nous trouvons et du rôle social que nous y tenons ; que notre intériorité connaisse plusieurs facettes est également aisément compréhensible : l’être humain est fait de nuances, il change et évolue… La question, essentielle, est celle-ci : ces différents visages que nous présentons au cours d’une journée, et qui sont appelés à mûrir, donc à se modifier, tout au long de notre vie, sont-ils tous un reflet de notre intériorité ? Lorsque je me présente à l’autre, quelle que soit la situation, est-ce une partie de mon véritable moi que je lui présente, ou n’est-ce qu’une version fantasmée d’un moi irréel et idéalisé, un alter ego au sens littéral : un autre moi ? Sur Facebook, nous sommes tous des alter ego, des moi altérés : le visage que nous présentons à l’autre n’a plus qu’un lointain rapport avec notre intériorité. Plus grave, nous nous présentons à tous les autres de la même manière : dans le monde de Facebook, il n’y a plus de différence entre mon patron, ma cousine et mes enfants, tous sont des « amis » (un mot qui n’a plus aucun sens) ; dès lors, tous n’ont plus accès qu’à une seule version de moi, la pire car la moins réelle.

Dans un court essai intitulé La société de transparence, le philosophe germano-coréen Byung-Chul Han décrit ainsi cette évolution :

Le « visage humain », avec sa valeur cultuelle, a aujourd’hui disparu depuis très longtemps de la photographie. L’ère de Facebook et de Photoshop fait du « visage humain » une face qui s’épuise entièrement dans sa valeur d’exposition. La face, c’est le visage exposé, dépouillé de l’ »aura » du regard.

C’est la forme de marchandise que prend le « visage humain ». La face, comme surface, est plus transparente que ce visage qui, pour Emmanuel Levinas, représente un lieu insigne sur lequel fait irruption la transcendance de l’autre. La transparence est une contrefigure de la transcendance. La face est habitée par l’immanence du même. [1]

« L’immanence du même », l’expression est on ne peut mieux trouvée. Faites défiler le « fil d’actualité » de Facebook pendant quelques minutes et vous aurez l’impression de vous retrouver dans le film Un jour sans fin, tant les photos et « statuts » se suivent et se ressemblent : untel partage sa joie de participer à un « challenge » et promet de donner de l’argent à une œuvre charitable à proportion des « likes » et commentaires reçus, un autre partage sa tristesse suite au décès d’un chanteur connu à grands coups de « RIP », un autre encore ajoute un petit drapeau à sa photo de profil par solidarité avec les victimes du dernier attentat en date… Textes interchangeables et pulsion du « moi aussi » : le visage de cet autre, que Facebook me donne à voir, n’est en réalité que le mien – c’est-à-dire, celui que je me suis fabriqué – dupliqué à autant d’exemplaires que le nombre de mes « amis ». Un tel visage, aussi lisse qu’inintéressant, n’a plus rien à voir avec l’intériorité de celui qui l’arbore. C’est, au sens strict du terme, un masque : un faux visage, qui sert à dissimuler le vrai.

Dans la société exposée, continue Byung-Chul Han, chaque sujet est son propre objet publicitaire. Tout se mesure à l’aune de sa valeur d’exposition. La société exposée est une société pornographique. Tout est tourné vers l’extérieur, dévoilé, dénudé, déshabillé et montré. […] Est obscène l’hypervisibilité à laquelle manque toute négativité du dissimulé, de l’inaccessible et du secret.

Sont obscènes également les flux lisses de l’hyper-communication dégagés de toute négativité de l’altérité. Est obscène la contrainte de tout livrer à la communication et à la visibilité. Est obscène la mise à l’encan pornographique du corps et de l’âme. [2]

Paradoxe des temps post-modernes : c’est précisément cette tendance à se dévoiler intégralement, cette culture de l’obscénité, qui finit par accoucher d’un nouveau voile, ce masque que nous portons tous sur Facebook. Je veux que l’on m’aime, j’en ai désespérément besoin, et je suis prêt pour cela à tout montrer ; mais en raison précisément de ce besoin maladif d’amour, je ne peux prendre le risque de me montrer sous mon vrai visage, car celui-ci dévoile ma véritable intériorité et, inévitablement, mon altérité. Alors je me fabrique un masque, identique à celui que portent mes « amis » ; de cette manière, je suis certain qu’ils continueront à me « liker » (on ne peut, à ce propos, passer à côté de l’homonymie rapprochant en anglais le verbe to like – aimer, apprécier, et l’adjectif like – identique, similaire… « liker » un contenu sur Facebook, n’est-ce pas affirmer son amour de soi à travers les publications de celui qui est perçu comme semblable ?).

Comme dans de nombreuses cultures, la tradition juive connaît un jour où le déguisement est à l’honneur : il s’agit de Purim. Pour beaucoup de gens, cette coutume, couplée à l’injonction rabbinique de s’enivrer, fait de Purim la fête de tous les excès. De nombreux déguisements répondent d’ailleurs parfaitement à l’impératif d’obscénité décrit par Byung-Chul Han, et ne semblent avoir pour unique fonction que de permettre à ceux qui les portent de se dévoiler plus encore que d’habitude. Excès déplorables, mais qui portent malgré tout en eux, bien que de manière inconsciente, l’un des messages essentiels de la fête : en effet, l’expression Méguilat Esther, soit littéralement le Livre d’Esther, que nous lisons à Purim, peut également se comprendre comme « le dévoilement de ce qui est caché ». Selon la tradition, il y a effectivement « quelque chose » ou « quelqu’un » qui se cache dans l’histoire de Purim, et qu’il nous appartient de retrouver derrière son déguisement. Que l’on donne à ce « quelque chose » ou « quelqu’un » le nom de Dieu ou de hasard (פור pur, qui donne son nom à la fête), force est de constater qu’il tire les ficelles, et qu’il le fait suffisamment bien pour qu’une situation a priori désespérée finisse aussi bien qu’un film hollywoodien ! On attribue la phrase suivante à Albert Einstien : « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito » ; je ne sais pas si cette phrase a véritablement été prononcée par le génial physicien, mais elle résume en tout cas parfaitement le message que la tradition juive retire de l’histoire de Purim : Dieu, qui n’est jamais mentionné dans tout le Livre d’Esther, est en réalité présent à chaque instant. Il est simplement déguisé. Et c’est pour symboliser ce message que nous nous déguisons à Purim.

Si l’idée est donc bien de « dévoiler ce qui est caché », ce dévoilement est à mille lieues de l’exposition obscène décrite plus haut : le dévoilement dont il est question ici n’est pas celui de l’extériorité (la pornographie dont parle Byung-Chul Han), mais bien celui de l’intériorité. Le déguisement exagéré et assumé, le jour de Purim, est paradoxalement une manière d’ôter le déguisement inconscient dont nous nous parons trop souvent : se déguiser un jour par année pour ne pas avoir à le faire le reste de l’année ! Il est intéressant, à ce sujet, de remarquer que la langue hébraïque utilise, pour désigner le fait de se déguiser, le verbe להתחפש (léhit’hapess), soit littéralement : « se chercher soi-même » [3]. Au soir de Purim, lorsque nous tombons le masque, c’est par conséquent tous les masques qui sont entraînés dans la chute : nous retrouvons notre vrai visage, celui qui reflète notre intériorité. Et après avoir joué à « dévoiler ce qui est caché » (et qui, pour que le jeu puisse se perpétuer, doit rester cacher), nous pouvons retrouver une relation saine avec l’autre, dont le masque est également tombé : jetant un voile pudique sur ce qu’aucun de nous deux ne désire dévoiler, nous pouvons, grâce aux visages que nous nous offrons, accéder chacun à l’intériorité de l’autre. Et nous rendre compte, par la même occasion, que le véritable « livre des visages » ne se trouve pas sur un écran, mais au plus profond de chacun d’entre nous.

Purim samea’h !

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[1] Byung-Chul Han, La société de transparence, PUF 2017, p. 23

[2] Idem, p. 25-27

[3] Un grand merci à ma femme Noémie, fidèle relectrice, pour cette idée, ainsi que pour avoir trouvé le titre de ce texte !