La fin de la guerre des Six Jours (pas plus que sa courte durée et sa réussite totale du point de vue israélien) n’apporte pas d’apaisement entre la France et Israël.

Au contraire, la tension politique entre les deux pays s’aggrave et la décision d’embargo est maintenue. D’un côté De Gaulle aurait ressenti le fait qu’Israël ne l’ait pas écouté comme une sorte de blessure disent les uns (il aurait confié, furieux, à son Premier ministre Pompidou, « ils n’ont pas écouté la France »), comme un soulagement disent les autres tandis que de l’autre, Israël assimile toujours l’absence de soutien de la France à une immense trahison.

A ce contexte, viennent s’ajouter, la fameuse conférence de presse de De Gaulle du novembre 1967 et la polémique qui l’entoure. Les déclarations de Charles de Gaulle sur les « Juifs restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » sont qualifiées d’antisémites par plusieurs journaux israéliens. Pourtant pour l’amiral Bloch, ces mots de De Gaulle «n’étaient pas une critique d’Israël mais un compliment, et le pays les a mal interprétés.»

Ben-Porat, correspondant à Paris du Yedioth Aharonoth, est l’homme qui a provoqué cette déclaration de De Gaulle. Il ne croit pas, lui non plus, à l’antisémitisme de De Gaulle. «Il analysait, dit-il, son intérêt politique de manière globale et il voyait l’intérêt des milieux économiques français dans le monde arabe. De Gaulle n’était pas antisémite. A Londres, il y avait beaucoup de Juifs avec lui. Il ne s’est jamais exprimé contre eux.»

Ben-Porat pense n’avoir été qu’un instrument dans cette affaire. Il apprit plus tard que la réponse du Président avait été préparée à l’avance. A l’Elysée, on attendait une question israélienne sur la guerre.

« A un certain moment, raconte Ben-Porat, on m’a apporté le micro et le porte parole m’a fait signe de poser ma question. J’ai demandé au Président, pourquoi condamnez vous les Israéliens alors que ce sont les Égyptiens qui ont fermé le détroit et voulaient asphyxier Israël ? et De Gaulle a livré son verdict. Peu importait ma question, sa réponse était prête. »

A la sortie de la conférence de presse, le journaliste est assailli par ses confrères. Il leur donne son sentiment, « De Gaulle est déçu qu’Israël ait engagé la bataille en dépit de ses conseils de n’en rien faire. Une guerre que nous avons gagné, ajoute-t-il et cette victoire lui donne tort. »

Il me faut nuancer et même contredire l’analyse de Ben-Porat. Sans doute, De Gaulle est-il déçu de ne pas avoir été entendu des dirigeants israéliens, en revanche, au contraire de ce que semble croire le journaliste, il est peu probable que De Gaulle ait douté un seul instant de la victoire israélienne, tant il avait clamé sa conviction de la supériorité militaire d’Israël, au point d’en faire un élément clé de son refus de suivre Israël dans sa logique de guerre.

Mais revenons à cette conférence de presse. De Gaulle, y retrace l’historique de l’installation des Juifs en Palestine (la fameuse phrase sur « le peuple d’élite » se trouve placée dans ce contexte).

La France, dit-il, est satisfaite de l’établissement de l’Etat d’Israël, à condition que les Israéliens « parviennent en usant d’un peu de modestie à trouver avec leurs voisins un modus vivendi pacifique ». Mais selon lui, il faut prendre en compte une évolution particulièrement sensible depuis 1956.

« A la faveur de l’expédition franco-britannique de Suez, explique le président français, on avait vu apparaître en effet un Etat d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir et ensuite l’action qu’il menait pour doubler sa population par l’immigration de nouveaux éléments donnait à penser que le territoire qu’il avait acquis ne suffirait pas longtemps et qu’il serait porté pour l’agrandir à utiliser toute occasion qui se présenterait.

C’est pourquoi d’ailleurs la Vème République s’était dégagée vis-à-vis d’Israël des liens spéciaux très étroits que le régime précédent avait noués avec cet Etat et s’était appliquée au contraire à favoriser la détente dans le Moyen-Orient. Bien sûr, nous conservions avec le gouvernement israélien des rapports cordiaux et même nous lui fournissions pour sa défense éventuelle les armements qu’il demandait d’acheter, mais en même temps nous prodiguions des conseils de modération. »

De Gaulle livre ici son explication de l’attitude française adoptée depuis 1958. Pourtant, on ne peut affirmer aussi péremptoirement qu’il le fait que la Vème République s’était dégagée vis-à-vis d’Israël des liens étroits noués avec Israël par le régime précédent. Car pour une part, cette volonté ne ressortait encore, même en 1967, de la directive et une certaine inertie doublée d’une relative liberté des militaires limitait son application. En effet, à l’exception notable du domaine du nucléaire, la coopération franco-israélienne n’a pas connu de francs changements, y compris après l’indépendance de l’Algérie : les échanges se poursuivent tout comme les envois d’armements.

Il nous faut aussi rappeler que les Israéliens ont toujours réfuté la volonté d’expansion que le Général leur prêtait et, tant Ben Gourion qu’Eshkol ou Eban le lui ont répété lors de leurs rencontres.

Le Général explique ensuite que, d’autre part, une fois « l’affaire algérienne » terminée, la France a pu renouer avec une politique d’amitié ancestrale avec les Arabes. Il rappelle enfin que le gouvernement français avait prévenu qu’il « donnerait tort à quiconque entamerait le premier l’action des armes » et regrette que la France n’ait pas été entendue par Israël.

Il est clair que pour le Général, Israël porte une grande responsabilité dans l’état de la situation actuelle mais aussi des tensions inévitables à venir. « Israël ayant attaqué s’est emparé en six jours de combat des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, prévient De Gaulle, il organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions et s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour, il qualifie de terrorisme ».

Pour De Gaulle, aucun règlement ne pourra intervenir sans évacuation des territoires et reconnaissance de chacun des Etats par tous les autres. Il souhaite s’en remettre aux Nations Unies pour y parvenir, exprimant le souhait qu’avec « la présence et la garantie de leurs forces, il serait probablement possible d’arrêter le tracé précis des frontières, les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés, le sort des réfugiés et des minorités et des modalités de la libre navigation pour tous dans le golfe d’Akaba et dans le canal de Suez. » En dernière condition, De Gaulle ajoute la nécessité d’un statut international pour Jérusalem.

Le compte-rendu de l’intervention du président français lors de cette conférence de presse est précieux pour l’historien, car on le voit, il fournit un tableau assez précis, de sa position et de son appréhension de la situation.

Après la conférence, Ben Gourion adresse une lettre à De Gaulle, le 6 décembre 1967, où il explique que la phrase « peuple d’élite trouve ses origines dans la bible » et en même temps qu’il remercie la France pour toute l’aide qu’elle a apportée à Israël, il en profite pour répéter au président français son propre point de vue. De Gaulle lui répond le 30 décembre 1967 qu’il n’y avait, dans sa phrase sur le peuple juif, «aucune intention insultante car c’est grâce à ce caractère que, le peuple juif peut continuer à être ce qu’il est depuis 2000 ans, traversant des conditions insupportables».

La presse française, naturellement, se fait largement l’écho de cette conférence et le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas tendre avec De Gaulle.

Beaucoup de titres expriment le sentiment que l’antisémitisme affleure dans son propos. Selon Le Monde, « On a beau jeu à Jérusalem d’opposer à l’actuel réquisitoire et à ses relents d’antisémitisme les déclarations d’amitié prodiguées hier encore en même temps qu’un très efficace armement aux dirigeants israéliens. » Le quotidien fait le parallèle avec 1939, en rappelant que ce n’était pas l’Allemagne qui avait « ouvert les hostilités contre la France ». Et il s’interroge : « de telles prémisses étaient-elles indispensables pour réaffirmer à l’égard des Arabes d’Orient et bien sûr de leur pétrole, la politique d’amitié de coopération qui avait été pendant des siècles celle de la France ? »

Pour Le Figaro, qui s’interroge sur ce que serait devenu Israël, « s’il n’avait mis hors d’état de nuire ceux qui ne cessaient de lui prodiguer de pires menaces » , le raisonnement de De Gaulle est spécieux.

L’Aurore s’inquiète de « certaines expressions [qui] ont soulevé au passage, dans un climat de gêne, des réminiscences franchement détestables ». Pour le journal, si, « On connaissait déjà les idées de grande politique arabe en honneur à l’Elysée et les raisons invoquées pour tenter de justifier l’embargo. On ne supposait pourtant pas que De Gaulle irait jusqu’à rejeter aussi explicitement sur les Israéliens, les responsabilités du conflit »

Combat est encore plus virulent et met lui aussi en avant la politique arabe de De Gaulle comme tentative d’explication : « En quoi le verdict implacable lancé contre Israël par le général de Gaulle peut-il faire avancer la paix ? N’est-il pas plutôt un ferment de haine, jeté dans une situation dont le Chef de l’Etat convient lui-même que pour l’instant elle est insoluble. […] La raison d’Etat en l’occurrence ne justifie pas qu’on dépasse les limites de la décence, pour mener à bien une politique pétrolière ou une politique arabe ».

La presse française s’explique la position de De Gaulle par sa politique arabe (et pétrolière) mais en règle générale n’y adhère pas.

Si certains avaient pu penser que la fin de la guerre (et la victoire israélienne) conduirait la fin de l’embargo ou améliorerait les relations entre les deux pays, ils se trompaient : c’est le contraire qui se produisit. De Gaulle maintint l’embargo.

Pourtant, en dépit de celui-ci, les relations entre les armées restent fortes, peut-être même plus que jamais comme le dit Moka Limon.

Militaires français et israéliens, ainsi que sociétés françaises, travaillent de concert afin de contourner l’embargo et de faire sortir du matériel français en direction d’Israël. De Gaulle n’a pas réussi à briser des relations proches nouées auparavant, en particulier entre les responsables militaires mais aussi politiques.

Pierre Messmer en donne pour exemple, les liens tissés par Moka Limon. « Mes relations avec lui [Limon], nous dit-il, n’étaient pas fréquentes parce que j’avais pour règle de ne pas recevoir les attachés militaires étrangers en étant ministre, car ce sont des techniciens et non des politiques.

Mais il m’est arrivé de le recevoir dans mon bureau quand il y avait un problème sérieux à régler. On savait qu’il était très actif et je pense que c’était utile de le voir. Ça ne s’est pas produit très souvent, peut-être 3 ou 4 fois en 10 ans. Mais il avait d’excellents rapports avec les militaires, avec le chef de l’état-major, avec les ingénieurs de la délégation ministérielle pour l’armement. Rapports à la fois professionnels, car c’est un bon professionnel, et des rapports personnels. »

Pourtant le général de Gaulle souhaitait bien restreindre les relations proches, nous le confirme-t-il ? « Oui, répond-il, le général de Gaulle était très intransigeant surtout en matière nucléaire et très rapidement toute la hiérarchie militaire a compris et s’est fermée sur ces questions-là. Mais sur d’autres, c’était moins évident. La preuve, ces très bons rapports de l’amiral Limon avec les interlocuteurs militaires. S’il n’avait pas eu des bons rapports avec les marins et les ingénieurs militaires de Cherbourg, il n’aurait pas pu réussir cette opération [de Cherbourg]. »