En Belgique, l’avenir de la minorité musulmane passe par la construction de son pluralisme. Comment se distancier de ces leaders religieux conservateurs qui dictent une norme étouffante et instrumentalisent la lutte contre l’islamophobie ?

Une opinion de Daoud Azam Daimoussi, Malika El Bourezgui, Mohamed El Hendouz, Badre Bouchamma, Fouad Benyekhlef (militants progressistes de culture musulmane à Bruxelles, Charleroi, Verviers-Liège, Liège/Verviers.

Aujourd’hui, il est impératif de reconsidérer le citoyen musulman en tant qu’individu à part entière, ayant une liberté propre, c’est-à-dire ne subissant pas le poids de toute une communauté.

Rompre avec l’image d’une « communauté musulmane » présentée par certains de ses leaders comme un seul bloc adhérant sans réserve aux règles religieuses qui lui sont imposées. Cette communauté-là n’existe pas.

En effet, bien que l’influence exercée par ces leaders religieux soit importante et qu’ils aspirent à cette uniformité, il est primordial d’en diminuer l’impact afin d’inverser la tendance : il faut sortir de cet ordre moral qui s’est abattu sur la minorité musulmane puis l’a peu à peu gangrenée.

Les leaders dont il est question font bel et bien la promotion d’un islam qui se veut rigide, d’un islam étouffant, et tentent manifestement d’enterrer la diversité musulmane.

Les différentes expressions musulmanes, qu’elles soient culturelles, laïques ou même spirituelles, ont peu à peu cédé la place à un islamo-conformisme communautaire.

Au niveau de la doctrine, le courant religieux qui s’est imposé se situe entre le wahhabisme institutionnel et l’islamisme. C’est le courant le plus structuré du paysage islamique belge, et il a de nombreux moyens de diffusion : des librairies-maisons d’édition, une foire annuelle, certaines émissions radiophoniques, le Web, etc. Cette grande diffusion prend toute la place du discours communautaire musulman et tente d’en donner une vision uniforme.

Néanmoins, ces défenseurs de cet islam ne s’occupent pas que du domaine religieux et ont décidé de prendre part aux différentes problématiques qui touchent la minorité musulmane, dont la lutte contre l’islamophobie. Certains, qui étaient connus comme religieux, ont donc commencé à promouvoir la lutte contre l’islamophobie et fournissent des efforts relativement importants dans le but d’en devenir les représentants.

Ne perdons pas de vue le rôle douteux joué par certains acteurs associatifs et autres associations phagocytées depuis longtemps par l’islamisme. Leur présence ne fait qu’accentuer l’ambiguïté et fait naître des doutes qui nuisent à l’esprit de cette lutte car cela peut faire croire que le but caché du combat contre l’islamophobie, dans notre pays, est d’imposer par ce moyen des valeurs religieuses. Or la lutte contre l’islamophobie n’a absolument rien à voir avec la religion.

Un discours de façade

Dans le discours de façade que tiennent ces conservateurs se disant militants de cette lutte qui se veut areligieuse, il est difficile de remarquer la tromperie. Toutefois, quelques indices permettent de déceler leurs tentatives d’avancer masqués : la promotion d’un islamo-conformisme en est un.

Ces personnes jouent un double jeu car ils prônent un conformisme, conservateur, liberticide, tout en militant d’autre part pour des libertés spécifiques et pour une pluralité de la société. Leur stratégie s’est construite étape par étape, afin de garder le soutien de l’Etat et de ne pas brusquer notre société, dont la minorité musulmane, largement sécularisée depuis des dizaines d’années.

Derrière le discours officiel, ils tentent d’imposer à l’esprit des individus musulmans ce qu’ils présentent comme « la norme » à laquelle le mode de vie ainsi que les croyances doivent se conformer. De ce fait, on assiste à une pression communautaire, voire même un procès fait à ceux qui s’opposent publiquement à l’islamo-conformisme.

Sortir de la zone de confort

Certes, ce n’est pas à la portée de tout le monde de sortir de la zone de confort communautaire et d’aller chercher ailleurs des références qui remettent en question cette prétendue « normalité ».

La peur de s’isoler, d’avoir tort, de blesser ou au contraire de se confronter aux autres sont des freins. En réalité, la morale ou les types de comportements prônés et propagés par ces leaders ne s’appliquent pas plus loin qu’un cercle relativement restreint et, de plus, ils font bien souvent l’objet de réinterprétations et d’appropriations personnelles.

Comment résumer autrement qu’en disant que l’islamo-conformisme traduit une volonté absolue ainsi que tutélaire, pour ne pas dire simplement de contrôle social.

Ces leaders communautaires cherchent à ce que la minorité musulmane se dirige vers un conservatisme moral et, pour ce faire, entretiennent délibérément une vision unique des choses. Toute opposition ne peut être que discréditée car, tout d’abord, ils y voient une négation de leur rôle et de leur légitimité.

Ensuite, ils refusent toute remise en question de leur objectif qu’ils légitiment par la mainmise ainsi que l’instrumentalisation du religieux. Les diverses expressions musulmanes, dont les progressistes, ont du mal à s’y opposer, déchirés entre leur refus de cet islamo-conformisme et un climat d’islamophobie grandissant qui cristallise le débat au sein de la minorité musulmane. Cette dernière est donc en train d’évoluer dans deux directions : d’un côté l’ouverture aux valeurs de modernité, de luttes/alliances qui dépassent les frontières communautaires ; de l’autre, le retour en force de valeurs conservatrices qui bénéficient de différents apports, y compris étrangers, et qui enferment les individus dans l’idée du « tous contre nous ».

La minorité musulmane se trouve ainsi devant deux choix de modes de vie et de pensée parfois opposés.

Schizophrénie et suspicion

Disons-le clairement : l’avenir de la minorité musulmane dans une société plurielle passe nécessairement par la construction de son propre pluralisme. Si le groupe peut parfois protéger, il peut aussi détruire et s’autodétruire. Il est donc important de garantir, tant dans la société qu’à l’intérieur de la minorité musulmane, la protection de la pluralité.

Lutter pour une société inclusive tout en faisant la promotion, au sein de sa minorité, d’une vision exclusive est incohérent.

Lutter contre l’islamophobie dans la société tout en ne luttant pas contre l’islamo-conformisme, ou pire, en faisant sa promotion l’est également. Le discours à usage interne à la minorité musulmane et celui destiné à l’extérieur sont souvent différents, ce qui est à l’origine de la schizophrénie et de la suspicion.

Car la lutte contre l’islamophobie ne sera reconnue comme étant légitime que lorsque ceux qui la porteront n’hésiteront pas à lutter aussi contre l’islamo-conformisme et à le dénoncer. Islamo-conformisme qui, faut-il le rappeler, véhicule les mêmes intolérances que l’islamophobie. Nous devons revenir à un esprit universel, cohérent, ainsi qu’à une position claire à travers une lutte double.

Texte original publié le 06/01/2016 sur Lalibre.be.

http://www.lalibre.be/debats/opinions/la-double-lutte-de-la-minorite-musulmane-568d44133570b38a58003d48