La nouvelle, tout à fait inattendue, a pris tout le monde de court, à l’exception des amis proches et des membres de la famille, conscients de la grave maladie dont elle souffrait. Dimanche, France Gall, cette chanteuse populaire qui avait presque épousé l’âme de la nation française et francophone, s’en est allée. Il nous reste ses chansons et des épisodes d’une vie d’où de graves épreuves furent loin d’être absentes.

Pourtant, tous, je dis bien nous tous, avons fredonné un de ses airs qu’elle avait chantés avec tant de succès. Et ce qui nous préoccupe ici ce ne sont pas ses talents musicaux que nul ne peut contester, mais bien la rencontre avec toute une nation qui vit cette disparation un peu comme la mort d’un être cher, d’un être proche, d’un membre de sa propre famille.

La même sensation, à un degré encore plus fort, fut éprouvée lors de la mort de Johnny, véritable ambassadeur, trésor vivant du bonheur de vivre français. Un artiste qui n’avait ni diplôme ji haut fait à son actif, si ce n’est –et ce n’est pas rien- avoir accompagné des millions de gens dans les moments de bonheur ou de tristesse de leur vie, s’être fait l’instrument de leurs sentiments, leur avoir donné force et vie.

Et cela n’a pas de prix, car à leur mort, ces gens donnent l’impression que notre monde est dépeuplé, notre jardin secret saccagé par les aléas de l’existence. Au terme de toute vie, il y a la mort.
Interrogeons-nous : comment un artiste ou une artiste, un acteur ou une actrice de cinéma ou de variétés, réussit cet abouchement si rare au point de devenir l’ambassadeur de toute une nation, son porte-voix, son porte-parole ? Sa véritable incarnation.

Il semble que chaque nation ait une âme et ce sont les romantiques allemands du XIXe siècle qui mirent cette notion, voire cette découverte, à l’honneur. Goethe passe à juste titre pour la quintessence de l’âme allemande (deutsche Seele), Shakespeare pour le meilleur ambassadeur de la langue anglaise (ne dit on pas un anglais shakespearien ?), Cicéron du latin classique, etc…

Dans son genre, France Gall, la bien nommée, a incarné ce génie français en lequel tous ses reconnaissent, toutes classes sociales confondues. Pourtant, la voix de cette cantatrice n’est pas la plus merveilleuse dans le spectre de la musicalité.

Nonobstant cela, elle a su toucher les Français au plus profond d’eux-mêmes : tous fredonnent ses chansons, tous reconnaissent qu’elle les a accompagnés à une certaine étape de leur vie, tous se reconnaissent dans les épreuves subies et qui lui ont servi de source d’inspiration : la perte de son mari Michel Berger, mort d’une crise cardiaque après un match de tennis sous un soleil de plomb, la mort de sa fille, ensuite un cancer du sein, etc…

Ces redoutables épreuves annulent la distance séparant une idole de ses fans qui se disent : elle est comme nous, elle est proche de nous, elle traverse ce monde de misère comme nous : elle est des nôtres !

Comment un artiste peut-il connaître à fond l’âme de son peuple au point de l’incarner si bien ? Comment réussit-il cette alchimie consistant à réunir en soi les différentes sensibilités de la langue, de la culture et de l’histoire de cette même nation ?

Il semble qu’on doive rappeler la définition de la nation par Renan : un élément spirituel, un lien magique mais fondé sur une histoire commune, des gens qui ne se contentent pas de parler la langue française mais qui vivent à travers elle… Imaginez ce que cela peut donner en matière musicale et vous comprendrez l’immensité du succès de France Gall… Déjà son nom constituait un avant-goût de cette capillarité avec la nation.

Et cela ne l’empêchait pas de chanter dans une autre langue, notamment en allemand, un peu comme Sarit Haddad chante en turc et en arabe, pour le plus grand plaisir de ses fans de tous ces pays…

Et puisque nous parlons de langues étrangères, nous trouvons une excellente illustration du génie musical arabo-musulman en la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum. Comment cette cantatrice de talent (malgré ses saillies anti-israéliennes, consenties à un pouvoir nassérien égaré) a-t-elle pu, en tant que femme, accéder à un tel rang, dans un pays où les femmes sont cantonnées à la chambre à coucher et à la cuisine ?

Elle a reconnu elle-même avoir dû se déguiser en garçon quand elle était enfant, afin de chanter en public sans éveiller le moindre soupçon…

Chez cette femme, qui continue d’être célébrée, adulée et écoutée par des millions d’Arabes, voire même de juifs, notamment tunisiens, on trouve une fusion rare entre le lyrisme religieux et le lyrisme amoureux. Elle chante le feu de l’amour, les désirs inassouvis, l’absence si mal vécue de l’amant ou de l’aimée, la consolation dans le Très-Haut, l’espoir d’une vie meilleure, même ici-bas, sur cette terre.

Elle chante aussi la nostalgie du temps passé, des années passées, de la vie qui passe (alamouni nadam ala el ayyam elli rahou : ils m’ont appris à regretter les années passées).

Pour la culture juive ou même judéo-arabe ou judéo-allemande, on a aussi l’embarras du choix. Mais je préfère me concentrer sur une personnalité, une seule, unique en son genre, qui a donné, dans la tradition, un ensemble de textes chantés jadis dans le temple de Jérusalem et que nous chantons encore aujourd’hui dans nos prières : les Psaumes du roi David.

Dans le second livre du prophète Samuel , David est appelé le doux poète d’Israël : ne’im zemirot Israël, allusion claire à la paternité littéraire des Psaumes.

C’est un paradoxe : David qui a pourtant commis tous les péchés de la terre, qui a commis les plus répréhensibles manquements, strictement interdits par la Tora, a opéré un vaste et profond mouvement de repentir et Dieu l’a agréé, tout en lui ayant fait payer tous ses crimes de son vivant.

Il suffit de lire le chapitre de mon livre Le roi David (2013, Perrin) pour se rendre compte que rien ne fut épargné à l’ancêtre du Messie.

David s’en est allé, mais ses Psaumes sont toujours là et ont sculpté l’âme religieuse d’Israël