Il est des discriminations qui crèvent les yeux et que l’on ne voit pas. Et, fort heureusement, des esprits plus éclairés, plus empathiques, plus humains que la masse aveugle sont là pour, dans des moments de grâce humaniste, rétablir un peu d’égalité. Parmi les dernières questions brûlantes en date, rappelons celle qui a agité la Belgique en décembre dernier : La croix de Saint-Nicolas.

Il est vrai qu’un ecclésiastique en tenue d’office et coiffé de sa mitre, est nettement moins connoté lorsque cette dernière n’est pas affublée d’un sigle laissant entrevoir, diable !, qu’il y aurait d’obscures origines chrétiennes sous cette coutume qui a pris les traits innocents du folklore et de la culture populaire.

On peut comprendre la complexité pour un parent d’une culture convictionnelle non-chrétienne d’expliquer à ses enfants le pourquoi du comment de cette tradition. Les choses se corsent encore lorsque le gamin arrive à l’université catholique et qu’on lui explique, à présent, que la Saint-Nicolas ne consiste plus à distribuer cadeaux et bonbons aux enfants, mais bières et gueules-de-bois aux étudiants. Mais ne nous égarons pas et laissons en standby la boîte à sarcasmes.

Ne nous perdons pas non plus dans les « c’est bien », « c’est idiot », car la question qui nous occupera ici dépasse largement ce micro-sujet qui a été battu et rebattu. Le véritable enjeu, est certainement le plus gros enjeu des années qui viennent et, même, de notre siècle : parvenir à retrouver de la sérénité sur la matière religieuse.

« C’est quoi, une valeur ? »

Saint-Nicolas n’est qu’un exemple – qui, d’ailleurs, en prend chaque année pour son grade – de ce qu’il faut impérativement travailler en Belgique et, de toute évidence, en France. Nous ne parvenons plus à traiter le fait religieux sans que cela n’atteigne des proportions démesurées et, a contrario, lorsque celui-ci ne devrait pas être regardé avec dédain mais comme un fondement civilisationnel, les repoussoirs d’un égalitarisme mal fagoté se mettent en branle.

Soyons clair. Offrir un traitement de faveur au monde judéo-chrétien poserait problème tant du point de vue de la laïcité française que de la neutralité belge. En revanche, supprimer les traces de ces racines pose problème quant à la façon de comprendre les valeurs de nos sociétés. Ça y est, le mot fourre-tout est lâché… « valeurs ». Il est vrai que l’on peut mettre ce que l’on veut derrière cette AOC et c’est précisément ce qui provoque trouble et méfiance dans les échanges sur le sujet.

Illustrons donc la réflexion avec des valeurs bien précises : la justice sociale, le travail et la liberté, et observons quelque peu la façon dont ces principes se déploient, par exemple, au pays de l’oncle Sam.

Beaucoup se sont étonnés de voir le débat immense aux Etats-Unis sur une chose aussi « banale » pour nous, européens occidentaux, que l’Obamacare.
Le rapport à la pauvreté et aux inégalités n’est pas le même chez nos amis anglo-saxons que chez nous, ce n’est un scoop pour personne. Or, parmi tous les éléments qui distinguent fondamentalement nos deux civilisations, nos deux types de sociétés, il y a, notamment, la religion majoritaire (qui fut surtout celle de nombreux Pères Fondateurs) et la façon dont elle s’est imposée dans la législation et la morale commune.

One Nation under God

La charité, principe chrétien incontournable, est appréhendée avec un peu plus de pragmatisme dans le protestantisme. Ce qui ne signifie aucunement que « l’aide au prochain » ne soit pas approuvée et saluée, loin de là (songeons à l’Armée du Salut !), mais simplement que, le travail étant très fortement valorisé, l’accent sera mis sur cette dimension et sur la lutte contre l’oisiveté, comportement que Calvin, par exemple, n’appréciait pas beaucoup. On comprendra donc que le rapport à l’emploi, au chômage et, de facto, à la pauvreté, ne saurait être le même en Amérique que dans l’Europe de tradition catholique. L’Histoire du pays n’est, bien entendu, pas étrangère au phénomène mais le religieux participe à la constitution de chaque vision du monde. Culturellement, les hommes y ont intégré d’autres fondamentaux, d’autres priorités.

Il fait peu de doute que la culture protestante, rejetant dans ses fondements l’idée d’une structure centrale dictant le Juste et attribuant le salut ou le pardon, a également joué un rôle crucial dans la façon dont le monde anglo-saxon a érigé les libertés individuelles (conscience, culte, expression, port d’arme, etc.) au rang de piliers indiscutables et inaliénables.

Raison, peut-être, aussi pour laquelle les Américains ne voient pas de mal dans le fait de prêter serment sur la Bible lors de l’investiture présidentielle et de parler de « One Nation under God » quand, ici, certains les regardent comme des bêtes curieuses. En effet, dans la naissance et l’histoire du protestantisme, il s’est agi, pour l’essentiel, d’une rupture avec une autorité ecclésiastique toute puissante tenant les peuples à l’écart du pouvoir mais aussi du savoir (corrélation quand tu nous tiens). La religion a donc été, dans une certaine mesure, un outil d’émancipation, d’accès à l’alphabétisation et à la connaissance (avec la possibilité pour le croyant de lire par lui-même les textes sacrés) et ne représente donc probablement pas, pour l’imaginaire collectif, le même étau intellectuel et moral que l’on peut en concevoir sur le Vieux Continent.

L’américanisation de l’emploi ?

Pour le monde catholique, la chose est effectivement inverse. La religion a été perçue par toute une part des populations comme un emprisonnement de l’esprit, de la raison et du corps que la Révolution a pulvérisé en brisant le trône de l’Eglise en même temps que celui du Roi. La conception que nous en avons gardée est, par conséquent, imprégnée de méfiance.

Sur la question morale de la protection des plus faibles et de la charité au sens large, on constatera que la sensibilité sociale est restée présente dans les modèles et, sans doute, dans beaucoup d’esprits. Néanmoins, cela fait quelques années déjà que certains acquis, essentiellement liés à l’emploi, semblent s’éroder.

Si la France s’est emballée autour de la Loi El Khomri, la Belgique a vu, pour sa part, le système des allocations de chômage être réformé au profit d’un système dégressif, ainsi que la limitation dans le temps des allocations d’insertion. S’agit-il seulement d’une question de budget ? De « bon sens », comme diront les partisans de ces réformes? De mépris pour les classes moyennes et populaires, comme le diront les opposants ? Chacun est juge. Il n’est toutefois pas interdit de se demander si la globalisation et son corollaire « l’américanisation » ne nous importent pas, au-delà d’un modèle libéral libre-échangiste, une part de valeurs issues de l’héritage culturel protestant anglo-saxon.

Le concept de start-up nation, que l’on nous vend de plus en plus, semble inspiré du modèle de nos amis d’outre-Atlantique et il est évident que la culture religieuse y a une grande place dans la conception de la vie et de l’économie (sans qu’elle ne la résume, entendons-nous bien).

Trouver un sens commun aux rites

Fermons ici la parenthèse digressive et venons-en au pourquoi de cet exemple. Comprendre des enjeux comme ceux-là, comprendre pourquoi nos visions divergent, pourquoi nos acquis ne sont certainement pas arrivés là par le fruit du hasard, ne peut être fait sans tenir compte du fait religieux. Il est, comme la philosophie, l’Histoire politique, la géographie et la littérature, partie constituante de notre identité, que nous le voulions ou non et que nous soyons le plus fervent des croyants, ou le plus convaincu des athées.

La religion doit être traitée comme une idéologie : elle a ses principes lumineux et ses zones troubles. Mais elle marque le temps et les hommes et nous permet d’entendre le monde, de décrypter et décortiquer ses aspérités. Pour saisir où l’on est et pourquoi « on y pense comme ça », il faut prendre le temps de regarder le religieux dans ce qu’il a apporté de traumatismes et de concepts. Rien n’arrive comme une valeur innée. Les hommes ont pensé le monde par la philosophie, la religion et la loi. Simplifier les choses en enlevant des croix et ne pas être capable d’expliquer tout cela à des enfants avec des notions simples, qui se chargeront de sens en grandissant, c’est une défaite terrible de la pensée, de l’éducation et de la foi en l’autre.

Pour pouvoir penser tout cela et l’intégrer pleinement, il faut pouvoir établir un lien affectif et identitaire, même minime, avec ce pan de l’Histoire occidentale. Il ne s’agit pas de croire ou non, ni de compter les points de la morale entre les différents cultes, encore moins de renier ses ancêtres s’ils sont venus d’un ailleurs peu ou prou dissemblable, mais de communier dans le souvenir de ce qui a tracé notre façon bien à nous de voir l’humanité, le peuple, le pouvoir, l’individu. Chacun aura ses opinions, ses croyances et ses objections, mais savoir où nous sommes et ce qui, malgré tout, nous rassemble ici et maintenant, reste fondamental pour tenter de préserver un contrat social qui nous unit et nous constitue.

Alors que les rites semblent se présenter comme des boucliers servant à empêcher la réelle mixité, il serait bon de se souvenir qu’ils peuvent aussi rassembler et souder une nation, quelqu’hétérogène qu’elle puisse apparaître.