Mon nouveau travail consistait à décharger des grands wagons de chemin de fer de 20 tonnes de charbon, qui était amené et qui se présentait sous la forme de « schlam »; un aggloméré de poussière.

C’était tout un cérémonial quand un convoi de ce charbon se pointait. Le temps du déchargement était chronométré pour perdre le moins de minutes possibles. Il ne fallait pas outre-passer la durée réglementaire et libérer les wagons proprement, pour qu’ils puissent repartir sans délai.

Il y avait une technique, pour vider ces wagons, et l’idéal consistait à avoir des équipes avec des gauchers et droitiers, travaillant ensemble. Ainsi, on ne se gênait pas avec les manches des pelles. J’étais fort demandé, puisque je suis gaucher.

Quand la locomotive rappliquait, après avoir fait le plein d’eau (et de schnaps pour le mécanicien) on devait sauter en bas du train sur un coup de sifflet donné par un garde, et gare à l’équipe qui n’avait pas vidé entièrement « son » wagon…

Souvent, je regardais partir ce train avec nostalgie, il aurait pu m’emmener loin de cet enfer, mais comment mettre en pratique un tel projet, sans préparation et sans aide extérieure.

Ce travail en plein air était plus dur, mais la poussière de charbon se lave et ne colle pas à la peau comme la poudre d’explosifs, et surtout, nous ne sortions travailler qu’avec les équipes du matin, de 6h à 14h. Il y avait aussi d’autres avantages qui, parfois, nous permettaient de « trouver » une patate, qui « tombait » du camion alimentant la cuisine aryenne.

La punition pour ce genre de « vol » était de 25 coups de bâton, mais cela ne nous empêchait pas d’essayer d’en ramasser.

Notre groupe de Kolenkommando devenait tout doucement un kommando d’élite, dans le sens que certains d’entre nous recevaient des propositions d’autres détenus pour faire l’échange de groupe. A tel point, que des hommes n’hésitaient pas à offrir plusieurs rations de pain, pour prendre la place d’un de nous. Evidemment, la tentation de travailler tous les jours, avec l’équipe du matin, et hors de cette poudre nocive, créa des envies et des jalousies parmi les autres prisonniers. Personne du groupe n’accepta ces propositions et nous restions bien homogènes.

Une corvée qui était spécialement réservée au Kolenkommando, était les enterrements. Dans ce camp, il n’y avait pas de four crématoire. Tous les dimanches, jour de repos à l’usine, étaient consacrés à l’enterrement des morts de la semaine écoulée. Comme nous ne travaillions que le matin, nous avions cette corvée très pénible. Physiquement et moralement.

A nous quinze, nous devions entasser les cadavres sur une charrette longue, de style polonais, et la pousser à bras d’hommes sur la route qui menait dans les bois environnants de l’usine de munitions.

On recouvrait les corps, avec une bâche, mais régulièrement un bras ou un pied glissait hors des barreaux du chariot et venaient pendre à l’extérieur du chargement…

Ces membres étaient tellement décharnés, qu’ils cassaient comme du verre. Nos gardes nous accompagnaient comme pour une journée de travail normal. Ce « travail » demandait beaucoup d’énergie, la route montait et descendait, et dans les virages descendants, le freinage de cette charrette était très rudimentaire et demandait toutes nos forces.

Dans les bois, autour de l’usine, on avait créé un énorme charnier très profond qui pouvait recevoir beaucoup de monde. On le remplissait au fur et à mesure, par paliers successifs, avec les cadavres.

Les corps étaient bien alignés les uns à côté des autres, et quelques uns étaient enveloppés d’un châle de prière (un talith). C’était selon les possibilités dont disposait le camp. Très souvent, « l’infirmier » juif qui nous accompagnait, récitait un Kadish collectif, devant ce charnier qui ne faisait que « monter », et les Allemands ne réagissaient pas.

Là, devant cette fosse, personne pour verser une larme, aucune mention de nom et de date, pas de signe de reconnaissance. Comme pour un chien galeux.

Parfois, en manipulant ces corps, je voyais passer des visages connus, des hommes avec qui j’avais eu quelques contacts. Nous, les hommes du Kolenkomando, nous faisions notre travail, sans réfléchir, la tête vide.

J’ai vu un jour, à la télé, un reportage sur les animaux sauvages en Afrique. On voyait comment des lions chassaient en groupe, une colonie de zèbres. Dans la débandade générale, c’était évidemment le plus faible, ou celui qui, blessé et traînant à l’arrière, se faisait basculer, d’un coups de patte par un fauve. Il finissait sa course au sol, tenu à la gorge par un des chasseurs.

Ce qui m’a surtout frappé, c’était l’arrêt brusque du troupeau de zèbres au moment de la capture de l’un d’eux et du « regard » de tous ces animaux vers l’endroit du carnage. Il y avait un silence total. Ils savaient qu’il n’y avait plus de danger immédiat pour eux puisque les lions, couchés au sol, dépeçaient la victime. Mais cet arrêt de la course folle, et ce silence, me donnait l’impression qu’ils rendaient un dernier hommage à un des leurs. Et, ce ne n’étaient que des animaux sauvages.

Je pense souvent à ce charnier isolé au milieu d’un bois. Inconnu de tous. Qu’est-il devenu ? Est-ce encore un bois ? A-t-on construit des maisons à cet endroit ?

Combien de gens n’ont pas « la chance » d’aller se recueillir sur une tombe, ne connaissant pas l’endroit où est enterré l’être qui leur est cher.

Le jour de la Toussaint, je regarde avec envie, les passants chargés de fleurs, qui se rendent au cimetière. Nous, les enfants de déportés, n’avons même pas cette consolation.

Disparus, effacés, comme s’ils n’avaient jamais existé. Et pourquoi ? Qu’avions-nous donc commis comme crime pour mériter pareilles sanctions ? J’attends encore la réponse.

A suivre…