L’été dernier, pendant que la situation dégénérait en France et que la guerre frappait ici à notre porte, j’ai voulu apporter mon témoignage de franco-israélienne dépassée par une situation injuste, absurde et dont je ne voulais pas.

Mais. Il se trouve que j’ai été journaliste un temps. A mon sens, la stimulation volontaire des émotions est carrément une faute professionnelle pour qui aspire à l’objectivité.

C’est pourquoi j’ai choisi d’apporter sans équivoque un témoignage plus intime. Vraiment plus intime et dans le fond et dans la forme. Sans jamais prétendre à l’objectivité, j’ai initié une correspondance avec ma jeune soeur marseillaise.
Ainsi, à travers mes lettres, j’ai pu avancer dans ma destinée d’israélienne sans jamais lâcher la main de ma famille française.

Mais certaines lettres, je ne les ai pas publiées. Celle du 18 novembre dernier par exemple, le jour de la tuerie de la synagogue Har Nof à Jerusalem…

Troublant de constater aujourd’hui que cette lettre, je pourrais la réécrire quasi mot pour mot un an plus tard.
Est-ce que rien jamais ne change ?

Holon, , le 18 novembre
Ma chère, ma très chère petite soeur…
Je t’ai eue au téléphone tout à l’heure. Heureuse. C’est ton anniversaire aujourd’hui. Toute la journée, tu as croulé sous les appels, sms, messages d’amour divers. As-tu seulement regardé les informations ?

Non, bien sûr.
Tu as bien fait. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Le monde s’est enfoncé un peu plus aujourd’hui dans le sables mouvants de la sauvagerie et de la bêtise.

Des bêtes fauves ont frappé ce matin. Je n’arrive même pas à les haïr, tellement je suis de plus en plus persuadée qu’ils sont les instruments d’une dérive sectaire planétaire qui étend subrepticement ses tentacules de par le monde.

Je ne sais plus qui m’a dit d’un air tragique, mais nous aussi, nous avons l’air d’une secte, avec nos hommes barbus chapeautés, vêtus de noir.

J’ai envie de mettre les points sur les i.

Tu me connais, j’y suis allée de mes petites recherches.
C’est vrai que nous sommes une secte. Toutes les religions, de base, sont des sectes. Du latin secta secta sectam sectae sectae secta, ligne de conduite, principe de vie. Par extension, religion.

Voilà, c’est dit. Je ne vois pas ce que ça change, mais c’est dit. A l’origine, le christianisme se présentait comme une secte juive, le protestantisme comme une secte chrétienne. La belle affaire.

Ca, c’est pour les mots.

Les mots, parfois suivent la pensée.

En s’installant dans les sociétés qu’elles fondaient, les grandes sectes ont cessé d’en être. Elle sont sorties du mot, pour céder la place à l’intention. On a décrété que bienveillante, une secte n’était plus une secte.

Sorti du contexte, livré à lui-même, le mot a dérivé lentement vers le contresens pour prendre une connotation très péjorative, lourde de malveillances et d’orientations maléfiques.

Les puristes qui savent combien il est difficile de réhabiliter un mot dénaturé ont planché sur l’épineux sujet. C’est sous leur impulsion que la “secte” de secta, ligne de conduite, principe de vie, est devenu la “dérive sectaire” des vendeurs de mort.

Pour simplifier. Tu as un principe de vie que tu respectes, tu es une secte. Tu décides de couper la tête de tous ceux qui ne pensent pas comme toi, tu pars en dérive sectaire.

Je schématise un peu, certes. L’énonciation officielle n’est pas si simpliste. Il a fallu créer de ci de là des instances patentées pour réfléchir à la question. Chez les Français, par exemple, c’est la Commission nationale consultative des droits de l’Homme qui a défini précisément comme dérive sectaire tout “Groupement se présentant ou non comme une religion, dont les pratiques constatées sont susceptibles de tomber sous le coup de la législation protectrice des droits des personnes ou du fonctionnement de l’État de droit”.

Un comportement de dérive sectaire se caractérise par un “refus des lois par l’exercice de voies de fait, détournements, abus de confiance, infractions financières et fiscales, mauvais traitements, non-assistance à personne en danger, incitations à la haine raciale, trafics de stupéfiants. »
Terrifiant de penser qu’il est possible d’aller plus loin…

Ce n’est pas tout. Tu as aussi, en France toujours, la Miviludes, Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, organisme d’état créé en 2002 sous l’autorité du Premier ministre pour remplacer la MILS, Mission interministérielle de lutte contre les sectes, on affine, on affine, qui est allée encore plus avant dans la concision. Pour la Miviludes, est dérive sectaire toute “Association de structure totalitaire, déclarant ou non des objectifs religieux, dont le comportement porte atteinte aux droits de l’Homme et à l’équilibre social.”
Sur le site de la Miviludes, tout cela est très très bien décrit.

Comment déceler l’influence sectaire dans le comportement d’un proche ?

Il y a des signes qui ne trompent pas. Adoption d’un langage propre au groupe, modification des habitudes alimentaires ou vestimentaires, refus de soins ou arrêt des traitements médicaux régulièrement prescrits, situation de rupture avec la famille ou le milieu social et professionnel, engagement exclusif pour le groupe, soumission absolue, dévouement total aux dirigeants, perte d’esprit critique, réponse stéréotypée à toutes les interrogations existentielles, embrigadement des enfants, existence d’atteintes à l’intégrité physique ou psychique, manque de sommeil.
Comment déceler l’influence sectaire dans le domaine de la vie sociale et démocratique ?

Là aussi, les signes sont désespérément clairs. Discours antisocial ou anti démocratique, critique des institutions de la République, troubles de l’ordre public, perturbation du fonctionnement normal des services publics, existence de condamnations judiciaires ou ordinales, détournement des circuits économiques traditionnels, tentatives d’infiltration ou de déstabilisation des pouvoirs publics, publication de documents ayant l’apparence d’un caractère officiel dénigrant certains services publics, détournement de marques, dessins, titres et modèles officiels pour amener une confusion dans l’esprit du public.

La dérive concernant les biens est plus perverse encore et elle inclut les séminaires à l’étranger. Sans rire.

Alors moi, aujourd’hui, je demande. Elles sont où ces intelligentes instances ? Il leur faut quoi exactement pour se mettre en branle ?
Au lieu de bêtement traquer l’amalgame, est-ce qu’elles ne pourraient pas au moins commencer par dénoncer très clairement cette indéniable dérive sectaire de l’islam qui coupe les têtes sous leur nez ?

C’est ce que je me dis depuis ce matin, en entendant les commentaires qui dérapent de toutes parts. Je sais bien que c’est à chaud, mais ça n’excuse pas tout. Nous sommes des humains très très sapiens avec une conscience et une âme et ils sont des animaux très très sauvages décérébrés et pervers ? Comment cette idée-là peut-elle ne déranger personne ?

Envoie, envoie pas ?
Envoie pas. Pas aujourd’hui…

Une semaine plus tard, celle du 24 novembre, je ne l’ai pas envoyée non plus…

Holon, le 24 novembre
Mon humeur n’a pas beaucoup changé depuis l’autre matin, quand deux misérables brutes perdues ont massacré à la machette de vénérables rabbins en prière. Il s’est trouvé depuis des agences de presse occidentales pour faire poser sur les ruines de sa maison la mère du meurtrier qui a foncé avec sa voiture sur des piétons le mois dernier, tuant une jeune fille et un bébé.

Fort bien, fort bien. Je veux comprendre. Le fils de cette femme a déshonoré sa famille en devenant un criminel d’enfants. Il a été abattu alors qu’il fuyait. Et sa mère irresponsabilisée prend la pose, toute belle et toute droite, sur les parpaings de sa maison ? Parce qu’en plus, elle est propriétaire ? C’est quoi, exactement le symbole visé ? Et surtout, c’est pour qui ? Est-ce qu’il n’y aurait pas un peu disproportion des valeurs, là ? Confusion des ruines ?

Je continue de me demander, elles sont où ces instances qui traquent les dérives du comportement humain ? Tous les critères ne sont-ils pas réunis pour qu’elles interviennent ? Organisation pyramidale, pouvoir centralisé, charisme des prêcheurs, extorsion de fonds, manipulation mentale de masse, même en cherchant bien, je ne vois pas ce qui manque. J’ai une petite pensée émue pour David Vincent, mais ça ne nous aide pas.

J’arrête.
Pardon, chérie.
Encore bon anniversaire et prends soin de toi.

Un an plus tard, je dois dire que les institutions sus-mentionnées ont semble-t-il bougé. Quatre petits films volatiles ont été tournés offrant aux familles d’enfants endoctrinés (endoctriquoi ?) un numéro vert à appeler.

On est content. Elles auraient aussi bien pu continuer à dormir. En attendant, à l’heure où un grand nombre d’internautes mélange allègrement les dates (et tout le reste) sur les réseaux sociaux, si je ne date pas mes courriers, bien malin qui pourrait les situer dans ces temps bègues, hoquetants, bouleversés.
Est-ce que rien jamais n’avance ?