Je suis en France depuis presque 6 mois et partout où je vais, dans le cadre de mes activités professionnelles, les gens me parlent de quitter la France pour Israel, prochainement, demain, plus tard, un jour, mais en tout cas ils ne voient clairement pas leur avenir ni celui de leurs enfants en France.

Comme vous l’avez probablement lu ou entendu, l’alyah française a bondi de 70 % en 2013 en atteignant 3348 Olim, un nombre qui sans être un record absolu, est néanmoins l’un des plus élevés jamais atteint.

Et encore, la majeure partie de cette hausse s’est produite ces derniers mois.

Fin août, lors d’une réunion avec Ariel Kandel, le directeur de l’Agence juive à Paris, ce dernier s’attendait à 2 500 Olim pour 2013, un chiffre déjà très satisfaisant.

L’explosion a eu lieu à partir de la rentrée et n’a cessé de s’amplifier depuis. Sur les deux premiers mois de 2014, près de 800 Olim sont déjà arrivés en Israel, le double de 2013.

Ajoutons à cela le « plan de sauvetage » élaboré par une commission inter-ministérielle pour l’Alyah française et présenté ces derniers jours à la Knesset qui parle d’investissements importants pour faire venir en Israel plus de 15 000 personnes d’ici fin 2016.

Alors sommes-nous à la veille de la disparition de la communauté juive de France ?

Les raisons de la vague d’alyah sont connues.

Depuis 2000 et le début d’une nouvelle vague d’antisémitisme issue de l’immigration arabo-musulmane avec le soutien ou la compréhension de l’extrême-gauche qui ne veut y voir que de l’antisionisme, une rupture s’est opérée dans l’identité juive française.

Jusqu’à présent, les Juifs de France n’avaient aucun mal à conjuguer leur identité de citoyens français et leur identité juive.

Pour la plupart, la question ne se posait pas de savoir s’ils étaient des Français juifs ou des Juifs français, ils étaient tout simplement Juifs et Français, sans y voir la moindre contradiction.

La montée du nouvel antisémitisme, couplée à l’absence totale de réaction des pouvoirs publics socialistes voire à la négation de l’antisémitisme dans un premier temps, a été un choc profond pour la communauté juive et beaucoup ont alors compris que leurs petits enfants ne grandiraient pas dans ce pays.

En ce sens, les propos actuels sur l’envie de partir ne sont pas nouveaux, ils expriment par contre une plus grande urgence.

Car si les pouvoirs publics ont depuis adopté un comportement irréprochable et ne tolèrent plus l’expression de l’antisémitisme, l’antisémitisme n’a pas régressé et a même progressé violemment, de l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 aux massacres de Mohamed Merah à Toulouse en 2012, en passant par Dieudonné et ses quenelles récemment omniprésentes.

Le climat est clairement malsain.

Le deuxième facteur est la lourde crise économique que traverse l’Europe depuis 2008 et la France en particulier.

Israel n’a pas connu la récession en 2009 et a vite renoué avec la croissance. Le chômage est à 5,9 %.

Le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est maintenant d’un niveau presque équivalent à celui de la France – encore 2-3 ans pour le dépasser au rythme actuel – contre à peine 80 % il y a 10 ans.

Dans ces conditions, Israël semble offrir des opportunités intéressantes surtout pour les jeunes.

Récemment, un excellent article de The Marker comparait le destin des Juifs séfarades qui ont choisi de venir en Israel avec ceux qui étaient partis en France.

Sans entrer dans le débat du pourquoi, il est incontestable que ceux qui sont partis en France dans les années 60 ont beaucoup mieux réussi que ceux partis en Israel.

Mais cela n’est pas forcément le cas aujourd’hui. En fait, il est possible qu’un jeune séfarade de 18 ans réussisse mieux en Israël qu’en France.

Le troisième facteur, plus conjoncturel, découle de la politique fiscale du gouvernement de François Hollande – irréprochable sur sa politique extérieure par ailleurs.

Dans ces conditions, il devient très intéressant de faire son alyah pour protéger ses revenus ou simplement pour pouvoir entreprendre.

Cela signifie-t-il qu’il n’y aura bientôt plus de Juifs en France ? D’abord de combien de gens parlons-nous ?

La question du nombre de Juifs en diaspora se heurte généralement au problème de savoir qui est juif.

Déjà que cette question se pose en Israel où la réponse est censée être relativement aisée à apporter, on imagine que la difficulté est démultipliée dans les pays où les Juifs sont des citoyens intégrés, assimilés, où leur identité juive n’est qu’une possibilité parmi d’autres.

Cette problématique a été encore parfaitement illustrée par le fameux rapport du center Pew sur le judaïsme américain paru en octobre dernier.

Alors que la dernière étude importante sur la communauté américaine, en 2001, avait estimé le nombre de Juifs à 5,2 millions et en diminution, l’étude Pew en compte 6,7 millions en 2013.

La différence s’explique intégralement par des questions de méthodologies et de définition. Pew, qui n’est pas un groupe juif, compte comme Juifs des gens que nous n’identifierions pas forcément comme tels, et inversement ne comptent pas comme Juifs des gens qui le seraient indubitablement à nos yeux.

Par exemple, le rapport compte 500 000 adultes américains dont les deux parents sont juifs mais qui ne se définissent pas comme tels ou seulement partiellement et sont au choix sans identité ethnique ou religieuse, chrétiens ou bouddhistes.

Or il s’agit peut-être de Juifs complètement assimilés mais ils sont Juifs quand même.

De même la méthodologie choisie pour compter les Juifs est surement critiquable, c’est une question plus technique qui n’a pas encore été évoquée, ou très peu, dans le débat autour du rapport, mais elle surgira probablement plus tard.

Alors combien de Juifs en France ? Le même centre Pew a récemment estimé leur nombre à seulement 350 000 mais ce n’était pas une enquête spécifique sur les Juifs de France et il est probable qu’il s’agisse d’une erreur.

On a souvent entendu parler de 600 ou 700 000 juifs en France dans les années 1980. Mais çela ne reposait sur aucune étude scientifique.

Les seules enquêtes sur le sujet ont été menées par Doris Bensimon, qui estimait le nombre de Juifs à 535 000 en 1980, et Erik Cohen, qui lui estimait leur nombre à 520 000 en 1988 et 500 000 en 2002.

Sur la base de ces derniers chiffres, les estimations actuelles tournent autour de 480 000, simplement en continuant la tendance et en prenant en compte la hausse de l’Alyah.

Les chiffres des différentes études semblent cohérents entre eux mais les méthodologies ne sont pas toujours les mêmes et en y regardant de plus près des choses ne « collent » pas.

Par exemple, l’étude de Bensimon dénombre 280 000 séfarades,       180 000 ashkénazes et 75 000 qui ne se définissent pas ainsi – probablement essentiellement des « Israélites » à l’ancienne qui sont eux-mêmes ashkénazes (alsaciens) pour la plupart.

L’étude de Cohen de 2002 compte 350 000 séfarades, 120 000 ashkénazes et 30 000 mixtes que Cohen ajoute aux ashkénazes.

Comment en 20 ans le nombre d‘ashkénazes aurait-il pu s’effondrer de la sorte ?

Même si aucun bébé ashkénaze n’était né, la baisse n’aurait pas été aussi forte. Comme il n’y a pas eu à notre connaissance d’émigration ashkénaze massive depuis la France, difficile de concilier ces chiffres.

Il est donc possible que l’étude de 2002 sous-estime le nombre d’ashkénazes en France et donc de Juifs tout court, d’au moins 50 000.

La baisse du nombre de Juifs en France depuis les années 80 peut s’expliquer par les mariages mixtes et l’assimilation (31 % de couples mixtes selon Cohen en 2002), probablement, mais surement aussi par l’émigration.

Ainsi il y aurait selon l’estimation du consulat général de France à Tel Aviv près de 150 000 Français résidants en Israël.

Le nombre d’électeurs inscrits a bondi de 15 000 en 2002 à 62 000 en 2012. Le bureau des statistiques israélien dénombre 73 000 Franco-Israéliens résidants dans le pays mais il ne compte que les gens nés en France (43 000) – ce qui exclut les gens nés en Algérie ou ailleurs – et les enfants dont le père est né en France (30 000), mais pas ceux dont seule la mère est française, ni les petits-enfants.

Le nombre de 150 000 est donc raisonnable.

Rajoutons les Juifs français qui sont partis dans d’autres pays, notamment ces 15 dernières années pour New York, Miami ou Londres, sans parler de Bruxelles ou Genève, où on trouve des communautés judéo-françaises de plusieurs milliers de personnes.

Admettons qu’il reste entre 480 000 et 530 000 Juifs en France.

Mais le nombre de zakaye aliyah est plus important. Le droit au retour s’applique à toute personne ayant au moins un grand parent juif et leur conjoint.

Donc Sarkozy et Carla pourraient faire leur aliyah.

De combien de gens en plus s’agit-il ? Le plan d’aide à l’Alyah de France estime leur nombre à 700 000, ce qui me semble très exagéré et irréaliste.

En 1990 lors de l’ouverture de l’URSS on estimait le nombre de Juifs à 1,5 million mais le nombre d’ayant droits à l’aliyah à 3 millions, donc le double.

L’assimilation étant quand même nettement moins forte en France que ce qu’elle fut en ex-URSS, on parle probablement de quelque chose comme 250 000 à 350 000 personnes.

De toutes façons, ces gens ne sont que marginalement intéressés par l’alyah en général.

Environ 10 % des olim de France ne seraient pas Juifs selon la Halakha – donc des conjoints de juifs ou des gens dont la mère n’est pas juive.

Donc le potentiel maximal de l’aliyah en France est à la louche de 600 000 personnes et dans la pratique c’est la partie la plus « communautaire » des Juifs français (entre un tiers et la moitié) qui sont le plus concernés.

La grande fuite hors de France a déjà commencé, doucement, depuis longtemps. Elle s’accélère. Mais à moins que Dieudonné ne soit élu Président de la République, tous les Juifs de France ne partiront pas.

On découvre toujours avec surprise que des gens extrêmement bien intégrés et qui juraient encore il y a quelques mois qu’ils ne quitteraient jamais la France vont s’inscrire à l’agence juive.

Un autre ami, qui m’expliquait il y a quelques années comment il se battrait jusqu’au bout en France, déplore maintenant que sa profession ne soit pas « transportable » en Israël.

Dans le passé j’aurais prédit que guère plus de 100 000 Juifs de France seraient, dans des conditions extrêmes – Marine Le Pen présidente -, prêts à venir en Israël.

Je pense maintenant que ces mêmes chiffres sont réalisables dans les conditions actuelles si Israël est capable de faire les efforts pour les accueillir.

Et si une telle masse de gens quitte la France, la suite est réellement imprévisible.