Sixième partie – L’engouement pour Jérusalem

Le sultan ottoman Soliman le Magnifique décide de fortifier Jérusalem qui à son époque représente peu sur le plan géopolitique. Il est probable qu’il a voulu associer l’aura du roi Salomon dont il porte le nom à sa propre personne. En 1535, il fait ériger les murailles de la vieille ville que nous pouvons voir encore aujourd’hui.

L’histoire, les psaumes et les prophéties bibliques ont nourri l’imaginaire judéo-chrétien durant des millénaires. La Bible hébraïque évoque Jérusalem 669 fois et Sion (autre nom de Jérusalem ou de la Terre sainte) 154 fois. La Bible chrétienne mentionne Jérusalem 154 fois et Sion 7 fois.

La redécouverte de la Jérusalem terrestre au XIXe siècle a créé un engouement majeur pour la ville sainte. Des pèlerins, des écrivains, des voyageurs, des archéologues, des hommes d’État et des évangélistes ont créé tout un mythe autour de Jérusalem. Près de 5000 ouvrages en langue anglaise parus entre 1800 et 1875 ont eu Jérusalem comme thème…

Pierre Loti, Chateaubriand, Flaubert, Mark Twain, Melville, Gogol et bien d’autres ont décrit les murailles crénelées et les coupoles de la ville, ses bazars, la pauvreté qui y règne, la condition humiliante des Juifs et des chrétiens, les batailles rangées des catholiques et des orthodoxes au St-Sépulcre, les pleurs des Juifs au mur des Lamentations, les interdictions aux non-musulmans de pénétrer dans l’esplanade du Temple qui renferme la mosquée en direction de laquelle les premiers musulmans priaient avant qu’ils ne la changent pour La Mecque, le népotisme des dirigeants locaux, des gouverneurs égyptiens ou ottomans.

Pourtant, plusieurs de ces écrivains ne peuvent s’empêcher de cacher l’émotion religieuse qui fait résonner en eux des versets bibliques. Les paysages de Terre sainte de David Robarts, les gravures de Gustave Doré et les peintures à thèmes bibliques remis au goût du jour par les orientalistes éveillent un intérêt soutenu. La musique n’est pas en reste avec l’oratorio du Messie de Handel et les opéras Nabucco de Verdi et Samson et Dalila de Saint-Saëns.

Bonaparte envisage en son temps la renaissance de la patrie juive et ce rêve a été partagé par de nombreux protestants, dont le président américain Adams et le premier ministre britannique Palmerston.

Bien des hommes politiques ont prêté une oreille attentive au philanthrope Moses Montefiore désireux d’améliorer les conditions des Juifs dans la ville.

Au cours du XIXe siècle, les têtes couronnées se succèdent en Terre sainte, voulant laisser leur marque sur la ville : Konstantin Nikolaevich frère du tsar Alexandre II, le prince de Galles et futur Édouard VII, la princesse Caroline future femme de Georges V, Léopold II de Belgique, Frédéric III roi de Prusse, François-Joseph Ie d’Autriche, Guillaume II d’Allemagne…

Lorsque le tsar Nicolas Ie envoie une flotte bombarder Jaffa afin de protéger les prérogatives des chrétiens orthodoxes et qu’il commence à gruger les possessions européennes de la Turquie – pays qu’il qualifie d’homme malade de l’Europe – la France et l’Angleterre s’unissent pour le bloquer, déclenchant ainsi la guerre meurtrière de Crimée. La France de Napoléon III envoie des troupes au Liban suite aux massacres perpétrés contre les chrétiens d’Orient.

Les fouilles archéologiques de l’Orient ancien et de Jérusalem en particulier fascinent le monde judéo-chrétien : Wilson et Robinson dévoilent les arcades qui permettaient de gravir au mont du Temple (le mur des Lamentations se continue 18 mètres plus bas que son niveau actuel). Warren creuse des tunnels le long de ce mur et fore des puits en exhumant des vestiges datant du Temple de Salomon. Félicien de Sauley découvre le tombeau des rois de Judée – qui est en fait celui de la reine Hélène d’Adiabène.

À ces voyageurs et explorateurs de marque s’ajoutent ceux qui viennent assister à la fin des temps prochaine, les évangélistes pour qui le second retour du Christ passe préalablement par l’immigration de l’ensemble des Juifs en Terre sainte, d’autres encore qui se promettent de convertir les Juifs pour accélérer la venue de la fin des temps.

Quant aux Juifs, ils tentent d’immigrer à Tibériade en 1561; au XVIIe siècle, ils se fourvoient pour le messie autoproclamé Shabetaï Tzvi qui les déçoit.

Le plus souvent du temps, ils viennent passer leurs vieux jours dans la ville sainte, espérant qu’en étant ensevelis au mont des Oliviers, ils seront les premiers témoins de la résurrection des morts.

D’autres échappent aux persécutions, cherchant refuge dans la terre ancestrale. Dans la première moitié du XIXe siècle, le rabbin d’origine marocaine Yéhouda Bibas enthousiasme les Juifs de son époque pour le retour à Sion. Il fait le tour des capitales européennes, déclarant : «Quand on verra en Haut les efforts déployés par les Juifs pour revenir dans leur pays, on décidera au ciel de venir à leur aide, comme il est écrit : Revenez à Moi et Je reviendrai à vous.»

Ce sionisme religieux qui se démarque de l’approche traditionnelle voulant que le retour à Sion se fasse lors de l’arrivée du messie, tout comme le sionisme national des juifs d’Europe de l’Est déclenche le début de la migration juive de masse en Terre sainte.

Théodore Herzl formule le sionisme politique : le sionisme est un produit d’une nécessité voulant ramener le peuple juif à la normalité et mettre fin aux pogroms et aux discriminations. Sa devise fut : « Si vous le voulez, ce ne sera pas une légende. »