Depuis 1967, la ville de Jérusalem a été réunifiée. Pour la première fois dans l’histoire, l’accès aux lieux saints a été ouvert à toutes les confessions. Depuis, la population juive a été multipliée par 2,5 passant de 196 000 à 497 000 âmes en 2011; la population musulmane a été multipliée par 5,1 passant de 55 000 à 281 000 âmes pour la même période.

La convivialité qui y a régné durant les premières décennies qui ont suivi la réunification de la ville a suscité l’admiration du monde entier. Puis les incidents survenus durant l’Intifada ont refroidi la bonne entente.

Vouloir nier la dimension religieuse qui anime les populations du monde entier est un aveuglement irresponsable. Utiliser les blocs de vote automatiques à l’ONU pour médire d’Israël ou à l’UNESCO pour dénigrer le lien des Juifs aux lieux saints ne fait que contribuer à la déchéance de ces institutions, d’autant plus que certaines puissances s’y joignent parfois par complaisance intéressée, quitte à se faire marauder leur dignité. Comprendre l’inter-relation entre judaïsme, christianisme et islam est cependant essentiel pour pouvoir progresser dans le chemin de la paix.

Dans le monde chrétien, l’attitude des protestants et des catholiques envers les Juifs est très distincte : pour les protestants, l’aspiration au retour du peuple juif sa patrie d’origine est considérée comme tout à fait naturelle.

Par contre, le pape Pie X déclare à Théodore Herzl que si les Juifs retournent dans leur terre ancestrale, « nous préparerons des églises et des prêtres pour les baptiser tous. » Il y a changement d’attitude du Vatican envers les religions non chrétiennes et le rejet de la responsabilité des Juifs de la mort de Jésus lors de la déclaration Nostra Aetate au concile du Vatican II en 1965 et notamment lorsque Jean Paul II reconnaît le judaïsme comme une religion sœur en 1986. À Jérusalem, Orthodoxes, Arméniens, Latins, Coptes et Abyssiniens se disputent encore aujourd’hui la primauté des lieux saints chrétiens et le Vatican se prononce pour une internationalisation de la ville.

Judaïsme et christianisme sont tolérés dans l’islam qui se veut être religion dominante. Cela explique que l’esplanade du Temple et le dôme du Rocher soient devenus aujourd’hui des emblèmes des revendications islamiques sur Jérusalem.

La vision d’un voyage nocturne de Mahomet à « la mosquée la plus éloignée » a été interprétée comme un voyage à Jérusalem, bien que certains théologiens musulmans aient émis des réserves par rapport à cette thèse. Le dôme du Rocher est bâti à l’emplacement du Temple de Salomon et des inscriptions y nient la Trinité. L’esplanade du Temple est gérée par le Waqf islamique. Toutefois, ce dernier tente de limiter l’accès du mont du Temple aux non-musulmans, ce qui a pour don d’exacerber les passions.

Une certaine propagande affirme que les Juifs veulent prendre possession de l’esplanade du Temple pour y ériger un Troisième temple.

Des déclarations irresponsables ne font qu’attiser la discorde. En 1929 et 1936, de telles propagandes n’ont fait que dégénérer en massacres de Juifs. Des émeutes meurtrières ont éclaté en 1996 lors de l’inauguration du tunnel qui longe le mur des Lamentations. En 2015, en réaction à l’incursion de la police israélienne sur le mont du Temple la veille du Nouvel An juif pour se saisir de cocktails Molotov, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, déclare : « Chaque goutte de sang répandue à Jérusalem est pure, tous les martyrs iront au paradis, et chaque blessé sera récompensé par Dieu. » De tels propos font désespérer tous ceux qui cherchent un compromis pouvant mener à l’idéal du vivre ensemble.

L’ingérence de ces propos inflammatoires lors des négociations entre les deux parties combinée à l’enseignement de la haine qui intoxique les ondes au Moyen-Orient n’est pas étrangère aux dérapages des processus de paix entamés dans les dernières décennies. Des compromis de solutions particulièrement audacieuses – portant également sur Jérusalem – ont été posés sur la table à Taba en 2001 et ont été rejetés par le leadership palestinien au détriment du bien-être des populations. L’adage voulant que ce leadership n’ait jamais raté l’occasion de manquer une occasion de faire la paix n’a fait que raidir les positions adverses et fait désespérer ceux qui recherchent un compromis.

Déminer le débat politique par un respect non négociable des religions constitue un premier pas à prendre. La collaboration dans des actions sociales conjointes en est un autre. L’arrêt non négociable de l’enseignement de la haine est un sine qua non pour qu’un règlement politique tienne la route.

Le conflit actuel a des dimensions nationales, historiques et géopolitiques et ne peut faire abstraction des relations judéo-musulmanes dans l’histoire, du vécu des minorités juives au sein des sociétés à majorité islamique ni même de la symbolique religieuse.

Incidemment, les Écritures proposent une voie de solution : Abraham auquel se rattachent les religions monothéistes n’a pas hésité à partager la Terre promise pour préserver la paix (Genèse 13-8 à 13-9) ; l’octroi de la Terre promise à Israël de même que le retour des Enfants d’Israël sur leur terre sont par ailleurs stipulés non seulement plus d’une fois dans la Bible, mais aussi dans le Coran (5-21 et 17-104).

Il est intéressant de noter que dans la Bible, la rivalité entre Isaac et Ismaël, et entre Jacob et Esaü a des consonances qui dépassent la narration événementielle. En effet, dans la littérature rabbinique, les Arabes sont identifiés à la descendance d’Ismaël alors que les chrétiens le sont à la descendance d’Esaü. Israéliens et Arabes ont des problèmes territoriaux de la même façon que Haggar dut quitter Abraham vers le désert en raison de sa rivalité avec Sarah. Tout comme Esaü et Jacob se disputèrent le droit d’aînesse, l’Église convoite le titre d’aînée à la Synagogue car elle se considère la continuation d’Israël, et la nature du conflit entre l’Église et la Synagogue en est une d’ordre spirituel plutôt que territorial.

Notons que, quelles que soient les différences qui les séparent, le respect des Patriarches est unanime de la part de leur progéniture. Isaac et Ismaël assistent à l’enterrement d’Abraham et Jacob et Esaü assistent à celui d’Isaac (Genèse 25-9 et 35-29). Ne pourrait-on pas voir dans ces deux grands moments de tristesse la symbolique du rapprochement qui ne se manifeste malheureusement que lorsque survient une tragédie?

Cela prévaut autant pour les membres des familles qui ne se fréquentent pas souvent que sur la scène politique où il faut qu’une tragédie se produise pour qu’il y ait recul et réflexion. Faudra-t-il attendre que la mort touche la descendance de ceux qui se réclament de la foi d’Abraham pour que les survivants se rencontrent dans le respect de leur père ? Faudra-t-il attendre l’apocalypse pour que les survivants se retrouvent et s’acceptent en Jérusalem ?

C’est là le défi qui est posé.