La soif de rachats de firmes étrangères, d’abord encouragée par le pouvoir politique pour élargir l’influence d’Israël dans le monde occidental ou l’acquisition de savoir-faire, est vue de plus en plus en plus d’un mauvais œil.

Ces acquisitions entraînent d’abord la fuite de capitaux israéliens mais suscitent des tentations de blanchiment d’argent et de fraude car il y a des sommes énormes en jeu qui donnent le tourbillon, quand ils ne donnent pas un sentiment de puissance ou d’impunité.

La boulimie d’acquisitions est une maladie qui touche aussi bien les petits que les grands groupes, avec souvent des conséquences économiques dramatiques. Dans la distribution, il était difficile en 2003 de penser que le deuxième réseau d’Israël de supermarchés, Mega, se trouverait plus tard en faillite.

La chaîne, confrontée à une dette de 360 ​​millions de dollars, était déjà en difficulté depuis des années mais l’ancien PDG, David Weismann, avait été accusé au moins de mauvaise gestion, au pire de malversations puisque des dividendes élevés étaient versés à quelques semaines du dépôt de bilan.

Le réseau a été démantelé et ses dépouilles bradées entre plusieurs acquéreurs, intéressés par gonfler leurs ventes et par maintenir des prix de vente concurrentiels.

À plus haut niveau, le groupe Teva Pharmaceutical Industries Ltd risque de connaître le même sort avec des conséquences probables sur l’économie israélienne. L’entreprise est leader dans les médicaments génériques avec 552 références, et plus de 250 nouveautés en prévision, dans trois domaines thérapeutiques : la neurologie, la pneumologie et l’oncologie.

Le groupe a connu une ascension fulgurante faisant passer sa capitalisation boursière de 60 millions de dollars en 1986 à 70 milliards de dollars en 2015. Et pourtant, la société s’est effondrée en 2017 avec une valorisation réduite à 18 milliards.

La stratégie des dirigeants est en cause. Au lieu de développer de nouveaux produits innovants et exclusifs, ils ont cherché la solution de facilité en privilégiant la croissance externe. Tentés d’abord par Mylan avec qui ils ont échoué, ils ont réussi l’acquisition d’Actavis Generics, une division de la société américaine Allergan, qui a été négociée au prix de 40 milliards $.

Teva a dû emprunter cette somme car il ne disposait pas de fonds propres ; le poids de la dette financière l’a alors forcé à sacrifier une partie de ses moyens pour sa gestion quotidienne et pour son expansion naturelle. Des carences dans son fonctionnement quotidien sont vite apparues.

Son ascension fulgurante a été finalement la cause de la chute de Teva. Le médicament Copaxone pour le traitement de la sclérose en plaques a eu un succès à travers le monde. Devenu géant international grâce aux marges dégagées par ce produit, Teva s’est trouvé avec des capacités illimitées favorisant son extension. Mais le groupe Teva a été puni par où il s’est développé.

Géant des génériques, il savait qu’il perdrait à court terme le brevet de l’exclusivité du Copaxone qui entre dans le domaine public. Les dirigeants, dans leur mauvaise gestion, n’ont pas tenu compte de cet élément primordial. Ils se sont endormis sur leurs lauriers, sans planifier une diversification pour créer d’autres produits afin de compenser les royalties perdues par le Copaxone.

De nouveaux investissements n’ont pas été lancés dans la recherche et l’entreprise s’est assise sur son tas d’or qui a fondu à vue d’œil, de plus de 52 milliards$.

Le même scénario peut toucher d’autres entreprises israéliennes axées sur le hightech vers l’étranger, pourvoyeur d’exportations de masse mais aussi d’entrées de devises.

La concurrence des pays émergents explose, limitant les fonds de capital-risque qui parviennent en Israël. Les startups commencent à en souffrir puisque 600 d’entre elles ferment chaque année en Israël. Celles qui résistent s’essoufflent et n’ont d’autre salut que de trouver un acquéreur étranger.

Le rêve américain pousse les entreprises à viser haut sans se rendre compte que l’économie se développe aussi grâce aux petites et moyennes entreprises qui assurent l’emploi local et la pérennité de l’activité. Or 40.000 PME ferment leurs portes chaque année en Israël entraînant un contrecoup sur le niveau de vie des classes moyennes.

Certains groupes, qui ne misent pas sur le long terme, préfèrent être cédés à des intérêts étrangers, appauvrissant ainsi les tissus industriels israéliens en accroissant le risque de tailler dans les emplois.

L’ascension des innovateurs asiatiques et européens menace la suprématie d’Israël dans ce domaine car le pays est confronté aux limites de son modèle. Entre 1998 et 2012, la croissance du secteur de la high-tech israélienne a été de 9%, le double de la progression du PIB.

Mais depuis plusieurs années, la haute technologie, qui représente pourtant l’avenir du pays d’après ses dirigeants, progresse moins que les autres secteurs.

De nombreux groupes se retrouvent ainsi dans les bras d’intérêts étrangers dont le seul but est de piller les brevets israéliens et de délocaliser les usines chez eux. On se demande à quoi pourraient être utilisées les nouvelles ressources financières du gaz au large de Haifa.

Elles devraient pourtant permettre de pérenniser les fleurons industriels israéliens par la création d’un fonds national d’investissement, à l’instar de la Caisse des Dépôts en France qui constitue un groupe public au service de l’intérêt général et du développement économique du pays.

Ce groupe aurait en charge la reprise de secteurs sensibles garantissant l’avenir du pays, même s’il devait être accusé de favoriser un État providence, omniprésent, caractérisé par une bureaucratie à la soviétique et un syndicalisme fort. On serait certes loin du libéralisme économique prôné aujourd’hui par le gouvernement israélien.

La question est posée aux grands économistes pour savoir s’il est sain pour Israël de se défaire des fleurons de son industrie pour quelques millions de dollars de plus, en vendant ses bijoux de famille.

Ainsi déjà, le loup chinois était entré dans la bergerie en 2011 avec l’acquisition de Agan, basé à Ashdod, l’un des plus grands producteurs israéliens de produits chimiques agricoles pour la protection des cultures.

Il approvisionne les marchés à travers le monde avec une gamme complète d’herbicides éprouvée sur le terrain, d’acaricides et de régulateurs de croissance. La société exporte plus de 90% de sa production à travers une centaine de pays et emploie plus de 500 salariés. Ses ingénieurs de recherche sont parmi les plus créatifs, les plus originaux et les plus efficaces pour la découverte de nouvelles lignes de production.

Mais, nous connaissons les méthodes chinoises appliquées dans d’autres pays et leur façon progressive et discrète de s’approprier le know-how des occidentaux. Ils commencent par remplacer une partie du personnel, aux postes sensibles, pour éliminer les blocages des transferts de technologie puis remplacent les ouvriers d’Ashdod et de Beersheba par des ouvriers chinois aux salaires plus réduits quand ils ne délocalisent pas la production chez eux.

Les entreprises israéliennes sont devenues des proies faciles. Fort de l’expérience d’Agan, le groupe chinois Bright Food a acquis en 2014 le groupe alimentaire israélien Tnouva qui a nourri des générations d’Israéliens, en tant que l’un des fleurons de la Histadrout. La vente de Tnouva a bradé le symbole sur lequel la société israélienne été fondée, à savoir le symbole de l’État et de la réussite de l’agriculture israélienne.

Le 10 avril 2016, le groupe d’investissement chinois Fosun a acquis la société israélienne Ahava pour 77 millions de dollars. L’industrie des produits de beauté de la Mer Morte tombe entre des mains étrangères au nom de l’intérêt personnel des actionnaires privés parmi lesquels deux kibboutzim.

Plus près de nous, en août 2017, le groupe mexicain Mexichem a acquis, pour un montant de 1,5 milliard de dollars, 80% de Netafim, la firme israélienne faisant partie des leaders mondiaux dans la micro-irrigation. Enfin nombreuses sont les sociétés start-up de hightech qui ont été cédées.

On peut se poser la question, à juste titre, de savoir si la transition du socialisme économique au libéralisme pur et dur n’a pas été trop rapide en Israël.

L’idéologie socialiste, qui a prévalu durant les premières années de la construction d’un État pionnier, a été balayée par un mouvement de réformes et de privatisations intervenu dans les années 1990, qui a éliminé l’État des manettes du pays pour le rendre simple observateur sur le plan économique et social.

Certes le libéralisme a renforcé l’économie israélienne en favorisant la libre circulation des biens et des capitaux jusqu’à devenir un exemple pour de nombreux pays. Quelques dirigeants français se sont d’ailleurs déplacés à Tel-Aviv pour s’informer sur l’expérience israélienne sur les capitaux-risques car la France est aussi soumise aux prédateurs internationaux.

Israël a favorisé le capital-risque, quitte à perdre quelques impôts sur les sociétés. Il a développé une fiscalité avantageuse pour ceux qui investissaient en Israël. Il a innové en permettant le transfert de technologie des industries militaires vers le civil.

La conclusion est vite tirée par Shmuel Hauser, président de l’Autorité israélienne de régulation, en plus du risque sur l’emploi en Israël, l’économie israélienne perd lors de la vente d’une start-up à des étrangers : « Nous voulons abandonner la culture de l’exit de start-ups en faveur du maintien du capital humain et des activités commerciales en Israël.

Nous avons constaté que pour chaque dollar perçu par un entrepreneur lors de la vente de son entreprise à un acheteur étranger, l’État perd beaucoup plus. Si vous prenez en compte l’impact indirect sur l’économie et le fait que toutes les opérations de l’entreprise s’effectueront désormais à l’étranger, les pertes sont souvent triples ».

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