Il n’est pas rare que la lecture de la parasha hebdomadaire fasse écho à une certaine actualité. C’est sans conteste le cas cette semaine, tant le personnage de Kora’h apparaît comme l’archétype du politicien populiste dont notre époque semble si féconde. En effet, si les choses s’étaient déroulées différemment et si Kora’h l’avait emporté face à Moshé, nous n’aurions pas été étonnés de lire, en conclusion de notre parasha, un discours de ce style:

Aujourd’hui, nous déplaçons le pouvoir de la famille Lévi pour vous le rendre à vous, le peuple d’Israël. Pendant trop longtemps, une petite élite du centre de notre campement a profité des avantages de notre gouvernement, pendant que le peuple en faisait les frais. Deux frères ont prospéré, alors que le peuple n’a tiré aucun bénéfice de toutes ces richesses. La caste dominante s’est protégée elle-même, mais elle n’a pas protégé les membres de notre peuple. Leurs victoires n’ont pas été les vôtres. Leurs triomphes n’ont pas été les vôtres. Et pendant qu’ils faisaient la fête au centre du campement, il n’y avait rien à fêter dans les familles en difficulté partout dans le désert. A partir de maintenant, tout cela va changer. (1)

Kora’h, premier des populistes ?

Avant de répondre à cette question, il convient de définir un peu plus précisément ce terme. Pour Jean-Werner Müller, auteur du récent ouvrage Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace (2), le populisme est «un anti-élitisme associé à un anti-pluralisme, qui se manifeste par la revendication d’un monopole moral de la représentation populaire» (3). Il s’ensuit que « la critique des élites que l’on attribue communément aux populistes est […] un critère nécessaire mais en rien suffisant. Un homme politique qui adopte une attitude “anti-élite” mais qui ne revendique pas le monopole de la représentation populaire peut être ainsi qualifié de démagogue mais pas de populiste. Le critère décisif du populisme est la prétention à représenter à soi seul l’intégralité du peuple[, celui-ci étant] envisagé comme étant homogène, moralement pur, et n’ayant rien en commun avec des élites immorales, corrompues et parasitaires » (4).

De même, pour Pierre-André Taguieff, dont la thèse est résumée ainsi par Laurent Bouvet dans un texte également intitulé Qu’est-ce que le populisme ? (5): « la distance et la séparation de l’élite et du peuple [se retrouvent] au cœur du phénomène populiste. Pour qu’il y ait populisme, il faut que cet écart soit souligné et expliqué, toujours dans le même sens : l’élite, paradigme de l’autre radical et inconciliable, est responsable du malheur du peuple. Celui-ci a toujours raison de vouloir protester et il convient donc de lui en donner les moyens. C’est le rôle du leader populiste: celui qui comprend le peuple et lui permet d’exprimer sa colère. Le chef populiste fait alors “appel au peuple”, car seul celui-ci détient la vérité. Le peuple est réifié et défini par une essence : il est non seulement la seule source de légitimité politique mais aussi incorruptible, bon et vertueux. »

Quatre critères semblent donc devoir être réunis pour que l’on puisse parler de populisme: 1) une critique systématique des élites; 2) la prétention d’être le seul à représenter la volonté du peuple; 3) la négation du caractère hétérogène de celui-ci; 4) le postulat que le peuple, «moralement pur», a toujours raison.

Kora’h réunit-il ces quatre éléments ? Analysons son discours:

« C’est bien trop de votre part ! Toute la communauté, oui, tous sont des saints, et au milieu d’eux est le Seigneur; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée du Seigneur ? » (6)

C’est ainsi que Kora’h qui, avec trois acolytes – Datan, Aviram et On –, a pris la tête d’une troupe de 250 insurgés, s’adresse à Moshé et Aharon au début de notre parasha. Rashi (7), citant le Midrash Tan’huma, explique que Kora’h a posé à Moshé la question suivante : nous savons qu’un vêtement, afin de pouvoir être porté, doit être pourvu d’une frange (tsitsit) faite de laine d’azur (techelet) à ses coins; mais qu’en est-il d’un vêtement qui serait entièrement fait de laine d’azur ? Moshé ayant répondu qu’un tel vêtement nécessitait également l’adjonction d’un fil d’azur à ses coins, Kora’h et sa bande s’esclaffèrent en disant : « Se peut-il que pour un vêtement fait d’une étoffe différente, un seul fil de laine d’azur suffise à le rendre apte à être porté, et qu’un vêtement fait entièrement de laine d’azur ne se rende pas apte forcément de lui-même ? » (8). L’allusion est limpide: le peuple d’Israël, tel un vêtement qui serait fait entièrement de laine d’azur, « se rend apte de lui-même» et n’a donc pas besoin de chef. La question posée par Kora’h est purement rhétorique et n’a qu’un seul but: tourner Moshé et Aharon en dérision et mettre en évidence leur illégitimité à «s’ériger en chefs de l’assemblée du Seigneur » (9).

Nous retrouvons donc ici nos quatre critères : critique des élites (Moshé et Aharon), prétention d’être le seul à représenter la volonté du peuple (bien que cette prétention n’apparaisse pas explicitement dans les propos de Kora’h, elle semble constituer une prémisse implicite de son discours), négation du caractère hétérogène du peuple (le vêtement fait uniquement de laine d’azur), postulat du peuple moralement pur (« tous sont des saints ») et qui a nécessairement raison.

« Nous n’irons point. Est-ce peu que tu nous aies fait sortir d’un pays ruisselant de lait et de miel pour nous faire mourir dans ce désert, sans prétendre encore t’ériger en maître sur nous ! Certes, ce n’est pas dans un pays abondant en lait et en miel que tu nous as conduits; ce ne sont ni champs ni vignes dont tu nous as procuré l’héritage ! Crèveras-tu les yeux à ces hommes ? Nous n’irons point. » (10)

Ce n’est plus Kora’h qui s’exprime ici, mais Datan et Aviram, quelques versets plus loin, refusant de se rendre auprès de Moshé pour s’expliquer avec lui. Nous trouvons dans ce discours deux éléments qui, sans faire partie des critères de définition du populisme, l’accompagnent généralement : le refus du débat avec les « élites corrompues » et la mauvaise foi la plus absolue. Concernant ce dernier point, il est frappant de constater à quel point les bienfaits et le dévouement de Moshé pour le peuple sont vite oubliés, de même que sont vite oubliées les fautes que le peuple, ou une partie de celui-ci, a pu commettre (pour mémoire, cet épisode se situe juste après celui des explorateurs, où l’on a vu Moshé prendre, une fois de plus, la défense du peuple auprès de D’ieu, après que celui-là eut gravement fauté).

La réaction de Moshé 

La révolte de Kora’h et de sa bande n’est certes pas un épisode isolé dans la Torah, qui comprend nombre d’incidents voyant le peuple, ou une partie de celui-ci, récriminer contre Moshé et Aharon. Mais cet épisode a ceci de particulier qu’il ne s’agit pas ici d’une révolte contre D’ieu, qui ciblerait Moshé et Aharon comme Ses représentants légitimes (« ce n’est pas nous qu’atteignent vos murmures, c’est l’Eternel » (11), reconnaît Moshé lors de l’épisode de la manne), mais bien d’un soulèvement contre Moshé et Aharon eux-mêmes, visant précisément à remettre en cause leur légitimité. C’est pourquoi le schéma habituel (colère de D’ieu suite aux récriminations du peuple, plaidoyer de Moshé en faveur de celui-ci, pardon divin) ne peut s’appliquer ici, comme nous allons le voir ; et c’est également pourquoi la réaction de Moshé, directement visé par les insurgés, nous intéresse particulièrement.

Première réaction de Moshé en entendant les accusations de Kora’h: il « tombe sur sa face » (12), ce que Rashi interprète comme une manière de dire que « les bras lui en sont tombés ». Le rav S. R. Hirsch (13), toutefois, explique différemment ce passage : « La véracité d’un fait ne peut être confirmée que par un autre fait, pas par un raisonnement. Le raisonnement peut établir la probabilité ou la nécessité d’un fait, mais ne peut jamais établir que le fait est véridique. La véracité du message rapporté par un messager ne peut être confirmée que par celui qui l’a envoyé ; de même, l’authenticité de la mission de Moshé ne peut être confirmée que par D’ieu lui-même. C’est pourquoi Moshé ne prononce pas un seul mot pour contrer les accusations de Kora’h. Si D’ieu devait considérer qu’il ne convenait pas de reconfirmer l’authenticité de la mission de Moshé, celle-ci serait alors effectivement terminée – c’est pourquoi il est tombé sur sa face. » (14)

Première constatation, donc : Moshé ne considère pas son pouvoir comme absolu ou illimité, quand bien même il a été nommé par D’ieu, et est prêt à le remettre en cause. Il en va de même, apparemment, pour Aharon, qui reste silencieux durant tout cet épisode et ne cherche pas non plus à défendre sa position.

Néanmoins, après avoir « digéré » les accusations de Kora’h, Moshé répond tout de même à celui-ci ; une réponse en deux temps, riche d’enseignements :

« Demain, le Seigneur fera savoir qui est digne de Lui, qui est le saint qu’il admet auprès de Lui ; celui qu’Il aura élu, Il le laissera approcher de lui. Faites ceci : munissez-vous d’encensoirs, toi Kora’h et tout ton parti ; mettez-y du feu et remplissez-les d’encens, devant le Seigneur, demain ; or, l’homme que distinguera le Seigneur, c’est celui-là qui est saint. Assez donc, enfants de Lévi ! » (15)

Réalisant que ce qui a provoqué la colère des insurgés semble être la nomination de Aharon, son frère, à la fonction de Grand Prêtre, éveillant ainsi des soupçons de népotisme, Moshé accepte de remettre en cause cette nomination. Bien que celle-ci ait eu lieu sur ordre divin, Moshé n’en fait pas un argument définitif et accepte de donner sa chance à toute personne qui s’estimerait mieux placée pour faire office de Grand Prêtre, en organisant une sorte de « concours » dont l’objet est le rituel de la combustion de l’encens. Cette démarche d’apaisement n’empêche cependant pas Moshé de réprimander Kora’h et sa bande, ce qu’indique la fin de la phrase – rav lachem, « assez pour vous », qui fait écho à l’expression utilisée par Kora’h au début de sa tirade.

« Or, écoutez, enfants de Lévi. C’est donc peu, pour vous, que le D’ieu d’Israël vous ait distingués de la communauté d’Israël, en vous admettant auprès de lui pour faire le service du tabernacle divin, et en vous plaçant en présence de la communauté pour la servir ? Il t’a donc approché de lui, toi et tous tes frères, les enfants de Lévi, et vous réclamez encore le sacerdoce ! En vérité, toi et toute ta bande, c’est contre l’Eternel que vous vous êtes ligués ; car Aharon, qu’est-il, pour que vous murmuriez contre lui ? » (16)

Deuxième point : Moshé fait savoir aux insurgés que, bien qu’ayant accepté de remettre en cause la nomination de Aharon comme Grand Prêtre, il n’est pas dupe de leurs intentions : vous prétendez parler au nom du peuple et contre les élites, leur dit-il, mais c’est oublier que vous faites vous-mêmes partie de cette élite ! La seule raison qui vous pousse à vous rebeller n’est pas, comme vous le prétendez, l’intérêt du peuple, mais bien votre propre intérêt et votre soif de pouvoir. Et en fin de compte, même si vous vous attaquez à « l’élite » que mon frère et moi représentons, c’est bien toujours contre l’Eternel que vous vous rebellez. Une manière de leur faire comprendre que rien de bon ne sortira de cette révolte.

Voici donc, en résumé, la réaction de Moshé face aux accusation de Kora’h: 1) acceptation du fait que son pouvoir puisse être remis en cause, sans se baser sur une légitimité acquise une fois pour toutes, fut-elle d’origine divine; 2) acceptation du débat (en l’occurrence, le « concours »), sans rejeter d’emblée les arguments de ses adversaires, fussent-ils spécieux ; 3) mise en exergue des contradictions de ses adversaires, de manière à démonter leur argumentation. Il est intéressant de constater que cette réaction correspond à la stratégie que J-W Müller, cité au début de ce texte, préconise afin de lutter contre le populisme. Selon lui, en effet, « la meilleure tactique consiste à rechercher le débat franc et direct avec les populistes, ériger un cordon sanitaire ne faisant que renforcer leur mise en scène d’acteurs politiques persécutés. En amenant les populistes à intégrer le cadre du débat démocratique, les démocraties peuvent espérer mettre à mal le monopole de la représentation du peuple qu’ils revendiquent. » (17)

Bien entendu, l’analogie avec nos démocraties modernes trouve très rapidement ses limites, étant donné que la manière dont le peuple d’Israël fonctionne à ce moment de son histoire est tout sauf démocratique. La suite du texte ne laisse d’ailleurs aucun doute à ce sujet, puisque Kora’h et ses insurgés périssent de la main de D’ieu (ce qui ne suffit toutefois pas à asseoir le pouvoir de Moshé, comme en témoigne la réaction, dès le lendemain, du reste du peuple !). Il me semble cependant qu’il y a là une indication, dans la manière dont Moshé réagit à la révolte de Kora’h, qui pourrait nous servir d’exemple face à la vague populiste que nous connaissons aujourd’hui.

Kora’h, un juste malgré tout ?

Moshé reconnaît donc que son pouvoir, quand bien même il lui vient de D’ieu, n’est pas sans limite et s’accompagne de responsabilités, la première de ces responsabilités étant précisément de rendre compte de la manière dont il exerce le pouvoir. Si Kora’h et ses acolytes ont pu mobiliser 250 personnes pour mener leur révolte, ce n’est pas uniquement grâce à une habile rhétorique ; c’est peut-être aussi parce que le lien de confiance entre le peuple et ses dirigeants s’était rompu, notamment suite à l’épisode malheureux des explorateurs. Et si D’ieu ordonne ensuite de prendre les encensoirs utilisés par les insurgés et de s’en servir « pour en revêtir l’autel, signe commémoratif pour les enfants d’Israël » (18), c’est certes afin de s’assurer qu’un tel soulèvement ne se reproduira pas, mais c’est peut-être aussi une indication du fait que, malgré leur mauvaise foi et la forme détestable qu’a pris leur révolte, celle-ci n’était pas entièrement dénuée de justification…

Un célèbre enseignement du rav Its’hak Luria (19) sur le verset « Le juste fleurit comme le palmier » (20) indique que si l’on prend la dernière lettre de chaque mot en hébreu (צדיק כתמר יפרח, tsadik katamar yifra’h), on obtient le mot… Kora’h. De nombreux commentateurs expliquent ainsi qu’en réalité, Kora’h ne s’est pas trompé en affirmant que « toute la communauté, oui, tous sont des saints, et au milieu d’eux est le Seigneur »; il l’a seulement affirmé trop tôt ! Comme l’explique le rav S. R. Hirsch (21), le rôle du peuple d’Israël est de tendre vers la sainteté, conformément à l’injonction divine « Soyez saints » (22), mais il n’est pas encore arrivé au stade où l’on peut affirmer qu’il est saint, car ce stade ne sera atteint qu’à la fin des temps. C’est là que se situait l’erreur de Kora’h et voilà pourquoi son nom ne se retrouve en filigrane qu’à la fin de chaque mot du verset des Psaumes (23). Et voilà aussi pourquoi, en dépit de la condamnation sans équivoque de l’attitude de Kora’h et de ses acolytes, le souvenir de cet épisode devra accompagner le peuple dans la suite de son histoire, sous la forme des encensoirs utilisés pour revêtir l’autel, symbole par excellence de la sainteté à laquelle le peuple doit aspirer.

En fin de compte, la différence entre populisme dangereux et saine démocratie réside peut-être également en ceci : le populisme glorifie le peuple comme étant une entité parfaite alors que la démocratie n’a de cesse de le perfectionner. A nous donc, qui avons le fragile privilège de vivre en démocratie, de décider si nos dirigeants doivent être des Kora’h ou des Moshé…

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(1) Extrait très légèrement modifié du Discours d’investiture à la Présidence américaine de Donald Trump, dont la version originale se trouve sur le site de la Maison Blanche et dont la traduction en français sur laquelle je me base ici peut être consultée sur le site de Radio Canada.

(2) Paris, Premier Parallèle, 2016

(3) Hervé Berville, Le populisme est un anti-pluralisme, recension de l’ouvrage de J-W Müller pour La vie des idées, 19 avril 2017

(4) Idem

(5) iPhilo, 15 novembre 2016

(6) Nombres XVI, 3

(7) Rabbi Shlomo Its’haki, plus connu sous l’acronyme de Rashi, vécut en France au XIe siècle et est l’un des principaux commentateurs du texte de la Torah et de la Talmud.

(8) Rashi sur Nombres XVI, 1; traduction Jacques Kohn

(9) Le Midrash mentionne une deuxième version de cette question, qui s’énonce comme suit: nous savons qu’il existe un commandement d’apposer aux linteaux de nos portes un parchemin contenant deux courts passage de la Torah (la mezuza); mais qu’en est-il d’une maison qui serait remplie de livres de Torah ? Là encore, l’allusion est limpide et la question n’est qu’un prétexte servant à remettre en cause la légitimité de Moshé en tant que dirigeant.

(10) Nombres XVI, 13-14

(11) Exode XVI, 8

(12) Nombres XVI, 4

(13) Le rav Shimshon (Samson) Raphaël Hirsch, qui vécut en Allemagne au XIXe siècle, est principalement connu pour avoir été à l’origine de la néo-orthodoxie juive.

(14) Traduit par mes soins

(15) Nombres XVI, 5-7

(16) Idem, versets 8-11

(17) Hervé Berville, op. cit.

(18) Nombres XVII, 4-5

(19) Plus connu sous le nom de Ari Zal ou Ari Hakadosh, le rav Its’hak Ashkenazi Luria, qui vécut en Terre d’Israël au XVIe siècle, est le fondateur de l’école kabbalistique de Tsfat (Safed) dont l’influence sur la pensée juive est, jusqu’à nos jours, considérable.

(20) Psaumes XCII, 13

(21) Dans son commentaire sur Nombres XVI, 4

(22) Lévitique XIX, 2

(23) Cette interprétation est renforcée par le fait que le verbe fleurir est, dans le texte original, au futur (yifra’h).