Il y a un peu moins de deux mois, à la veille des célébrations du Jour de l’Indépendance, la nation israélienne se figeait comme un seul homme au son de la tsfira, la sirène qui retentit durant deux minutes en hommage aux soldats tombés au combat et aux victimes du terrorisme.

Une trop longue liste, à laquelle est venue s’ajouter hier matin la jeune Hallel Yafa Ariel, 13 ans, poignardée à mort durant son sommeil.

Il y a un peu moins de deux mois, plongé dans mes réflexions alors que la tsfira me reliait à l’ensemble de la nation, je repensai à ces deux versets de la Torah: « Dieu dit: Qu’as-tu fait ! le cri du sang de ton frère s’élève, jusqu’à moi, de la terre » (1) et « Les enfants d’Israël gémirent du sein de l’esclavage, et se lamentèrent; leur plainte monta vers Dieu du sein de l’esclavage » (2).

Il me semblait alors retrouver, dans le son de la tsfira, ces deux cris: celui du sang injustement versé qui réclame justice et celui du peuple qui, n’ayant plus même la force de prier ni de mettre des mots sur sa souffrance, ne peut que gémir vers Dieu.

Depuis hier matin, ces deux cris se font à nouveau entendre, assourdissants. Le sang de Hallel, après avoir inondé sa chambre d’adolescente, hurle vers le ciel pour réclamer vengeance. Et nous, qui n’en pouvons plus de supplier Dieu sur tous les tons et dans toutes les langues de mettre fin au massacre, n’avons plus la force que de gémir.

Mais au-delà de ces cris, quelle doit-être notre réponse ? Comment devons-nous réagir lorsque nos voisins viennent sans la moindre honte assassiner nos enfants dans leur sommeil ?

La parasha de cette semaine relate la révolte menée par Kora’h, un cousin de Moshé et Aharon désireux de remettre en cause leur nomination à la tête du peuple. De manière surprenante, le rav David Fohrman (3) établit un lieu entre cette révolte et l’interdiction faite aux Hébreux de « se raser entre les yeux » (ce que les commentateurs comprennent comme le fait de s’arracher les cheveux du front) en l’honneur d’un mort.

Le nom Kora’h, en effet, provient de la même racine que le mort kar’ha, utilisé par la Torah pour désigner cette pratique païenne (4). Et le rav Forhman, notant que la révolte de Kora’h intervient juste après le tragique épisode des explorateurs, en conclut que la racine de cette révolte est à chercher dans le fait que cette génération, qui vient d’être condamnée à 40 ans d’errance dans le désert et à ne jamais entrer en Terre d’Israël, doit à présent faire son deuil de ses espoirs.

La première étape du deuil, selon le schéma classique, est le déni: nous l’avons vu la semaine dernière, lorsqu’une partie du peuple décide de ne pas tenir compte de la sentence divine et de tenter sa chance malgré tout (5). La deuxième étape est la colère, dirigée ici contre Moshé et Aharon. Or, nous dit le rav Forhman, c’est justement là l’erreur de Kora’h: de la même manière que les peuplades païennes avaient coutume de s’arracher les cheveux du front en signe de deuil, Kora’h et ses acolytes, emportés par leur colère, s’en prennent à la tête du peuple, c’est-à-dire à Moshé et Aharon.

Mais il y a plus: le même verset qui interdit de s’arracher les cheveux interdit également de « se taillader le corps », autre pratique païenne en cas de deuil. Or l’expression utilisée en hébreu pour désigner cet interdit est « lo titgodedu« , expression qui peut également être interprétée de manière très différente. La Guemara (6), en effet, faisant le rapprochement entre cette expression et le mot « agudot« , signifiant « groupes », décompose l’interdit de « lo titgodedu » en « lo ta’assu agudot agudot« : ne vous séparez pas en différents groupes. Là encore, c’est exactement ce à quoi mène la révolte de Kora’h, qui ne vise en réalité qu’à diviser le peuple.

Depuis hier matin, Israël est, à nouveau, en deuil. Un deuil insupportable, résultat d’une situation intenable et qui confine à l’absurde. La tentation est grande de nous en prendre à nos dirigeants, qui semblent incapables de nous protéger de la barbarie de nos voisins. Et le danger est grand également de voir le peuple se fissurer en différents clans.

C’est pourquoi la Torah nous met en garde: « ne vous tailladez point le corps, ne vous rasez pas entre les yeux, en l’honneur d’un mort »: ne permettez pas que votre douleur et votre colère soient le prétexte à une mutilation de la nation,  que ce soit dans son corps ou sur sa tête. Car, nous dit le même verset, « vous êtes les enfants de l’Eternel, votre Dieu »: votre souffrance est la Sienne également, de même qu’un père s’identifie à la souffrance de ses enfants. Et puisqu’Il souffre avec nous, Il finira par entendre nos cris et par venger le sang de Son peuple injustement versé. Prions seulement pour que ce jour arrive rapidement.

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(1) Genèse IV, 10

(2) Exode II, 23

(3) Rav David Fohrman, Korah: Why did Korach rebel ?

(4) Voir Deutéronome XIV, 1

(5) Voir Nombres XIV, 40-45

(6) Yebamot 13b