Klarsfeld contre Soral : le fond et la forme.

Hier, 6 avril 2016, Alain Soral aurait dû comparaître devant la XVIIème chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris pour y répondre d’un nouveau propos concernant la Shoah et assimilé, selon Serge et Beate Klarsfeld qui en étaient l’objet, à de l’apologie de crime contre l’humanité. De quoi s’agissait-il ?

D’une simple phrase accompagnant une photo des époux Klarsfeld, qui commentait la haute distinction dont ils avaient récemment été les récipiendaires en Allemagne, l’ordre du Mérite national, et que leur avait remise le président de la République allemande lui-même.

La phrase, parue sur l’un des comptes Facebook d’Alain Soral, disait : « Voilà ce qui arrive quand on ne finit pas le boulot ! » Le sous-entendu était clair ; par cette légende illustrant la photo de Serge et Beate Klarsfeld, son auteur déplorait qu’Hitler n’ait pas mené à son terme la « solution finale » concernant les Juifs.

Du coup Serge et Beate ont intenté un procès à Soral pour qu’il réponde devant la justice de notre pays de cette apologie de crime contre l’humanité.

J’ai écrit qu’Alain Soral « aurait dû » se présenter hier au palais de Justice. En fait, si la salle de la XVIIème chambre correctionnelle était pleine à craquer, si les plaignants étaient bien présents, si tous les avocats des deux parties étaient au rendez-vous, il ne manquait qu’une personne : l’accusé lui-même !

A la question de la présidente du tribunal posée aux deux avocats de Soral, ces derniers ont répondu qu’il n’était pas juridiquement obligé d’être physiquement présent dans la mesure où il était représenté.

On aurait aimé entendre une réponse prenant davantage en compte le légitime étonnement du tribunal et celui de la salle.

De fait, dès le départ de cette audience de près de trois heures, les deux avocats de Soral ont joué la carte de la procédure aux détriments du débat de fond.

Leurs objection liminaires, par lesquelles ils espéraient faire renvoyer l’affaire, tournèrent autour d’une éventuelle prescription et de la qualification du propos ainsi que de son caractère public ou pas (Soral a 26 comptes Facebook, et la phrase incriminée n’aurait été adressée, de manière publique certes, que sur un compte privé !) Une fois écartées ces objections (après que le tribunal se soit retiré pendant dix minutes), les avocats de Serge et Beate Klarsfeld ainsi que ceux de la LICRA et de deux autres associations ont pu s’exprimer sur le fond du propos de Soral.

Puis ce fut le tour de Serge et Beate à tour de rôle, enfin la Procureure qui a requis une peine de trois mois de prison avec sursis ainsi que diverses réparations financières s’élevant à 70 000 €.

Mais, ce ne sont pas les détails de cette audience qui, par hasard, se tenait le jour exact du 72ème anniversaire de la rafle des enfants d’Izieu par Barbie (6 avril 1944), que je voudrais retenir plutôt que le problème du fond et de la forme lorsqu’il s’agit de juger, 70 ans après la Shoah, des discours de haine à l’égard des survivants et d’apologie des crimes des bourreaux.

Face à une accusation portant sur des propos abominables tenus par un coutumier de la chose, qui a à son actif tant d’autres hauts faits du même genre et qui a déjà dû en répondre devant la justice à maintes reprises, sa défense, au lieu de le défendre, ce qui somme toute est son rôle, cherche à esquiver un débat frontal avec ceux qui sont sur le banc des plaignants, et qui militent inlassablement pour le respect de la mémoire des victimes, ainsi que l’établissement de la réalité des crimes.

D’un côté, des hommes et des femmes qui luttent contre le négationnisme et l’oubli ; de l’autre des fonctionnaires implacables qui utilisent toutes les ficelles de leur métier et de l’appareil judiciaire pour mettre à l’abri les contempteurs des victimes de la pire horreur du 20ème siècle.

A l’évidence, les uns et les autres ne jouent pas dans la même cour. Pour les premiers, il s’agit d’établir à jamais que ce qui s’est passé s’est passé. Pour les seconds, il s’agit de donner les moyens à ceux qui nient ou minimisent les faits de pouvoir le faire en toute impunité. Quand le fond se heurte à la forme, il y a fort à penser que la confrontation tournera au profit de la forme.

Hier pourtant, je suis heureux de pouvoir le dire et l’écrire, j’ai l’impression que le tribunal ne s’en est pas laissé compter et qu’il a, par une démarche qui l’honore, privilégié l’écoute de la partie plaignante.

Nous saurons au mois de juin le résultat de ses délibérations, mais d’ores et déjà, je n’hésite pas à dire qu’en sortant des lambris majestueux de la 17ème chambre du palais de justice, j’avais l’impression que ce palais méritait bien son nom.

Rabbin Daniel Farhi