Deux expositions Anselm Kiefer à Paris cet hiver, la Rétrospective du Musée national d’art moderne/Centre Pompidou (dont le volumineux catalogue est dirigé par Jean-Michel Bouhours (1)), et à la BNF, Anselm Kiefer.

L’alchimie du livre dont le catalogue est dirigé par Marie Minssieux-Chamonard, commissaire de l’exposition (2)), placent l’artiste allemand né en 1945, installé en France depuis plusieurs décennies, parmi les peintres majeurs de notre époque et sans nul doute de notre Postmodernité.

Dans le même temps, par un certain hasard, trois livres viennent aussi saluer et rendre hommage au poète Paul Celan, né en Bucovine (Roumanie) en 1920, qui se donna la mort en 1970 à Paris : Correspondance 1954-1968 avec René Char (Gallimard), Paul Celan, la poésie, la musique (3) et Approches de Paul Celan de Stéphane Mosès (Verdier).

Un dialogue par-delà la mort, fraternel, hanté, lie à jamais le poète suicidé et le peintre hanté, qui ont en partage l’anéantissement de l’homme au XXe siècle, en particulier sous le IIIe Reich. Ils ont en commun d’avoir consacré leur vie, leur oeuvre, encore en cours pour Anselm Kiefer, portées à la fois par les angoisses de ce passé qui ne passe pas, et d’avoir été hantés par cette horreur-là. Les toiles de Kiefer sont un écho permanent à la poésie inapaisée du grand poète de langue allemande.

Est-ce là aussi un hasard si Jean-Michel Bouhours, commissaire de l’exposition de Beaubourg et son équipe, ont choisi d’ouvrir la rétrospective par plusieurs pages noircies – Ausbrennen des Landkreises Buchen (Cautérisation du district de Buchen), sous l’évocation de Martin Heidegger, qui écrivit Holzwege, Chemins qui ne mènent nulle part et n’eut jamais un mot de culpabilité en mémoire des victimes de la Shoah?

L’analogie est aussi frappante avec les Schwarze Hefte (Cahiers noirs) publiés récemment en Allemagne, dont le titre ne signifie rien d’autre que la couleur des cahiers, mais qui témoignent encore une fois, de l’antisémitisme de Heidegger bien avant le nazisme, comme l’analyse Jean-Luc Nancy dans Banalité de Heidegger (4).

Heidegger est un trait d’union entre Kiefer et Celan et l’on put s’étonner aussi de l’intérêt que Char lui porta aussi, bien que sans connaître vraiment la pensée du philosophe. Dans la Correspondance Celan-Char, Bertrand Badiou, qui la publie, rapporte dans son introduction, un témoignage tout à fait capital en la matière de Guy Flandre, sans qui nous eussions ignoré ces propos de Celan : « Qu’un petit poète comme moi éprouve le besoin de rencontrer Heidegger, cela peut se comprendre, mais que Char, qui n’a rien à attendre de personne, éprouve le besoin de rencontrer ce philosophe douteux (je ne suis pas sûr de l’adjectif, peut-être était-ce ‘suspect’) m’étonne (ou ‘me choque’) beaucoup. (5) »

Ce qui fait la force d’une correspondance n’est pas tant l’importance des noms en présence que la profondeur ou la hauteur des liens qui l’animent. Ainsi, la Correspondance Celan-Char déçoit autant par le manque d’empathie véritable témoignée par Char, que par l’attente que le poète de Todesfugue, Fugue de mort, y mit.

Todesfugue inspira Kiefer dans plusieurs de ses peintures aux titres féminins inspirés directement de Celan, Margarethe et Sulamith. «Margarete tes cheveux d’or/Tes cheveux cendre Sulamith .»

Le compositeur Olivier Greich (1950-2000) fut aussi inspiré par le poème terrifiant où Celan écrit en leitmotiv Der Tod ist en Meister aus DeutschlandLa mort est un maître venu d’Allemagne. Toute l’œuvre de Kiefer en est habité, lui qui conjoint magnifiquement dans ses hommages picturaux la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann à Paul Celan, qui la rencontra à Vienne en 1948. Une correspondance amoureuse les lia vingt ans durant. Brunhilde, Wagner, furent aussi de ces figures mythiques ou historiques qui marquèrent durablement Kiefer dans sa peinture.

Kiefer, Celan, deux créateurs, l’un peintre, l’autre poète, qui fascinent les penseurs, les philosophes, comme les autres créateurs, ainsi les musiciens ont-ils montré l’empreinte que Celan avait laissé sur eux.

L’extraordinaire livre publié par Antoine Bonnet et Frédéric Marteau, Paul Celan, la poésie, la musique rend compte de ce lien profond entre le poète et le domaine musical, montrant l’imbrication de la musique dans son œuvre jusqu’à la voix du poète lisant ses vers.

Par son oralité, Celan dérangea nombre d’auditeurs et dans ce dérangement nous lisons ou entendons le dérangement propre à l’art de Kiefer pour un public allemand, qui n’a pas envie d’être perpétuellement la mauvaise conscience de l’Europe, des Juifs.

Paul Celan lisait ses poèmes en Allemagne (et donc à destination des Allemands et de quelques germanophones distingués) avec une emphase particulière, quasi envoûtante.

Hans Werner Richter, l’un des fondateurs du groupe littéraire des 47, mena une cabale contre Celan dès 1952, en particulier contre sa diction, rapporte Frédéric Marteau dans son « Portrait du poète en mélomane » (6). « Richter parlait de Celan comme d’un « dérangé » (Gestörter) qui « lisait sur un ton de mélopée comme à la synagogue ». Il prêtait même à sa voix un pouvoir hypnotique, tout en reconnaissant la force de sa poésie:
… Pour moi, sa voix sonne trop claire et est trop pathétique. […] Il lit ses poèmes trop vite. Mais ils me plaisent, ils me touchent, bien que je ne puisse surmonter mon aversion pour sa voix (7). »

Ce livre Paul Celan, la poésie, la musique tout à fait fascinant, nous permet aussi de voir la part liée à la musique dans l’œuvre de Kiefer, en particulier autour de Wagner mais pas seulement lui.

Ces deux expositions montrent combien le Livre est au cœur du sujet ou de l’objet pour Kiefer, le livre vecteur de culture (ou Kultur), de poésie, de musique, d’histoire et de littérature (avec Jules Michelet si présent ici), mais aussi d’idéologie, de celle qui fit naître la barbarie. Que nul n’oublie la maxime signée Walter Benjamin : « Es ist niemals ein Dokument der Kultur, ohne zugleich ein solches der Barbarei zu sein – Il n’est pas un témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie » (Sur le concept d’histoire, 1940).

Dans son texte « Sens enseveli » publié par Marie Minssieux-Chamonard dans Anselm Kiefer. L’Alchimie du Livre, Jean-Luc Nancy répond à la question du Livre dans l’œuvre de l’artiste. Au centre de l’absence, du vertige d’Absence qui nous surplombe, de l’autodafé que depuis quatre-vingts ans les régimes totalitaires ont exécuté et depuis une quinzaine d’années les groupes terroristes comme les Talibans ou l’Armée islamique – Daesh -, Nancy nous fait voir le sens des « livres d’Anselm Kiefer [qui…] sont livres de livres, ils sont le fond des livres exhaussé en forme de monument, devenant colonne, pilier, muraille, nef et parvis du savoir » (op. cit., 198).

Parmi les auteurs français qu’il voit comme ses phares, nommons Mallarmé, Bataille, Céline, Genet mais aussi Michelet, Rimbaud, Baudelaire. Il n’en est pas moins vrai que Heidegger, Celan, Ingeborg Bachmann, demeurent des maîtres au sens plein du mot pour le peintre et leur opposition frontale n’en est que plus frappante, comme si par sa peinture, il tentait de réconcilier l’irréconciliable – pourtant irréversible.

Pourquoi Heidegger et Celan ? Parce que l’un des projets fondamentaux de Kiefer – projet fou – est depuis l’origine « d’« enjuiver » la Kultur germanique », comme l’écrit avec tant de raison Dominique Bacqué dans son chapitre du même volume « Le concept à l’œuvre » (op. cit., 35-57).

Comme « enjuiver » la philosophie de Heidegger ! « La Kultur allemande » certes, mais sans oublier non plus la culture française. C’est en France qu’il vit depuis 1993, Notre Anselm Kiefer. Pourtant, que les Français n’aillent pas s’enorgueillir trop vite de sa présence parmi nous, même si elle est sur tant de plans, salutaire. Il répondait un jour : «Ce n’était pas pour la France, il s’agissait de quitter, simplement » (cf. Op. cit., Centre Pompidou, p. 63). Ce n’est donc pas « pour » la France, mais c’est malgré tout la France où il choisit de poser ses toiles et de créer un atelier non loin de Paris.

« Anselm Kiefer réinvente le tableau d’histoire reprenant le thème des emblèmes et de la symbolique. Son opposition entre Faire et Penser aboutit à une spiritualité » dit l’historienne d’art Anne Le Diberder, directrice de la maison-atelier Foujita (Villiers-le-Bâcle, Essonne). « Le plus beau manifeste de l’élévation de l’âme répond aux abysses de l’annihilation de l’âme et de l’humain », ajoute-t-elle.

Avec Jean-Michel Bouhours, nous remarquons le paradoxe de cet art construit sur les ruines du monde, sur les ruines de l’humain durant les exterminations du siècle dernier, de la Shoah, sur les livres cautérisés, noircis, illisibles, sur cet peinture et ces photographies qui hurlent dans la nuit l’ensevelissement du Sens, comme dit Jean-Luc Nancy. Mais Anselm Kiefer dit dans le même temps la Resumptio, la Rédemption, ou ces Wege der Weltweisheit (Chemins de la sagesse du monde).

Prenons en compte par exemple l’opposition radicale entre la noirceur du tableau Für Paul Celan : Halme der Nacht [Pour Paul Celan : Épis de la nuit] et les couleurs vives des champs de fleurs de la série de tableaux se référant à la poésie d’Arthur Rimbaud et de Charles Baudelaire. Elles disent la confrontation qui se joue sur la palette du peintre entre les profondes thématiques tragiques et celles d’une poésie de la couleur inspirée par nos grands poètes romantiques.

Il me souvient de l’exposition de Bernard-Henri Lévy à la Fondation Maeght à l’été 2013. Il avait réunit dans sa troisième partie «Contre-être» Kandinsky, Soulages et Kiefer avec quelques autres. Je vois Soulages et Kiefer aux antipodes l’un de l’autre et de ce fait comme en résonance.

Entre Zweistromland – The High Priesters et l‘Outrenoir , ce sont deux formes picturales qui viennent répondre à l’abîme du XXe siècle et chez Kiefer cet abîme se dédouble du Shebirat ha-kelim – la brisure des vases – qu’il a trouvée dans la Cabale juive et qui lui parle tant.

L’inculpation du monde, disons-nous, peut-elle être rédimée en quelque sorte, sur un plan symbolique, mystique, spirituel, même à l’intérieur de l’agnosticisme, voire de l’athéisme, par l’art – cela demeure l’éternelle question que nous pose la légitimation de l’art ? Mais peut-on parler d’une inculpation de l’art lui-même ? Qui voudrait dire d’une inculpation des artistes, des créateurs, des philosophes qui se sont tus pour sauver leur vie et leur art ou leur pensée ? Nous le savons. Mais l’art transcende-t-il cette inculpation, donc cette culpabilité, si l’on pense à Céline ou Heidegger ?

Voici quelques-unes des questions que posent les deux expositions d’Anselm Kiefer – autrement dit : tout son art. L’un de ceux qui nous interrogent le plus aujourd’hui.

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(1) Ed. Centre Pompidou, 288 pages, 350 ill., 42 €.
(2) Coédition BnF/Ed. du Regard, 25 p., 366 ill., 39 €.
(3) Publié sous la dir. d’Antoine Bonnet et Frédéric Marteau, Hermann, 590 pages, 54 €.
(4) Galilée, 2015.
(5) Correspondance, p. 23
(6) Paul Celan, la poésie, la musique , op. cit., p. 35-36
(7) Ibidem.