Avec son air sérieux, son port de tête altier et sa bonhommie, personne n’aurait pu suspecter Israël Katz, notre ministre des Transports et en plus du Renseignement, fonction qui n’incite guère à la plaisanterie, d’être un sacré farceur. Et pourtant pour 2018 il faudra bien lui remettre la palme d’or de l’humour. Noir.

L’année avait pourtant bien commencé et dès janvier notre dynamique ministre, délesté de quelques kilos de trop, s’affichait du matin au soir, sur tous les écrans, les stations radios et les journaux, la mine réjouie et le sourire aux lèvres avec le slogan : la ligne à grande vitesse Jérusalem-Tel Aviv sera inaugurée la veille de Pessa’h.

A l’entendre, après plus de 7 ans de retard sur le calendrier initial (oui oui le projet lancé en 2001 par Ariel Sharon prévoyait une mise en service fin 2010) cette fois-ci le public pourrait d’ores et déjà réserver une place gratuite dans ce train de rêve, et tout cela bien évidemment grâce à lui, selon ses propres paroles.

Oui, son obstination, sa ténacité, son dévouement, son acharnement, etc…. etc… ont eu raison de tous les obstacles et il avait réussi là où personne avant lui n’avait pas même osé entreprendre. Bref, mis à part creuser de ses propres mains les tunnels, poser les rails, et conduire les trains il avait tout fait, les multiples photos de lui en tenue de chantier en témoignent et il déposait au pied de notre « sapin de Noël », en l’occurrence nos matsah et maror, le premier train électrique du pays.  

Sonnez hautbois, résonnez musettes !

Et les médias, comme trop souvent en Israël, de reprendre le discours du ministre sans la moindre vérification, pas même auprès de la compagnie ferroviaire nationale. Dont le silence gêné les jours suivants cette annonce aurait pourtant dû en alerter plus d’un.

Et pour cause. Comme tout bon travailleur israélien, je me résous, chaque matin et soir, à subir les embouteillages quotidiens de la Ayalon, et des autoroutes 1 et 4, artères principales du centre du pays. Pendant cette heure et demie où je roule au pas, je passais le long des derniers kilomètres du chantier ferroviaire, sans apercevoir, en ce mois de janvier, la moindre caténaire (les câbles aériens fournissant l’énergie électrique au train) et pire encore le moindre poteau porteur de celle-ci. Nul besoin d’être ingénieur pour comprendre que notre Père Noël de ministre se moquait de nous, pour d’évidentes raisons politiques en ce début d’année 2018 où le vent d’élections anticipées semblait se lever.

Il faudra attendre fin février 2018 la publication d’un communiqué à la Bourse de Tel Aviv de la compagnie nationale des chemins de fer pour dévoiler l’arnaque : l’ouverture de la ligne était repoussée à Souccot pour des raisons de sécurité, les contrôles et vérifications des nouvelles voies n’ayant pas pu être réalisés. Mensonge éhonté pour sauver la face du ministre. Car personne ne pouvait croire un seul instant que les responsables techniques d’un tel projet auraient pu « oublier » de demander aux organismes de contrôles de réaliser en temps et en heure ces vérifications. En vérité le chantier était encore loin d’être achevé. Point.

Bien évidemment, le ministre disparaissait aussitôt des radars, la mine renfrognée et se consacrait aux autres tâches qui nécessitaient son expertise et sa clairvoyance.

Le printemps passé et l’été bien avancé, notre joyeux ministre commençait à préparer SON inauguration, lorsqu’un simple petit pont fit tout dérailler.

Explications : la ville de Tel Aviv avait souhaité ajouter un pont piétonnier au-dessus de l’autoroute Ayalon, à proximité de la sortie Hashalom, à proximité de la gare ferroviaire du même nom. Les travaux des deux cotés du pont avaient été réalisés et les autorisations pour les travaux de pose des passerelles, durant Shabbat car ils nécessitent l’interruption du trafic sur l’autoroute au dessous, demandés et obtenus auprès de tous les ministères concernés, et en particulier celui de notre ministre.

Quand patatras, les ultra-orthodoxes, alertés de ces travaux, en ont exigé le report. Report aussitôt consenti par notre apprenti comédien, au motif qu’il y avait d’autres solutions que celle de profanation du Shabbat (en fait « seuls » 4 travailleurs juifs étaient engagés pour le pont) et que l’essentiel était ailleurs, à savoir : l’inauguration de la huitième merveille du monde, SA ligne de train pour la veille de Souccot dans trois semaines.

Re-sonnez hautbois, re-résonnez musettes !

Alors, selon lui, les travaux les plus importants étaient ceux du train… et les travaux touchaient à leur fin… et l’électrification des trois stations du centre de Tel Aviv étaient fondamentales… et le montage de ce petit pont était sans intérêt et pouvait donc être reporté sine die. Sous-entendu, seuls les travaux de SON train justifiaient la profanation du Shabbat. Et c’était déjà le cas depuis de nombreuses semaines, entraînant l’emploi de plusieurs centaines d’ouvriers juifs pendant Shabbat sans qu’aucun « barbu » ne vienne l’enquiquiner. Bref, circulez, il n’y a rien à voir, que personne n’ose lui voler la vedette, et surtout pas un petit pont de « m..d. « qui fait polémique.

Jusque-là on pourrait trouver le raisonnement logique, la mise en service d’un nouveau moyen de transport en commun étant d’un intérêt public majeur. Mais à la réflexion il est absurde, car pourquoi avoir attendu la fin de dix années de travaux supervisés par son ministère pour électrifier les stations de Tel Aviv alors qu’elles auraient pu l’être depuis fort longtemps, au cours des dernières centaines de nuits, sans coupure de service, les trains ne roulant pas la nuit (sauf très récemment), sans profanation du Shabbat et indépendamment des travaux pharaoniques réalisés de l’autre côté de la ligne ? La question restera sans réponse.

Mais si vous avez aimé le « gâteau », vous allez adorer la cerise. La ligne chère à notre amuseur public n’ouvrira pas  la veille de Souccoth, de Jérusalem à Tel Aviv. Non, les trains électriques s’arrêteront à l’Aéroport Ben Gourion faute d’avoir achevé l’électrification à Tel Aviv.

Et après comment fait-on ? Outre la possibilité de prendre l’avion entre l’aéroport Ben Gourion et l’aéroport Sdé Dov de Tel Aviv, je plaisante bien sûr, il faudra s’armer de patience et attendre Pessah prochain. Mais cette fois-ci, il faudrait que notre boute-en-train ne s’aventure à aucune promesse. Comme dit le proverbe yiddish : l’homme fait des plans et D… rit.

Traduction israélienne : Katz planifie et D… a une crise de rire.