Moshe Kahlon, né le 19 novembre 1960 à Hadera, n’est pas connu en Europe et pourtant c’est l’un des hommes politiques israéliens les plus en vue. Député du Likoud, il a détenu les portefeuilles ministériels des Communications, de la Santé et des Affaires sociales.

Il a été élu député pour la première fois à la Knesset en 2003. Sa réussite avait été concrétisée durant les primaires du Likoud qui l’avaient placé troisième sur la liste des candidats de 2003.

Mais à la grande surprise des dirigeants du Likoud il avait annoncé, trois mois avant les élections anticipées, qu’il avait décidé d’une pause politique en ne se présentant pas aux élections du 22 janvier 2013.

Il n’a pas voulu trop s’étendre sur les raisons de son désistement alors qu’il était pratiquement certain d’obtenir la première place aux primaires. Il ne voulait pas porter préjudice à son camp en affichant ouvertement ses divergences idéologiques avec le gouvernement.

Il avait en effet peu apprécié l’alliance surprise entre les listes du Likoud avec celles d’Israël Beïtenou d’Avigdor Lieberman. Sa décision brutale avait surpris tous les politiques, et surtout le premier d’entre eux.

Caution orientale

Ce fut un coup dur pour Netanyahou car Moshé Kahlon, issu d’une famille nombreuse modeste, était la caution orientale du Premier ministre par ses origines libyennes.

Il représentait aussi sa caution sociale car, durant son mandat à la Knesset, il s’était attaché à améliorer la situation financière des catégories sociales défavorisées.

Il avait présenté en particulier un projet de loi visant à réduire la facture d’électricité des familles pauvres.

Par ailleurs, il avait réussi à casser le monopole des opérateurs de téléphonie mobile en libéralisant le marché.

Les coûts des forfaits ont subi alors une baisse de moitié à la grande joie des utilisateurs. Il avait pour cela ouvert le marché israélien à d’autres opérateurs, Golan Mobile en particulier créé par le français Michaël Golan-Bokobza, ancien directeur de Free.

Symbole social

Au moment où des élections anticipées avaient été décidées par suite d’une absence de majorité pour le vote d’un budget d’austérité, Netanyahou perdait un symbole social qui devait jouer un rôle primordial dans la campagne électorale du Likoud.

Mais le Premier ministre avait du mal à partager son pouvoir omnipuissant devant le vide d’une opposition atone. D’ailleurs par idéologie, Kahlon aurait mieux trouvé sa place parmi les Travaillistes ou les Centristes avec lesquels il partage les mêmes convictions sociales.

Mais paradoxalement le monde politique israélien n’arrive pas à garder ses meilleurs éléments qui vivent mal un système sclérosé qui élimine les hommes d’initiative et ambitieux, les créateurs et parfois les génies politiques.

Les jalousies au sein du parti mettent souvent à mal la montée en puissance des étoiles qui se voient bloquées dans leur ascension jusqu’à les décourager.

La politique est ainsi faite que les hommes n’arrivent plus au sommet pour leurs compétences mais plutôt pour leur capacité à avaler des couleuvres et à se courber face au chef.

Alors ils se dirigent vers le secteur privé, avide de ce genre de personnages qui révolutionnent les habitudes. L’adage que les meilleurs quittent la politique et que les mauvais restent se vérifie ainsi.

Révolution des tentes 2011

Moshé Kahlon était une pointure qui a manqué aux partis politiques, et au Likoud en particulier, car il aurait pu interdire la droitisation extrême de son parti, abandonné aux nationalistes. Il était le symbole de la réussite d’un oriental face à la puissance établie.

Certains attribuent les obstacles à la guerre toujours sournoise entre séfarades et ashkénazes. Sa propre personnalité indépendante lui avait permis de prendre position en faveur de la contestation lors de la révolution des tentes en Israël durant l’été 2011.

D’ailleurs il avait été le seul ministre du Likoud à voter contre les coupes budgétaires parce qu’il estimait qu’elles touchaient particulièrement les classes défavorisées.

Certains se demandent comment il a pu se fourvoyer parmi les gens de droite. Mais il voulait combattre de l’intérieur et il se voyait bien en ministre des finances pour infléchir la politique économique du gouvernement.

C’était sans compter sur Benjamin Netanyahou qui craignait qu’il prenne trop d’ascendant sur lui et qu’il lui fasse de l’ombre au point d’en faire un concurrent sérieux.

Mais à trop se méfier, la grande assurance du premier ministre était devenue un fardeau qui l’éloignait systématiquement de ses meilleurs éléments.

Opportunité politique

À la fois le dernier rapport du contrôleur de l’État qui a pointé l’augmentation de la pauvreté en Israël et le fiasco politique du leader du centre Yaïr Lapid ont dû le convaincre qu’il était temps de retourner à la politique et qu’une fenêtre politique s’ouvrait pour lui.

Cependant il a déjà annoncé qu’il ne réintégrerait pas le Likoud qu’il juge pollué par «la droite radicale». Il a seulement déclaré «qu’il ne sait pas encore dans quel cadre» il envisageait de reprendre ses activités politiques.

Il est certain qu’il ne manquera pas de propositions. En effet, il ne mâche pas ses critiques contre le gouvernement actuel et son ancien parti débordés par «une droite radicale qui a contraint le Likoud à plier son drapeau socio-économique pour des gains de sécurité sachant pourtant que nombreux électeurs du Likoud veulent un parti plus social».

Il rêve encore au Likoud de Menahem Begin qui «représentait une vision sociale avec l’objectif de réduire l’écart entre riches et pauvres, de renouveler les quartiers pauvres, d’œuvrer pour la réinsertion sociale et pour la réforme de l’éducation.»

Il souhaite un Likoud «pragmatique qui a su faire la paix quand c’était nécessaire. Mon Likoud n’existe plus aujourd’hui». Il se plaint que le Likoud ne défend plus «les deux drapeaux du social et du politique».

Il ne pense pas avoir une vision solitaire. Il estime qu’il pourra être suivi par de nombreux militants qui pensent comme lui et qui sont désemparés par la tournure que prend le parti, entièrement aux mains des éléments les plus radicaux à droite.

Il est convaincu qu’il ne pourra pas faire évoluer le parti de l’intérieur car «le gouvernement a été mis en place depuis presque cinq ans et nous ne voyons que des résultats négatifs : résultats négatifs concernant le coût de la vie, résultats négatifs liés à la fuite des cerveaux, des résultats négatifs en ce qui concerne les prix de la nourriture».

Kahlon en veut aussi au premier ministre sur un plan personnel car la coalition gouvernementale s’était opposée à sa nomination à la direction de l’administration foncière où il espérait conduire des réformes.

Il pense qu’en fait Netanyahou avait acté leur divergence idéologique dès lors où Kahlon avait soutenu le mouvement de protestation de la révolution des tentes de 2011.

Devant l’arrivée d’un trublion charismatique, devenu concurrent sérieux, les leaders des partis de droite tentent de masquer leurs inquiétudes et le couvrent d’éloges. Ils savent qu’ils ont affaire à un dirigeant de premier plan qui peut donner un souffle nouveau à une politique qui ronronnait face à l’absence d’un leader d’opposition dynamique.

Or Moshé Kahlon est en mesure d’impulser des idées centristes originales qui peuvent s’opposer à la poussée de droite des partis nationalistes en déplaçant le curseur vers des options plus sociales.

L’échec de Yaïr Lapid, qui a tout promis mais qui n’a rien fait, lui ouvre un boulevard.

Avec des dissensions qui s’expriment au grand jour au sein du Likoud, il pourrait rafler la mise et postuler au poste de premier ministre en association avec les Travaillistes.