Le temps n’est pas la limitation de l’être, mais sa relation avec l’infini. La mort n’est pas l’anéantissement, mais chose nécessaire pour que cette relation avec l’infini se produise’’  Emmanuel Levinas

A la mémoire de mon père, Lucien Israël Assouline ז״לֹ 1946-2019

Paris, le 16 Février 2019 – Il y a un mois, je récitais mon premier Kaddish, la prière des endeuillés, de ceux qui se lèvent à la synagogue, les traits tirés par la douleur et la fatigue, des hommes à la chemise déchirée, la barbe hirsute et les cheveux en pagaille. Je connaissais le rythme de la prière, l’essentiel du texte, bien que difficile à lire étant donné qu’il est en araméen, mais sciemment, je ne l’avais jamais lu ou appris entièrement. Mon grand-père, me disait que j’aurais tout le temps de l’apprendre… ce ne fut pas si long. 

Cet article est mon exutoire, constitutif de ce que je deviens en perdant mon père, il partage un point de vue, qui peut paraître violent, impudique, obscène. J’ai ce besoin, salutaire pour mon âme, de coucher sur le papier cette peine qui ne trouvera jamais vraiment de repos. La mort fait peur, le simple fait d’en parler gène ; dans nos sociétés modernes, elle est tabou. Chez les séfarades elle est impure et le simple fait de l’évoquer à un caractère maléfique. Quant aux ashkénazes, il n’y a pas besoin de vous faire un dessin. 

Début Juillet 2018, mon père se découvre atteint d’un glioblastome, un cancer du cerveau, dans son cas non opérable. Comprenant rapidement la gravité de cette maladie dégénérescente, pour avoir suivi le cas d’un ami atteint du même mal, je savais que le temps était compté. Aucune avance dans la recherche depuis plus de vingt ans, la sentence est lourde et sans appel : quelques mois, un an, ou un peu plus. Peu importe après tout, l’horloge s’arrête pour notre famille, et chaque jour qui passe est un jour en plus. A 38 ans, alors que je venais à peine de devenir père, je réalise que je suis en train de perdre le mien. Je prends les choses à froid, cachant toute émotion possible, cela sera mon pare-feu jusqu’à l’heure fatidique. 

Mon père, ce puits de savoir, ce partenaire d’échanges intellectuels profonds avec qui je dissertais des heures durant, face à face ou au téléphone alors que je vivais aux confins de l’Afrique, sur notre condition de Juif, du Maroc, de Spinoza, sur l’architecture gothique ou brutaliste, l’art des triptyques de Piero della Francesca, la musique au son de la Tosca ou d’un ensemble de Haïm Louk (des échanges qui n’avaient pas besoin de parole), mais aussi sur ses inquiétudes, mon parcours professionnel, ma vie, mes relations…

Cet homme, psychologue clinicien de formation, était un confident, un conseiller avisé, qui avait une écoute bienveillante et non complaisante, pour ses enfants, sa famille, ses patients des prisons de Fleury ou des Hôpitaux de Saint Denis. Même si il avait pris sa retraite, mon père avait gardé ce rôle car il écoutait encore jusqu’à l’été dernier. 

On laissa une petite place à Benny Levy et Anselm Kieffer, tout en se posant la question de comment consigner plus de soixante dix ans de souvenirs, puis nos échanges se focalisèrent sur des questions plus concrètes, les obsèques, la retraite de Maman, la transmission d’une religiosité de notre judaïsme à sa descendance, le tout au son de l’opéra et de la bossa nova. La musique ne calme les peines et les douleurs que chez les vrais mélomanes.

Ces discussions qui avaient au début la même vivacité qu’avant, s’amenuisaient à mesure que l’énergie lui manquait, au rythme des chimiothérapies ou du développement de la tumeur cérébrale… Le partenaire intellectuel cessait déjà d’être, le rôle protecteur paternel, s’inversait. Mon père aurait dit, en utilisant la nomenclature d’Eric Berne, que je quitte l’état enfant pour l’état parent ; la frustration s’installe. Il n’est plus possible de se parler avec passion, mais uniquement avec l’amour filial, et ne plus aborder certains sujets, marque un deuil mental qui précède le deuil.  

Une routine de six mois, une semaine, se met en place, mais avec la terrible particularité que chaque jour qui passe peut être le dernier. La Grande Faucheuse attendait son heure qui viendra.

Le samedi 11 janvier, dans l’après-midi, l’état de Papa se dégrade rapidement. Il me dit qu’il va mourir, et qu’il n’en peut plus. J’essaye avec ma mère de trouver des moyens de le détendre, de le rassurer. Je lui donne un peu à boire, à manger un yaourt, je lui coupe les ongles. A l’esprit me traverse l’idée qui me fait froid dans le dos car c’est ce que l’on fait lors d’une toilette mortuaire, ses mains sont froides.

Il se repose, essaye de se reposer. Il semble désemparé, déboussolé, il veut dire quelque chose, mais n’arrive pas. C’est en fait le début d’une crise d’épilepsie cachée, les mots et les lettres se cognent, le vocabulaire emmagasiné toute une vie durant s’efface sous mes yeux.

Psychologue, il savait choisir les bons mots pour aider l’autre dans ses addictions et dans son mal, et c’est comme un baroud d’honneur au cancer que de toutes ses forces, il puise dans ce récipient de mots et tenta d’exprimer ce qui était entrain de se passer: “On va fermer’’.   

Je garde mes larmes pour mon intérieur, mais elles coulent, j’étouffe ce sanglot, je ne peux pas pleurer devant lui, je n’en ai pas le droit, pas maintenant. Je me distrais un instant en jetant un regard sur ses livres de chevet, intouchés depuis six mois. Mon père n’aura souffert dans sa chair qu’au moment du départ, mais quelle souffrance morale il endura ne plus pouvoir lire, surligner, annoter, faire vivre ses pages reliées, sans jamais les corner, pour en extraire l’essence et surtout le partager.

Alexandre Jardin écrit dans Des gens très bien, “que le juif se définit par sa bibliothèque”, cela vaut aussi pour sa table de nuit. Heidegger le Juif et la Shoah de Donatella di Cesare, La poigne d’élus de Maristella Botticenni et Zvi Eckstein, Histoire des Juifs Portugais de Cristen Wilk, Un sens à la vie d’Antoine de Saint-Exupéry, La peste d’Albert Camus, le Traîté sur la tolérance de Voltaire et Etre Juif d’Emmanuel Levinas. Mon père, qui comme Benny Levy est passé de “Mao à Moïse”, avait ce besoin constant de comprendre, d’apprendre, de se questionner, c’était dans son esprit un pilpoul incessant. Cette gymnastique intellectuelle entre deux étudiants de Yeshiva qui font ressortir les contradictions et les différents avis émis par les maîtres du Talmud.

Je réalise que ce que je pouvais prendre pour un repli sur soi, moi qui suit tourné vers le monde, était en fait une introspection bouillonnante. La question pourrait se résumer ainsi : pourquoi chercher chez l’autre (que mon père a profondément aimé) alors que la réponse est peut-être là, dans nos textes, chez nos penseurs ? Cette téchouva, la réponse, qui permettrait d’éclairer les nations, seuls ceux qui partent après avoir consacré une vie à l’étude, ont peut être la réponse. 

Puis c’est l’hospitalisation en urgence, il faut rapidement mettre sous sédatif ce corps qui souffre pour éviter que l’esprit jusqu’à présent préservé, ne soit attaqué à son tour. Mon père avant la dernière crise qui l’emporta, savait qui il était et qu’il partait. Cette conscience de son être et de son état est une petite victoire sur cette maladie qui transforme les êtres chers en un corps vivant sans âme. 

Mon père, cet homme bon et honnête, ce père qui a fait de moi tout ce que je suis, qui m’a appris à jouer la carte de l’intellect et de la diplomatie et non celle des gros bras, cet homme d’apparence sévère mais en fait qui était doux et juste… est, là étendu devant nous, dans cette chambre aux soins intensifs, branché à une assistance respiratoire qui le maintient en vie, soufflant dans ses poumons qui se gonflent comme si l’on soufflerait dans un sac plastique, ces signaux sonores d’alertes dès qu’un organe lâche. Son corps était déjà froid, mais vivant, les mains douces… ses mains qui nous ont apporté tant d’amour, ces doigts qui pointent ce qui était important et parfois  ce qui ne l’était pas aussi.

Un médecin, nous explique et nous rassure avec douceur et empathie que Papa ne souffre plus, l’électrocardiogramme baisse, lentement, inexorablement, mais qui nous laisse le temps de lire vidouy (la prière de la confession), puis qui s’arrête accompagné de cette alarme stridente qui sonne la fin de la vie dans le monde occidental. “Barouh Dayan Haemet’’ est prononcé automatiquement. Le juif non croyant que je suis, mais attaché à la tradition, sait quoi dire, et presque quoi faire. Nous sommes le 14 Janvier, il est 23h30. 

Son visage devenu bouffi suite à six mois de cortisone et de traitement, semble soudainement retrouver l’apaisement. Papa a de nouveau cet air reposé et détendu d’avant le 7 juillet. Mais son coeur ne bat plus dans cette enveloppe corporelle. La tête penchée, les yeux fermés par de discrètes bandes de sparadrap transparentes, il est encore intubé, mais il n’est plus branché, il est libre, il est prêt. C’est cette image que j’ai de mon père, mais cette dernière est vite remplacée par plus de 35 ans de souvenirs. Nous rentrons à la maison, bravant, esseulés, cette frileuse matinée du 15 janvier.

Le corps ankylosé après avoir dormi à même le sol, le rendez-vous est donné au funérarium avec ses horaires d’administration française qui interdit la possibilité de veiller le corps comme le veut la tradition ancestrale, mais par contre permet aux vivants de se reposer l’esprit en cassant les moments de douleurs par des “pauses cafés”. Le salon reservé, à l’atmosphere feutré et lugubre est glacial. Papa est recouvert d’un drap blanc, on devine encore les formes du visage, son large front, ce nez légèrement busqué, l’emplacement de ses yeux si bleus, et l’on se rappelle ce regard profond et percent, qui a fait chavirer le coeur de Maman… même le membre de la Hevra Kadisha a parlé de son regard ! 

Je n’ai pas eu à lui fermé les yeux, ni à replier le drap sur son visage, par contre une fois la mise en bière, notre père enveloppé dans son talith, nous avons scellé le cercueil. Je pensais que ce moment allait être terrifiant, pour avoir assister avec mon père à de tels instants lors de la levé du corps d’un oncle l’année précédente.

En fait, cela fut tellement humain, d’une symbolique profonde et si puissante qu’elle dépasse tout entendement. Visser les vis dans ce bois lourd frappé d’un Magen David et portant le nom de mon père, sceller à jamais 38 ans d’amour… Chaque tour de vis qui s’enfonce dans ce bois fait rentrer en moi le fait que mon père n’est plus. Cette violence que nous nous sommes faites mon frère et moi, était nécessaire, car la Avalout, le deuil chez les juifs, se subit, et nous ne voulions subir. 

Un rite codifié, qui accompagne l’endeuillé, jusque dans les moindres détails de sa vie, de la tenue qu’il porte, de ce qu’il peut manger, des prières qu’il peut lire… De facto, l’esprit occupé a longueur de temps, les émotions sont contenues. Alors qu’aujourd’hui l’être humain cherche à se séparer de tout joug, le voilà soumis à des règles devenus divines, même si il ne croit pas ou plus. 

Pour rappel, le Cardinal Lustiger avait demandé que le Kaddish soit lu par un membre de sa famille, devant son cercueil, sur le parvis de Notre Dame. Je pourrais aussi citer le poème d’Allen Ginsberg, les exemples sont pléthores car on nait Juif, et on meurt Juif. Ce Kaddish, qui comme je l’expliquais en introduction n’est pas en hébreu, garde un caractère mystique, son rythme et le juxtaposition de consonne en fait un texte difficile à lire pour les juifs de langues latines, même en phonétique. 

J’ai pleuré devant la dépouille de mon père, en faisant mehila (en demandant pardon) au cimetière, dans le froid du cimetière parisien de Pantin, près de cette division 42, en lisant mon oraison, en évoquant son souvenir, mais c’est à la synagogue que l’émotion fut la plus poignante, au moment de lire le Kaddish. La synagogue, ce lieu où notre père nous a fait découvrir une part de notre judaïsme, ce lieu où l’on se retrouvait sous son talith protecteur le jour de Kippour, ce lieu où il s’était rapproché des textes saints et moi de la nation de Sion…

Ce lieu de vie, devint tout d’un coup un lieu de mémoire et de tristesse. Le dos tourné à l’audience, je suis vêtu de la chemise marquée de la Keria, cette déchirure du vêtement, de haut en bas au niveau du coeur, qui permet de reconnaitre l’endeuillé et attirer sur lui la compassion, mais aussi, peut être de faire rentrer l’âme du défunt, j’ai eu par moment l’impression de vivre une  expérience métaphysique.

Je m’accroche à un petit livre de prières, laissé à la libération par un soldat américain, et trouvé dans la Synagogue de Nancy, la, ville d’adoption de mon père à son arrivée du Maroc en 1956. La lecture du Kaddish est saccadée de mes sanglots indomptables qui prennent à la gorge et dans le lequel se noie dans un flot salé

“Yitbarakh vèyishtabba’h vèyitpa’ar vèyitromam vèyitnassè vèyithaddar vèyit’alè vèyit’hallal’’ – Béni et loué et glorifié et exalté, et élevé et vénéré et élevé et loué

Chaque office se finit par la lecture du El Maley Haramin, cette prière qui s’adresse au mort, en rappelant sa memoire, je suis atteint par le poids et le sens des mots. Ils me faisaient déjà trembler alors que j’étais sous l’uniforme durant Yom Hazikaron, alors à l’évocation de son nom, couplé aux mots suivants

Lakhen ba’al hara’hamim Yastirèhou bèssèter k’nafav le’olamim En conséquence, que le Maître de Miséricorde le cache dans ses ailes à jamais[…].

Si ma connaissance de l’hébreu avait atténué le pouvoir de la prière, et avait enlevé ses attributs mystiques, les “ailes protectrices” me couvrant en retour, de leur sens et me renvoyèrent à la réalité du corps de mon père enveloppé dans son beau talith au motif art deco…

En écrivant ses lignes, je comprends Margerite Duras, qui explique le pouvoir des mots et de l’alcool sur l’écrivain. Les mots enivrent celui qui écrit, la puissance du sens, comme l’orge dans le whisky, fait tourner l’esprit et fait jeter sur le papier les émotions, pêle-mêle, mais étrangement avec un sens de l’organisation malgré le chaos. L’ivresse, qui fait oublier, qui fait rêver, puis sombrer. J’écris au sujet de mon père à la troisième personne du singulier, et au conditionnel sans jamais pouvoir m’adresser de nouveau directement à lui.

Il est là de toute manière, dernière chaque phrase, la syntaxe vérifiée à maintes reprises, l’orthographe aussi. Il n’aurait pas aimé certains détails qu’il aurait considéré impudique. Il aurait peut-être compris mon point de vue tout comme sur mes tatouages, tout en exprimant un fort désaccord, Il aurait apprécié le caractère juif de mon texte et les références religieuses…On aurait échangé sur les différents états du moi auxquels je fais face, et la pensée freudienne.

On aurait aussi parlé de ce qui s’est dit à son sujet, lui qui n’aimait pas être le centre de l’attention, mais qui a ému de par son humilité, sa résilience et sa sagesse le Grand-rabbin Olivier Kaufmann, Le Rabbin Mordehaï Chriqui Shlita du Ramhal de Jérusalem, le Rabin Gerard Zyzek de la Yeshiva des Etudiants, et le Rabbin Yeshaya Dalsace de la Communauté Massorti. On serait descendu prendre un café/Perrier comme à notre habitude depuis mon retour d’expatriation, avant de s’embrasser et se dire à demain. 

Voilà un mois que je me lève chaque Shabbat à l’annonce du mot “Kaddish”, un mois que je me pose des questions sur mon devenir sans ce phare dans la nuit qu’a été mon père, ou que je m’interroge sur cette nouvelle réalité. On relativise sur les questions de vie et de mort, en repensant à la chance que j’ai eu d’avoir été le fils de mon père et d’avoir réussi à lui donner une descendance qu’il a vu grandir, en profitant à son tour de l’amour que ma fille, Simi, lui a donné pendant neuf mois et un jour. Elle grandira avec la transmission de la mémoire sainte, et louable de son Grand Père dont elle n’aura jamais de souvenir propre.

C’est après tout, le cycle de la vie.