Il y a désormais, à Paris, une « Rue Mère Marie Skobtsov – Poétesse et Artiste russe, Religieuse orthodoxe, Résistante assassinée à Ravensbrück » au 84, rue de Lourmel, Paris 15e.

La décision avait été prise dès 2013. L’invitation précise qu’elle est « Juste parmi les Nations » (Yad VaShem depuis le 14/01/1985). Elle fut canonisée le 16 janvier 2004, célébrée avec ses compagnons le 1er et le 2 mai 2004 à la cathédrale Saint Alexandre Nevsky (Paris). Cette rue fut inaugurée le 31 mars 2016, jour mémorial de son assassinat à Ravensbrück.

Le 31 mars 1945 (18 mars selon le calendrier julien de l’Eglise orthodoxe), une femme russe, moniale orthodoxe mourait au camp de Ravensbrück. Ecrivaine, femme de lettres, artiste comme seule une fille de l’âme slave peut exprimer la richesse d’une créativité couvrant de vastes horizons (peintures, dessins, broderies, spiritualité, engagements sociaux et politiques).

Elisabeth Youirevna Pilenko est née à Riga, aujourd’hui capitale de la Lettonie, ville de l’Empire russe, cité cosmopolite, où vivaient des Russes mais aussi les Baltes lettons, des Allemands et une importante population juive. C’est là que naquit le biologiste et rabbin israélien Yeshayahu Leibowitz. Le Rabbin Menachem Mendel Schneeson de Lubavitch y séjourna un certain temps.

Le visage de celle qui est devenue Mère Marie Skobtsova, dite « Mère Marie de Paris » correspond à la forme toujours au pluriel du mot hébraïque « panim/פנים » (« visage » ou « punimer\פנימער » en yiddish) : ses photographies et les quelques rares films sur ses rencontres à l’Institut Saint Serge révèlent une expression de beauté, de bonté et de profondeur. Le pluriel la décrit bien tant la vie ardente, passionnée de son âme cherchait l’Unique dans un faisceau singulier se déployant vers de multiples directions.

La jeune fille appartenait à l’aristocratie russe. Son père partit avec la famille à Anapa, puis en Crimée et mourut trop vite. Après les premiers soubresauts de la révolution, en 1906, elle s’installa à Saint-Petersbourg, avec sa mère, Sofia Borissovna qui vécut à Paris jusqu’à sa mort en 1962 et repose au cimetière russe Sainte Geneviève-des-Bois.

D’un tempérament volontiers enflammé, elle s’engagea, comme par paradoxe par rapport à son milieu, sur les voies du socialisme, de l’action révolutionnaire et, par ricochet, elle fut séduite par l’athéisme. Comme beaucoup de croyants russes, elle passa naturellement de la voie marxiste à la foi chrétienne, comme bien plus tard – pour d’autres raisons – les citoyens soviétiques se rallièrent à l’Eglise lors de la chute du communisme. Elizaveta Yourievna fut aussi la première femme étudiante à la faculté de théologie de Saint Petersbourg…

Un itinéraire particulier, marqué par l’errance apatride qui bouleversa profondément l’Orient et l’Occident européens, provoquant des raccords historiques au plan théologique, des nouveautés politiques et la montée de scissions durables. Elisabeth Pilenko épousa, à dix-huit ans et de manière inattendue, le juriste Dimitri Kouzmine-Karavaiev, sympathisant socialiste-révolutionnaire et athée au moment de leur union qui ne dura que trois ans, de 1910 à 1913. Ils ne cessèrent jamais d’être en contact, pratiquement au seuil de la mort de la moniale à Paris. C’est une fois divorcée qu’elle mit au monde leur enfant, Gaiana (Fille de la Terre).

Une vie de bohème dans le tourbillon des violences qui éclataient, en rupture avec son milieu aristocratique, Elisabeth fréquenta assidûment les salons littéraires de la capitale d’un empire en déroute, publiant ses premiers écrits qui la firent connaître et apprécier au niveau littéraire. (« Les Tessons Scythes/Скифские черепки »). Une vie faite d’impétuosité tandis que chavirait l’Empire russe.

Parlerait-on de la passion si prenante qui anime l’âme russe ? Par un feu ardent, bien que non partagé, elle tomba amoureuse du poète Alexandre Blok pour lequel elle écrivit odes, poèmes et lettres jusque dans l’émigration.

Membre du Parti Socialiste-Révolutionnaire, elle participait aux élans de renouveau… Lorsque Léon Trotsky supprima le parti socialiste-révolutionnaire, elle projeta d’assassiner le dirigeant. On l’en dissuada non sans difficultés. Du coup, elle partit dans le Sud de la Russie, devenant maire de la ville de Anapa (région de Krasnodar).

Voici donc un parcours des plus modernes pour une femme indépendante, entreprenante. Une intellectuelle extrêmement sensible, qui semblait céder trop volontiers à des élans incontrôlables. Une nature que l’on décrit souvent comme « slave et versatile ». L’époque à laquelle elle vécut a ainsi permis à toute une jeunesse russe de mener une vie hors normes.

Elle n’avait pas assassiné Trotsky… Si bien qu’ils se rencontrèrent à Paris quand le révolutionnaire partit pour Mexico où il fut tué en 1940. Voyant alors la moniale russe orthodoxe lui expliquer qu’elle avait eu le ferme propos de l’assassiner, Trotsky lui demanda, en réponse, s’il pouvait faire quelque chose pour elle. « Bien sûr! vous le pouvez! Veuillez payer cette facture! » Trotsky-Bronstein s’exécuta bien volontiers.

Les hommes ! Une source de passions vibrantes pour cette femme alerte et séduisante, tant par son être que par l’authenticité et la vivacité de ses engagements. En 1918, il était inédit, pour une fille de l’aristocratie qui avait choisi  le peuple de gauche révolutionnaire, de tenir la mairie d’Anapa… Les Forces blanches anti-bolchéviques entrèrent dans la ville. Elle aurait dû être jugée et condamnée à mort.

Hasard ou Providence – peut-être les deux – le juge avait été son instituteur… ils tombèrent amoureux ou, du moins, dans un réalisme de survie en temps de tohu-bohu généralisé, ils se marièrent vite pour quitter Anapa. Elisabeth Pilenko, ex-Kouzmina-Karaeva gardera pour toujours le patronyme de son mari, le Cosaque du Kouban, Daniel Skobtsov.

Le chemin de l’émigration était périlleux. Les émigrés devaient vendre leurs dernières possessions. Il s’ensuivit pauvreté, insécurité, vide humain et dépouillement à quitter la mère-patrie en faillite. Tel fut le sort de ces milliers de réfugiés et premiers migrants du 20ème siècle. Il abandonnait tout statut social tout en sachant garder leur rang et leur culture.

Madame Skobtsova était enceinte d’un deuxième enfant lorsqu’avec Skobtsov, sa fille et sa mère le clan prit le chemin d’un exil vagabond de la Géorgie – son fils Youri naquit à Tbilissi – à Constantinople puis vers la Serbie (naissance de sa fille Anastasia). La famille arriva à Paris en janvier 1924.

Oserait-on parler de misère ? Notre siècle est traversé par de vastes migrations. Fuyant la révolution bolchévique, les réfugiés russes quittaient alors tout… et surtout l’écrin de leur âme aux dimensions d’un immense continent. Jeunes, vieillards, nantis, aristocrates, pauvres et sans-emplois (il n’y avait pas encore de chômeurs), ils perdaient tout, souvent avec l’espoir fou – ou presque prophétique – que leur statut d’apatrides ne durerait pas.

La plupart arrivèrent sans nationalité, d’autres conservèrent pieusement un document personnel impérial ou déjà soviétique. Il y avait des lettrés, des médecins, des savants, des gens incultes qu’accompagnaient – comme toujours – un clergé orthodoxe, arménien, géorgien ou encore de très nombreux Juifs. Des impérialistes qui espéraient le retour du Tzar, des anarchistes, des communistes, des socialistes, des libres-penseurs. Il y eut alors la vogue des chauffeurs de taxi russes, à Paris comme plus tard à Tel Aviv et à Haifa.

Ce sont les Soubbotniki, orthodoxes pieux qui se convertirent à une sorte de judaïsme lors de l’édit impérial autorisant la lecture de la Bible en 1862. Il y eut aussi les Ballets russes, une foule immense d’artistes de tous arts comme voici encore vingt ou trente ans en Israël, pour d’autres raisons ou comme pour mettre fin à un siècle de tragédie slave.

Que faire ? Aurait-elle pensé, en toute priorité, à nourrir cette petite tribu sans ressources. Elizaveta Yourievna choisit, par un tendre réalisme slave, de venir en aide aux plus pauvres. Elle le fit à la faveur de l’arrivée d’un nombre appréciable d’intellectuels russes qui fuyaient la Révolution.

C’est l’époque où fut créé l’Institut Saint Serge sur la colline du 19ème arrondissement, en lieu et place d’un ancien temple protestant. Un espace où fleurit avec brio et dynamisme, dans une pauvreté indélébile, l’élaboration d’un enseignement conforme à la tradition orthodoxe russe, une réflexion fertile, des cours de théologie avec des étudiants et des auditeurs libres. Ce fut le choix d’Elizaveta qui entra ainsi en contact avec le père Serge Boulgakov qui devînt son père spirituel et les nombreux membres du clergé et des fidèles orthodoxes. Paris devenait le vivier de l’Orthodoxie russe en exil.

Artiste, peintre, Lisa Skobtsova participe au développement des nombreuses églises orthodoxes russes qui verront le jour non seulement dans la capitale mais aussi dans diverses villes de province. Différents groupes se constituèrent alors, avec des personnalités importantes dont certaines ont, aujourd’hui, l’orthodoxie maternelle et universelle en héritage. Que l’on pense au rayonnement progressif de Vladimir Lossky et de l’Ecole de Paris réunie autour du Métropolite Euloge (Georgievsky).

D’un côté la foi en recherche, quand Dieu flâne dans une âme pour l’atteindre au-delà des convenances. Saint François d’Assise se présenta à son évêque totalement dévêtu. Elizaveta Skobtsova s’abandonna par paliers à l’appel divin, consacrant toutes ses forces à ses compatriotes apatrides, devenus porteurs des premiers passeports Nansen garantis par la Loi de la République (sa consoeur Mère Eudoxie et d’autres acquirent la citoyenneté française).

Paris et la France allaient disposer, pour la première fois, de nombreux journaux de l’émigration dont certains ont longtemps subsisté (« La Pensée Russe/Русская Мысль ») Cela permettait d’écrire, de publier, de faire des conférences. La jeune femme se dévoua corps et âme à aider, sauver les indigents, les malades, les alcooliques et toxicomanes, tout un monde vivant dans un dénuement extrême. Elle fit la cruelle expérience de perdre sa fille Nastia [Anastasia] qui mourut en 1926. Elle en fut profondément marquée : cela raviva en elle un esprit de pénitence et le désir de vivre de manière plus ordonnée.

Elle s’inséra petit-à-petit dans les structures nées de l’exil, comme l’Action Chrétienne des Etudiants Russes qui poursuit aujourd’hui ses activités. Dès 1927, elle y assura une action missionnaire au services des plus démunis. Ce chemin lui permit de trouver et d’exprimer sa quête spirituelle et de partager l’importance de la foi. Ses voyages à travers le pays, ses visites aux orphelins, aux pauvres – ils étaient nombreux parmi des Russes qui n’étaient souvent guère préparés à vivre à l’étranger, dans un contexte social inhabituel.

Cette vie trépidante conduisit Elisabeth à s’éloigner de la vie conjugale. Son fils Youri partit habiter avec son père, Daniel Skobtsov et la future moniale divorcèrent selon la coutume orthodoxe tandis que la petite Gaiana était mise en pension en Belgique. L’heure du choix approchait.

L’Orient chrétien orthodoxe ne connaît pas les multiples ordres religieux du catholicisme ou de l’anglicanisme. Pour devenir moine ou moniale, une personne fait un choix personnel, irréversible. Il n’est pas nécessaire de vivre en communauté, même si des monastères existent ou encore de petits skits qui abritent deux ou trois religieux.

Elizabeth Yourievna avança vers un monachisme tout-à-fait singulier. Il serait dangereux, surtout de nos jours, de la considérer comme une personnalité « atypique, un électron libre au féminin ». Tout appel monacal est exceptionnel car il transcende toute volonté ou structure tout en donnant de la densité à la vie ecclésiale de l’Eglise locale où il s’incarne.

La postulante était issue de l’aristocratie historique de la Russie. Elle avait milité dans le Parti Socialiste-Révolutionnaire et bien qu’ayant pris ses distances avec l’activisme (para-)marxiste, son parcours étonnait, dérangeait au sein de la communauté des émigrés russes.

Écrivaine, poète, menant une vie pour le moins décousue, elle s’imposait par l’intensité de sa présence tout en rebutant beaucoup. A ses yeux, son « monastère » s’incarnait dans les êtres, l’assistance réelle, concrète aux nécessiteux, aux « rebûts » de la société sans distinction de sexe, d’origine, de confession, de statut social ou autre. Il y avait les intellectuels et les prostituées. Elle pouvait boire de l’alcool, fumer, fréquenter les cafés à la mode. Elle était viscéralement une femme libre ce qui frappait les esprits ou dérangeait par sa spontanéité naturelle. Le monde religieux se complaît trop souvent dans les formes ritualisées.

Le philosophe français Olivier Clément l’a souligné : Mère Marie apprit à « totalement aimer le prochain plutôt que celui qui est éloigné »… encore que l’hébreu implique une autre dimension : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », le « prochain étant « rea/רעך », celui qui peut faire du mal ou haïr. Interrogée à la Gestapo de Paris par un soldat allemand qui lui demandait si elle accepterait de le soigner comme elle prenait soin de ses malades, elle l’assura, sans hésitation, qu’elle le ferait, bien évidemment.

Le Métropolite Euloge ne doutait pas de la vocation monacale d’Elisabeth Y. Skobtsova. Il aurait préféré la voir vivre dans une petite communauté et non courir au secours des nécessiteux comme moniale autonome dans la ville. Il avait perçu cette singularité personnelle d’une femme au parcours apparemment sinueux, distendu qui trouvera enfin son unité et sa cohérence dans une consécration venant du tréfonds de son être et qui s’avérera prophétique. La tonsure monastique est simple dans l’orthodoxie : l’évêque tend quatre fois une paire de ciseaux à la novice qui la lui rend pour qu’il lui coupe les cheveux en forme de croix. Aucun engagement signé. Dieu et Ses anges sont les témoins de l’offrande individuelle.

(Crédit : Domaine public)

(Crédit : Domaine public)

Voyageant un jour dans un train avec Mère Marie, le Métropolite Euloge lui avait dit, montrant les forêts et la campagne par la fenêtre : « Voilà votre monastère! ». Elle fut consacrée le 16 mars 1932 dans l’église de l’Institut Saint-Serge à Paris. Elisabeth devenait, par le choix perspicace du métropolite, Mère Marie (le nom la plaçait sous la protection de sainte Marie l’Egyptienne, la femme repentie d’Alexandrie, qui passa sa vie dans le désert; le cinquième Dimanche de Carême rappelle cette sainte sur la route vers la Pâque).

Mère Marie trouva des compagnes, voulut fonder des « couvents ». Elle se retrouva vite seule. Elle était une forte femme, une vaillante comme le suggère Proverbes 31, 10 : « Eshet ‘hayil/אשת חיל = la femme vertueuse, combattante, qui la trouvera… ». Il s’agit d’une forme de solitude habitée par le service et l’amour le plus ouvert d’autrui. En cela, elle était cette perle rare et appréciée même si elle était très souvent incomprise, critiquée, jugée, méprisée. Son comportement pouvait choquer sinon qu’il exprime une vraie fécondité spirituelle. Elle su montrer combien elle était une femme libre, d’une liberté qu’elle avait trouvée chez Dostoïevsky et aussi Vladimir Soloviev.

Mère Marie habita dans plusieurs arrondissements de Paris. Les émigrés russes travaillaient dans les usines, comme à Boulogne-Billancourt, habitaient dans le 15ème, le 8ème arrondissement (Rue de Saxe) ou encore dans l’Est parisien où se trouve l’Institut Saint-Serge. Mat’ Maria traversait la capitale tirant une charrette d’aliments qu’elle allait chercher de tôt matin aux Halles.

Elle loua, dans la rue Lourmel, un foyer pour l’accueil des pauvres, des malades. Un lieu ouvert à tous sans exclusive. Le père Dimitri Klépinine en devint le recteur. Tous deux fondèrent « l’Action Orthodoxe », organisme de secours aux plus démunis qui ne cessa pas ses activités pendant toute la guerre, devenant un groupe de résistants extrêmement actif. Sofia Pilenko, la mère de la moniale, ouvrit un foyer « à un sou », lié à l’Action Orthodoxe, dans un hôtel particulier au 42, rue François-Gérard (16ème), tout près de l’Eglise catholique russe de la Très-Sainte Trinité où fut ordonné prêtre Mgr. Georges Rochcau en 1943 pour le service des réfugiés. Il fut le co-fondateur du Secours Catholique.

Mère Marie a abrité ainsi des personnes souffrant de la tuberculose et en envoyer les convalescents dans un lieu de repos, à Noisy-le-Grand, tenu par Mère Anastasia.

Elle travailla sans relâche avec le père Dimitri, aidée par son fils et un Juif russe Ilya Fondaminsky. Il serait injuste de ne pas mentionner la présence du père Lev Gillet qui partit prématurément pour la Grande-Bretagne où il séjourna pendant et après la guerre.

Mère Marie écrivait de nombreux poèmes, donnait des conférences, parcourait la ville pour aider, écouter, prier. « Rue de Lourmel » était un havre d’accueil, une porte ouverte à tous. La guerre y conduisit naturellement des fugitifs, des Russes isolés. Ils trouvèrent dans ce lieu une réflexion théologique intense alliée à la chaleur maternelle de Mère Marie, le gîte et un abri.

La moniale était très active, trop peut-être. Trop rapide dans ses décisions, on lui reprocha souvent d’agir sans réfléchir aux conséquences d’élans venus du coeur, mais… Le père Dimitri Klépinine fournissait des faux certificats de baptême à des Juifs russes en fuite. D’autres séjournaient dans le « monastère » pour y sentir un peu de cette tendresse humaine et religieuse qui est l’âme du service du frère, de l’autre. On pense alors aux problématiques exposées par le philosophe  judéo-russe français Emmanuel Lévinas après la guerre, tentant de définir l’« autre » et sa nécessaire reconnaissance selon la tradition juive et talmudique.

Que cela soit dans le cadre de l’A.C.E.R. ou de l’Action Orthodoxe, Mère Marie a toujours agi avec des milieux de résistance, parfois sans se rendre compte des dangers auxquels elle s’exposait tout en fragilisant la situation déjà très précaire de fugitifs aux abois. Pourtant l’Action Orthodoxe développa ses actions, surtout après la rupture du pacte germano-soviétique. Un milliers de réfugiés russes furent déportés au camp de Compiègne. Mère Marie fit passer des colis, de la nourriture. Après la rafle du Vel d’Hiv (16.08.1942), Mère Marie put entrer dans le camp et réussit à faire sortir des enfants. Il fallait aussi faire des faux papiers pour de nombreux Juifs, trouver des filières pour qu’ils rejoignent la zone libre.

En février 1943, les choses se précipitent : Youri, le fils de Mère Marie est arrêté par la Gestapo, tandis que les locaux de la Rue de Lourmel sont mis à sac. Puis, c’est le tour du père Dimitri Klépinine. Comme le « gestapiste » lui demande pourquoi il aide des Juifs, le prêtre lui montra sa croix pectorale avec le Christ et lui répondit « Lui aussi était Juif ».

Le 9 février 1943, il est transféré à Compiègne avec Mère Marie et Youri. Les deux hommes sont rapidement envoyés au camp de Dora tandis que le 23 février, Mère Marie part vers le camp de détenues de Ravensbrück. Incarcéré à Compiègne, Ilya Fondamensky, membre de l’Action Orthodoxe et de l’ACER, essayiste, historien ayant épousé la fille des célèbres marchands de thé Vyssotsky, compagnon de la première heure de Mère Marie, reçoit le baptême et est envoyé à la mort (témoignage de l’historien Georges Wellers, Yad VaShem).

L’Action Orthodoxe continuera ses activités d’assistance et de résistance pendant toute la guerre sans changer d’orientation politique ou spirituelle.

Portrait par Francine Mayran

Portrait par Francine Mayran

Mère Marie a beaucoup écrit. Elle a souvent été publiée sans même vraiment chercher à l’être. Elle écrivait des icônes – expression habituelle de l’art byzantin – en dehors des normes canoniques en usage dans l’Eglise russe. De même, elle fit de remarquables ouvrages de broderie qu’elle réalisait avec naturel et agilité. On y décelait des imperfections qu’elle ne retouchait rarement. Pourtant, « à mesure qu’on lit ses textes, qu’on contemple ses broderies ou ses icônes, leur naïveté et leur dilettantisme passent au second plan ?… Peut-être parce qu’on y découvre le frémissement et la prière de Mère Marie, grâce à quoi, on pardonne inconditionnellement tant l’éclectisme du style que l’inégalité de l’exécution. » (Xénia Krivochéine, La Beauté Salvatrice).

Au fond, Mère Marie fut une moniale « étrange » mais nullement étrangère. De culture européenne, elle porta à Paris, comme à Ravensbrück, une espérance et une bonté qui restaient opaques aux reproches et aux dénigrements de ses très nombreux ennemis. Il y eut aussi, comme toujours dans le témoignage de la sainteté, ce compagnonnage providentiel et inexplicable qui paraît quand Dieu réunit ceux qu’Il aime en vue d’un projet souvent indéchiffrable.

Son premier mari, Dimitri Kouzmine-Karavaiev, était devenu catholique russe de rite byzantin à Moscou, dans la paroisse du père Vladimir Abrikosov, ordonné par le Vénérable Métropolite André Sheptytsky qui permit au Métropolite Euloge de se rendre en France… Il fut ordonné prêtre de cette Eglise de rite oriental, exerçant son sacerdoce en Allemagne et en France. Il devînt Jésuite à la Rue Raynouard, habitant précisément à deux pas du foyer de la Rue François-Gérard de la mère de la sainte, à côté de l’église où exerçait le Père G. Rochcau… Tous, y compris le futur Métropolite Antoine de Souroge, étaient au service des réfugiés puis des personnes déplacées.

Mère Marie prit la mesure de son appel au camp des femmes déportées à Ravenbrück. Au fond, sa vie exprime parfaitement comment le rôle de la femme évolua au cours du 20ème siècle. Il est question de libération comme de sa liberté innée, tissée de courages et de délivrances, y compris au sens anglais de « mise au monde ». C’est vrai de la femme dans la société – c’est perceptible au regard de toute la vie de Mère Marie. Elle rejoignait en cela l’expérience que faisait ses compatriotes russes et soviétiques.

Au camp, elle donnait des conférences, elle priait alors que cela était strictement interdit. Elle faisait de la broderie avec des fils de fer électriques et une aiguille volée à une gardienne, bourreau du camp. Elle faisait des cadeaux… elle donnait ces broderies si longues à réaliser en cadeau avec une portion de son propre pain pour que les autres aient davantage à manger. 

C’est comparable au témoignage de Régine Jonas, première femme rabbin, déportée à Théresienstadt, morte à Auschwitz le 12 octobre 1944. Elle aussi donnait des conférences au camp, aidait les plus démunis, entourée du psychiatre Viktor Frankl qui décrivit avec force cette capacité de lutter pour la vie dans un univers de mort qui trouve sa vitalité dans la vraie signification de l’existence.

Au camp, Mère Marie fit aussi une broderie particulière et pleine de sens: une réplique de la tapisserie de Bayeux « La Bataille de Hastings », comme un signe avant-coureur d’une libération qu’elle pensait venir des troupes soviétiques. Le Débarquement des Alliés en Normandie se produisit avant que l’Armée Rouge ne libère les camps à l’Est.

La résistance française ? Elle fut largement internationale. Elle fut marquée par des femmes courageuses. En 2015, de nombreux livres et hommages rappelèrent les hauts-faits de Germaine Tillion, de Geneviève de Gaulle-Anthonioz. On évoqua peu la mémoire de Marie Skobtsova. Pourtant, ces rescapées de Ravensbrück ont souligné avec tant d’autres femmes combien la moniale orthodoxe russe de Paris était pour toutes un soutien inébranlable, mélange de bonté, de sainteté, de connaissance et de foi.

Mère Marie allait et venait à travers le camp, se rendant volontiers au bloc où étaient internées les femmes soviétiques. Ce point est important car elle se plaçait le plus naturellement du monde au-dessus de toute diabolisation anti-communiste. Cela doit être compris dans les évolutions actuelles des sociétés occidentales et orientales. C’est ainsi qu’elle apprit par Margarete Buber-Neumann, résistante allemande plus tard déportée en URSS, que les Juifs étaient aussi exterminés à partir de l’Union Soviétique.

Exténuée, Mère Marie se levait avec difficulté. Souffrant de dysenterie, ses co-détenues cherchèrent à la cacher mais elle fut prise ou encore, comme cela est possible, sentant ses forces décliner, elle prit la place d’une prisonnière et accompagna une jeune fille pour qu’elle ne soit pas effrayée de marcher vers la mort. Elle lui parla de la vie. Elles furent gazées et incinérées le 31 mars 1944 (18.03 selon le calendrier julien), le Samedi Saint, veille de la Pâque orthodoxe.

Le 4 août 1944, Véra Obolensky, née Makarova, épouse du Prince Nicolas A. Obolensky, était décapitée à la hache à la prison de Plötzensee, à Berlin. Elle appartenait à l’Organisation Civile et Militaire (OCM) puis aux Forces Françaises Libres, créant un groupe de Patriotes Russes résistants en 1943. Après la guerre, son mari, rescapé du camp de Buchenwald, devînt prêtre et servit à la cathédrale Saint Alexandre Nevsky jusqu’à sa mort en 1979.

Mère Marie Skobtsova a mené une vie offerte. Elle paraîtrait tortueuse à beaucoup de personnes, croyantes ou athées, orthodoxes, de toutes religions, origines. Elle a ouvert une voie prophétique pour notre temps, essentielle pour l’unité de la foi et du genre humain.

Elle « colle » à la réalité d’un siècle de révolutions, à l’aube de mouvements migratoires prodigieux, souvent affolants, qui se poursuivent par des errances au gré de persécutions, de famines, de grande pauvretés. La moniale a aussi rassemblé en un bouquet d’actions conjuguées sa propre vie de foi, la théologie orthodoxe qui reprenait contact avec les traditions catholiques et chrétiennes occidentales à l’action caritative, le souci des démunis, des malades, de toute être humain sans réserve, en particulier à l’égard des Juifs mais aussi de tous les autres. Elle fut isolée, atypique alors qu’elle agissait au nom d’une intense Présence réelle et communion à tous ses semblables.

Comme le note Xénia Krivochéine, Mat’ Maria fut une Artiste, une femme aimantée par la beauté qu’elle a su montrer à ses contemporains. Au-delà des bonnes paroles et des modes alléchantes dont les communautés religieuses sont souvent friandes, son témoignage est vital pour nos sociétés.

Cet article est long. Il me semble que la société israélienne peut prendre en compte le caractère exceptionnel de Mère Maria Skobtsova, mesurer le sacrifice du Père Dimitri Klépinine, de Youri, le fils de la moniale. Le baptême tardif d’Ilya Fondaminsky, aux portes de la mort s’apparente à d’autres parcours (Max Jacob) connus du judaïsme du temps de la Shoah, sans qu’il soit compté au nombre des Justes.

L’Abbé Alexandre Glasberg, Juif russe né en Ukraine, devenu prêtre catholique a aussi été reconnu comme Juste des Nations (comme non-Juif car converti) pour son engagement résistant pendant et après la Shoah. Il a été l’une des colonnes des mouvements de combat, du sauvetage des enfants (avec Germaine Ribière) et l’Oeuvre de Secours aux Enfants (OSE). Son nom n’apparaît pas dans les contacts que Mère Marie a pu ou même dû avoir par ses activités de secours. Il manque des informations sur les contacts avec le monde juif de la Résistance en France au service des milliers de réfugiés et apatrides, comme me l’a précisé le responsable du Musée de la Résistance lors d’une récente conférence sur la sainte.

Enfant, j’ai souvent vu l’Abbé Glasberg. Ma famille était partagée entre l’Europe (la France, l’Allemagne, la Suisse, la Roumanie, Israël) et l’Ukraine natale. Du côté ukrainien, ce furent les assassinats de toute la famille et la déportation, la maladie et la mort, sauf pour deux personnes notamment aidées par le Métropolite Sheptytsky. En France, ce furent la délation, la spoliation, la déportation car nous étions soviétiques. J’ai connu jusque dans leur grand âge de nombreux résistants russes et/ou juifs. Certaines personnes connaissaient parfaitement le foyer de Mère Marie. Là aussi, les témoignages entre des apatrides à double ou triple appartenance nationale et/ou religieuse sont importants dans la mesure où Mère Marie de Paris rayonne bien au-delà de l’Eglise orthodoxe en diaspora.

On peut, en revanche, s’interroger sur une compréhension réelle entre le monde orthodoxe et le judaïsme issu de la Catastrophe. La canonisation de Mère Marie et le sacrifice du père Dimitri Klépinine restent « autres » en milieu israélien. Il n’est pas facile, aujourd’hui d’évoquer les faux actes de baptême accordés pendant la guerre comme sauf-conduits. Il reste une suspicion de conversion en l’absence d’une réflexion précise sur le rôle rédempteur du peuple juif, en particulier en Israël.

Ceci est d’autant plus sensible qu’Israël a accueilli plus d’un million d’ex-Soviétiques au titre de leur judaïsme. Certains sont arrivés comme chrétiens, le plus souvent orthodoxes tandis que d’autres partaient vers les Amériques ou l’Europe. L’Etat hébreu a reçu ces « rapatriés » non pas avant mais après les célébrations du millénaire du Baptême de la Russie, donc à un moment où les frontières restaient fermées à l’émigration vers Jérusalem. Curieusement, le prétendu caractère d’étrangeté de la sainte et martyr Mère Maria trouve naturellement sa place et son équilibre au sein d’une société israélienne multiple en ce qu’elle est viscéralement tournée vers l’universalité de toute âme et de toute chair.

En inaugurant la rue qui porte son nom à Paris, Mère Marie réunissait des personnes très diverses : l’Ambassadeur de la Fédération de Russie, l’Archevêque élu de l’Exarchat des paroisses de tradition russe dans le Patriarcat de Constantinople qui canonisa la sainte et ses compagnons, le Grand Rabbin Haim Korsia, les représentants du Patriarcat de Moscou, des catholiques, les petits-enfants de l’ACER et évidemment les autorités de la Ville de Paris.

Crédit : Andrii Syniakov

(photo : père Andryi Svynarov)

Sait-on qu’une chapelle de l’abside de la cathédrale (anglicane) de Cantorbéry est dédiée aux chrétiens de tous pays et de toutes confessions, remerciant Dieu pour le sacrifice de ces martyrs. Mère Marie Skobtsova y est inscrite depuis 1978.

Lors de l’inauguration de la rue, Mgr Jean de Charioupolis (Exarchat russe, Patriarcat de Constantinople) a lu le texte écrit par Hélène Arjakovsky-Klépinine, la fille du père Dimitri Klépinine, également canonisé et reconnu comme Juste parmi les nations, lien.

Catherine Vieu-Charier, Adjointe à la Marie de Paris chargée de la Mémoire et du Monde Combattant fit cette déclaration.