Des Chrétiens qui s’intéressent aux sources juives du christianisme ? C’est bien ce qui a rassemblé 400 personnes du 18 au 22 juillet 2018 au cours d’un Parcours Judaïsme organisé dans le cadre des Sessions de Paray-le-Monial.

J’y participais en tant qu’intervenante, pour présenter le judaïsme et échanger avec des jeunes chrétiens. Au fur et à mesure que je découvrais l’organisation, je découvrais un programme d’une qualité que nos propres organisations juives n’atteignent que rarement.

On y retrouvait notamment les rabbins Moché Lewin et Philippe Haddad, le talmudiste Hervé-Elie Bokobza, Richard Prasquier, président du Keren HaYesod, mais aussi parmi ceux que j’allais découvrir, le Frère Louis-Marie Coudray, et les évêques d’Ornellas et Rivière. Et puis surtout, on y parlait de ce que veut dire être juif aujourd’hui, à travers la compréhension de la Torah, du shabbat, de Jérusalem, ou encore de l’identité de Jésus. On y parlait d’identité juive, réellement.

Le rabbin Moché Lewin, Danielle Guerrier, Thierry Colombié (Crédits : Moché Lewin)

Arrivée à Paray-le-Monial, je suis accueillie chaleureusement et avec enthousiasme, par une équipe qui travaille déjà depuis de longs mois.

Thierry Colombié, membre du comité directeur de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, fondateur de cet événement biennal il y a plus de 10 ans, Danielle Guerrier, membre du conseil national pour les relations avec le Judaïsme à la Conférence des évêques de France, et Nissim Sultan, rabbin à Grenoble, sont déjà là, avec d’autres bénévoles de Nantes, de Paris, de Grenoble ou d’ailleurs.

Il y a 3000 participants à cette session de Paray-le-Monial, siège mondial de la communauté de l’Emmanuel, et parmi les 7 thématiques proposées, le Parcours Judaïsme est celui qui crée le plus d’intérêt, avec près de 400 personnes inscrites.

Le premier jour, on me présente les jeunes : chrétiens et juifs, certains participent à ce parcours depuis sa création, d’autres, arrivés par des réseaux variés, viennent pour la 1ère fois; nous ne sommes pas encore beaucoup de juifs, la plupart arriveront pour shabbat.

Déjà nous rions et des liens se nouent ; ensemble, nous allons être la pierre angulaire de ce weekend, puisque cette session de Paray-le-Monial met à l’honneur les 25-35 ans. C’est d’ailleurs Aude-Marie Colombier, fille de Thierry Colombier, fondateur de l’événement, qui ouvre le parcours, nous sommes à ses côtés, jeunes juifs et chrétiens.

Jeunes juifs et jeunes chrétiens, dont Aude-Marie Colombier et Sandra Jerusalmi (Crédits : Danielle Guerrier)

La première journée est la plus chargée : 3 temps d’étude et une commémoration se succéderont avant la veillée. Deux ateliers sur le judaïsme dans lesquels j’interviens, sont dédiés aux jeunes pro.

Lors du premier, animé avec le rabbin Philippe Haddad, les jeunes chrétiens ont libre champ pour poser leurs questions. Il en ressort des thématiques centrales : comment est-on Juif au quotidien dans la vie moderne ? Est-ce que le judaïsme se présente comme la religion de vérité ? Est-ce qu’en tant que chrétiens, ils peuvent assister à des offices religieux juifs ? Quel est notre intérêt à nous en tant que Juifs de venir parler à des chrétiens ? Dernière question qui reviendra tout au long du weekend.

Puis au cours de l’après-midi, c’est avec le rabbin Nissim Sultan que nous planchons sur “Le Judaïsme pour les nuls”. Cette fois-ci, c’est à nous de présenter ce qu’est être juif et juive aujourd’hui, en livrant une synthèse des rites et des symboles juifs sans pour autant donner une image lisse, mais en assumant nos propres questionnements : quelle place pour les femmes dans le judaïsme ? Quel est l’impact des différents courants du judaïsme aujourd’hui ? Quel rôle joue la synagogue ? Que veut dire croire quand on est juif ? Et tant d’autres sujets sur lesquels, en tant que rabbin ancré dans l’institution qu’est le Consistoire ou jeune femme juive militante associative, nous apportons des points de vue différents.

A la fin de la journée, on m’explique que ce jour-là, la veillée sera centrée sur la figure de Marie et sur l’étude. A ce titre, on me demande de prendre la parole pour raconter comment en tant que juive, je vis l’étude et reçois la parole divine. Quelques heures plus tard, je monte sur scène devant 3000 chrétiens pour raconter ma découverte de l’étude des textes et comment cela a changé mon rapport au judaïsme.

La suite est encore plus surprenante. Quand je sors de cette tente gigantesque et pendant tout le reste du weekend, les gens m’arrêtent dans la rue : “Merci beaucoup pour votre témoignage !”, “Je me suis reconnue dans ce que vous avez dit.”, “Si j’ai bien compris, vous pensiez que c’était interdit, et finalement vous avez découvert que ça ne l’était pas ?”.

Et je garde en mémoire le premier jeune homme qui est venu me parler à la fin de la veillée, alors que je n’étais pas encore descendue de scène. Il était choqué par ce que j’avais dit. J’avais cité le Talmud qui raconte que « la Torah n’est plus aux cieux » : en quelques sorte, elle n’appartient plus à Dieu depuis qu’elle a été donnée aux Hommes, c’est à nous de la comprendre et de nous l’approprier. “Ça veut dire que l’homme se prend pour Dieu ?” me demande-t-il, offusqué. Alors que je lui réponds calmement, je sens que je bouscule sa foi, et que parler de ma propre foi pourrait l’offenser et remettre en question la sienne.

Je découvre par là aussi combien christianisme et judaïsme ont deux visions du monde dans leur rapport à Dieu. Alors que nous nous référons énormément aux textes, ils se reposent entièrement sur Dieu. Croire en Dieu, aimer Dieu, recevoir la Parole divine, ce sont les fondamentaux de la foi chrétienne, alors que le judaïsme ne parle pas de foi.

Lorsque j’ai compris ça, j’ai également compris la tendance de certains prédicateurs juifs à parler de Dieu et de foi ; elle leur a été inspirée par le christianisme. Alors que pendant ce weekend, les Chrétiens parlaient beaucoup de Dieu, nous autres Juifs parlions de Torah, de fêtes, de joie, mais aussi d’histoire et de tristesse. On nous a décrit comme vivant notre judaïsme « avec le ventre » alors qu’ils le vivent plus «avec le cœur».

Le vendredi, après les louanges chantées, un temps de questions, et deux conférences, la salle de conférences devient synagogue, et les rouleaux de la Torah trouvent leur place dans une Arche sainte de circonstances.

Vendredi soir, shabbat va commencer, 400 personnes sont présentes pour l’office liturgique, moins d’une trentaine de Juifs, dont une majorité de jeunes. Ensemble, nous chantons sur des airs entraînants, et toute la salle chante avec nous. Il advient même que nous dansons ! La magie du shabbat opère.

Samedi matin, le rabbin de Grenoble mène toujours l’office, et ponctue la lecture des psaumes en hébreu par un passage en français, traduction nécessaire en réalité pour les chrétiens autant que pour les juifs. Il fait participer les jeunes à l’office, et nous chantons dès que l’occasion s’y prête.

Le moment central de la prière arrive, et les rouleaux de la Torah sont présentés à l’assemblée. “Ceci est la Torah que Moché a exposé aux enfants d’Israël” chantons-nous en hébreu. Ce matin-là, hommes et femmes montent à la Torah, parmi les 7 appelés traditionnels de la lecture du samedi matin.

Dans un souci pédagogique qui manque à notre communauté par ailleurs, le rabbin Nissim Sultan, qui lit le texte de la Torah pour l’assemblée, précise que la loi juive autorise parfaitement dans la théorie les femmes à monter à la Torah, même si elle n’est pas encore mise en place dans toutes les synagogues, y compris celle dont il a la charge.

Le rabbin Nissim Sultan présente la Torah à l’assemblée (Crédits : Communauté de l’Emmanuel)

L’office se termine, ponctué par de nouveaux chants. A la fin de l’office, Nissim Sultan salue les participants un par un d’un “Shabbat shalom”, comme le fait le rabbin de la communauté à la sortie de la synagogue.

Les repas de shabbat de vendredi soir et samedi midi rassemblent 200 personnes chacun. C’est l’occasion pour nous d’échanger à table sur nos différentes pratiques et identités. Ruth Ouazana, fondatrice de l’association « Les Racines de demain », et le rabbin Sultan ponctuent le repas d’explications sur les rituels et sur l’esprit du shabbat, tandis que nous autres, jeunes juifs commençons à chanter, faire chanter les 200 personnes, et finalement danser tous ensemble !

L’atmosphère est d’une telle fraternité, que personne n’est surpris quand le Frère Louis-Marie Coudray dans sa robe blanche de moine, et le rabbin Nissim Sultan se mettent à danser !

Il y a tant à raconter. La cérémonie de commémoration de la rafle du Vel d’Hiv où juifs, chrétiens, jeunes et moins jeunes, responsables religieux ou non, lisent le nom des déportés juifs, des psaumes et prières et chantent en chœur. La rencontre avec des identités multiples, Chrétiens et Juifs de France ou d’ailleurs, avec des parcours, d’Egypte, de Pologne ou d’Israël, si proches et si différents à la fois.

Cette surprise d’entendre 3000 chrétiens chanter « Shema Israel, Écoute Israël » dans leurs louanges traditionnelles. Cette interview avec un journaliste chrétien qui tourne à la découverte du sens de nos textes. Ce sentiment de se sentir exister, de prendre une part active à quelque chose d’unique et de pouvoir partager son identité et comprendre celle des autres, sans besoin de se cacher.

Je m’arrêterai sur cette danse entre le moine et le rabbin, ce moment chaleureux en toute simplicité est à l’image du weekend. De vraies relations fraternelles se sont nouées à ce moment-là. Au-delà de deux peuples qui dialoguent, ce sont avant tout des êtres humains qui se sont rencontrés, et se sont racontés, et en particulier des jeunes adultes tournés vers l’avenir.

Il y avait parmi ces 400 personnes une bienveillance rare. La bienveillance, cette condition évidente et nécessaire pour se découvrir et s’interroger mutuellement en toute confiance, et en même temps si précieuse et si difficile à créer.

Le samedi soir, clôture du Parcours Judaïsme, à la fin de la veillée faite de chants, de blagues juives, et de témoignages sur cette expérience, nous sommes plusieurs à saluer ce moment historique. Ce moment où un rabbin affirme se sentir respecté, aimé et faire partie d’une communauté.

Ce moment où des jeunes chrétiens et juifs décident qu’ils poursuivront leurs échanges autour de temps d’étude à Paris. Ce moment où des chrétiens militants depuis plus de 20 ans se réjouissent de voir leurs actions porter leurs fruits. Ce moment où l’on se parle d’amitié. Et puis les ressentis qui ne se disent pas encore, parce qu’on n’y a pas encore mis les mots.

Dans le cœur des juifs, ce sont aussi des rencontres et des découvertes. On découvre qu’il y a en France aussi des rabbins, des enseignants, des hommes et des femmes, qui diffusent un judaïsme ancré dans les traditions, et tourné vers l’avenir et le monde. Il y a des gens qui savent concilier nécessité de la relation humaine et fidélité au dogme religieux.

Le dimanche, jour du départ, telle un épilogue, une surprise nous attend. La ville de Paray-le-Monial a organisé une commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv, en présence d’enfants de déportés. Une dizaine de personnes à peine sont présentes, mais personne n’a prévenu les organisateurs du Parcours Judaïsme.

Ruth Ouazana et moi-même passons par hasard au moment de la lecture du discours qui rappelle ces faits historiques “en opposition avec les idéaux de la France”, qui ont mené au meurtre de milliers d’innocents. Nous nous approchons, les yeux rapidement embués. Lorsque la cérémonie se termine, une participante du Parcours nous reconnaît et nous présente aux représentants municipaux et enfants de déportés. Ils sont tout de suite émus.

Devant le monument aux morts de la ville de Paray-le-Monial, avec Ruth Ouazana, Sandra Jerusalmi, l’adjointe au maire et des enfants de déportés (Crédits : Ruth Ouazana)

Parmi eux se trouve la fille d’une femme qui a risqué sa vie pour faire passer des enfants juifs en zone libre. Elle n’avait pas rencontré de Juifs depuis la guerre. On nous offre des fleurs de la gerbe offerte par la municipalité, et nous chantons ensemble “Osse Shalom – Celui qui fait la Paix”, devant le monument aux morts. Un sentiment à ce moment-là : “On nous veut du bien.”

Nous retournons alors auprès des autres participants, et avant de se dire au revoir, nous partageons un moment entre jeunes juifs et chrétiens, moment d’échange d’expériences, moment où nous scellons ces “graines d’amitié” par un dernier chant et prière. Nous n’attendrons pas la prochaine session dans 2 ans, nous nous retrouverons à Paris, en toute simplicité.

La vidéo des moments forts du Parcours Judaïsme 2018 :