L’association de ces deux termes fait fantasmer les antisémites et les complotistes. Le « Protocole des Sages de Sion », faux document qui se présente comme un plan de conquête du monde par les juifs et les francs-maçons est leur bible. Qu’en est-il en réalité ?

L’Encyclopaedia Judaïca nous apprend que le blason de la Grande Loge d’Angleterre aurait été copié à partir d’un modèle réalisé par le cabaliste juif Jacob Judah Léon Templo(1), et que, pour les francs-maçons, la première loge maçonnique aurait été construite à Jérusalem pendant l’édification du Temple(2).

Le lien entre certains rituels maçonniques et le judaïsme est évident. Au rite Français(3) par exemple, la structure physique de la Loge est bâtie selon le schéma de la distribution des sephirot. Le mythe maçonnique a été construit pas le pasteur Desaguliers sur la base du Temple de Salomon, présenté comme la construction idéale devant servir de modèle à la construction du Temple de l’humanité, société idéale imaginaire.

Mais la distance est grande entre légende et réalité. Les premières loges, d’origine médiévale étaient des associations de métiers formées par les bâtisseurs de cathédrale. Leur évolution, vers 1645, commença à Londres quand elles furent rejointes par les membres de la « Royal Society », l’Académie des sciences britannique, avec Isaac Newton.

La Grande Loge d’Angleterre qui vit le jour en 1717 était une association de rencontres et de réflexion qui s’est développée avec la philosophie des lumières dont Baruch Spinoza fut un des initiateurs. Les penseurs et les philosophes qui y adhérèrent voulaient promouvoir les connaissances, combattre l’obscurantisme et l’intolérance et développer la fraternité.

A l’origine, seuls les chrétiens étaient admis. L’acceptation des Juifs en franc-maçonnerie n’a pas été simple, elle n’a pas été exempte de controverses, cependant les archives de certaines loges londoniennes mentionnent des francs-maçons juifs dès 1723(4) et Anderson(5) cite plusieurs grands officiers juifs, la plupart séfarades. Mais cette tolérance ne faisait pas l’unanimité. Si quelques Juifs furent admis en loge, les décisions discriminatoires se multiplièrent et de nombreux autres ont été refusés.

Pour ce qui concerne la Franc-Maçonnerie de tradition « prussienne », elle a toujours refusé l’initiation aux candidats de confession juive. On raconte que ce sont des francs-maçons juifs allemands qui créèrent le B’nai B’rith, après s’être vus refuser l’entrée d’un Temple aux États-Unis.

Cependant, les Juifs furent admis de plus en plus nombreux dans les Loges américaines, à l’exemple des Maçonneries britannique et française. En France, l’avocat franc-maçon Adolphe Crémieux, ministre de la Justice du Gouvernement provisoire de 1870, avait été initié au Grand Orient de France. Il arriva aux plus hautes dignités de son obédience.

Il combattit pour l’abolition de l’esclavage aux côtés de Victor Schoelcher. Il fut fondateur de l’Alliance Israélite Universelle avec d’autres francs-maçons parmi lesquels Charles Netter et le rabbin Élie Aristide Astruc.

En Angleterre, Nathan de Rothschild et son fils James furent initiés, de même que sir Moses Montefiore, le maire de Londres, anobli par la reine Victoria. Par leur activité dans le mouvement sioniste, Rothschild et Montefiore ont permis de dire que « sans la franc-maçonnerie britannique, il n’y aurait pas eu d’Etat d’Israël contemporain ». Le mouvement sioniste fut lancé, avec leur participation, au Royaume-Uni dans les années 1860.

Les francs-maçons évoqués ici méritent toute notre attention. Par leur action philanthropique, ils donnèrent à leurs coreligionnaires défavorisés la possibilité de s’instruire et de pouvoir « chasser les ténèbres de l’ignorance et de la superstition grâce aux lumières de la raison et de la science ». Moses Montefiore créa la première école de Jeunes filles de Jérusalem. Nathan de Rothschild fonda le village agricole de Petah-Tikva où les nouveaux immigrants et les Juifs de Jérusalem apprenaient le travail de la terre.

Charles Netter créa en 1870, Mikve Israel, la première école d’agriculture en terre d’Israël. Ben Gourion a déclaré en 1967 : « La création de l’Etat a été rendue possible grâce à la fondation de Mikve Israël ; si ce centre n’avait pas été créé, je doute que l’Etat d’Israël ait pu voir le jour. Tout a commencé à ce moment et nous ne sommes venus que pour terminer l’ouvrage sur le plan politique et national ».

En Palestine ottomane, la franc-maçonnerie fut introduite en 1860, par un américain, Robert Morris, venu chercher des traces des constructeurs du Temple de Salomon. Il a rencontré des francs-maçons, diplomates, fonctionnaires, hommes d’affaires et militaires mais pas de loges. Il a alors décidé de fonder la franc-maçonnerie en Terre Sainte. La première loge de Palestine, Royal Solomon Mother Lodge fut fondée à Jérusalem en 1873(6).

La Grande Loge de Turquie et la Grande Loge Nationale d’Égypte, pays ou la franc-maçonnerie était bien implantée ont fondé des loges, puis en 1891 des ingénieurs français francs-maçons, qui après le Canal de Suez construisaient la ligne de chemin de fer de Jaffa à Jérusalem(7) ouvrirent à Jaffa la loge Port du Temple de Salomon.

Ils ont rejoint en 1906, le Grand Orient de France qui a ouvert la loge « Barkaï », nommée ainsi dit-on en hommage au journal qui a publié le « j’accuse » de Zola. Mais l’aurore est aussi symbolique de l’apparition de la lumière. Le charismatique César Araktingi(8), chrétien libanais, vice-Consul de Grande Bretagne en fut élu président.

Barkaï comprenait beaucoup de personnalités, maires, directeurs de banque, commandants de police, avocats, médecins, professeurs, ingénieurs, diplomates(9). Alexandre Howard, un franc-maçon arabe, un des hommes d’affaires les plus importants du pays hébergeait la loge. Il avait fait vers 1900 graver sur sa maison une plaque en arabe et en hébreu : « La Paix soit sur Israël ». On peut encore la voir aujourd’hui rue Raziel à Jaffa.

L’activité sociale y fut intense : établissement d’un lycée laïque, ouverture d’une clinique, création en 1910, d’une société pour la construction du tramway électrique et l’éclairage de Jérusalem.

Les questions religieuses et ethniques ne se posaient pas ; en 1915, sur francs-maçons connus on estime qu’il y avait d’après les patronymes 70 musulmans, 52 chrétiens et 34 juifs. Ni la religion ni l’ethnie d’appartenance n’étaient demandées aux adhérents. Les clans palestiniens Nashashibi, Khalidi et Dajani, opposés au Mufti el Husseini, étaient bien représentés.

Sous l’influence des Juifs, l’économie de la Palestine ottomane et mandataire(10) a évolué d’une économie agricole essentiellement arabe à une économie industrielle. L’accueil des Juifs n’a pas toujours été négatif(11). Ils n’étaient pas liés aux colonisateurs britanniques, ils apportaient le développement économique et le travail pour les populations arabes.

Leur immigration étaient assez bien vue des leaders arabes libéraux et des classes populaires représentés par le franc-maçon Ragheb Nashashibi, maire de Jérusalem. Ils furent en revanche beaucoup moins bien accueillis par les dirigeants féodaux et cléricaux, grands propriétaires terriens et dirigeants religieux, dirigés par l’adepte du nazisme Amine el Husseini(12).

La catastrophe, la vraie Nakba, fut pour les Palestiniens la nomination de ce dernier par les Britanniques comme Grand Mufti de Jérusalem. Il organisa les émeutes contre les Juifs, les anglais et les clans Palestiniens qui ne lui avaient pas fait allégeance.

Plus de mille arabes palestiniens des clans rivaux furent assassinés, les francs maçons arabes furent persécutés, pendus et mutilés. On lui doit l’obscurantisme, l’adhésion au salafisme, le rapprochement avec les Frères Musulmans et le conflit judéo-arabe. Les organisations Palestiniennes se réclament encore de ce personnage, reconnu comme criminel de guerre nazi.

Les obédiences maçonniques arabes n’y ont pas survécu. La Grande Loge de Turquie et la Grande Loge Nationale d’Égypte ont disparu du paysage de la Palestine du mandat Britannique. En 1953, toutes les loges d’Eretz Israël ont fusionné dans la Grande Loge de l’État d’Israël qui comprend aujourd’hui cinquante loges dont quatre loges arabes. Elles élisent ensemble leur président, le grand maître qui est actuellement un arabe israélien.

Les obédiences adogmatiques françaises sont bien représentées, le Grand Orient de France en Israël, héritier de Barkaï participe à cette ambition de la franc-maçonnerie de réunir ce qui est épars. Il contribue à promouvoir valeurs humanistes, combattre l’obscurantisme et l’intolérance et développer la fraternité.

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Notes

1. Laurence Dermott est l’auteur de la constitution de la Grande Loge d’Angleterre en 1764 appelée Ahiman Rezon. Les écrits du rabbin Léon Templo (1602-1675) ont impressionné Dermott au point qu’il l’a cité en référence dans la constitution en l’appelant « The famous and learned Hebrewist architect and brother » et qu’il a incorporé son dessin du Temple de Salomon dans le sceau de l’obédience. Cela a été conservé par la Grande Loge Unie d’Angleterre.

2. Transmis par Lucien Sabah.

3. Cérémonial majoritairement utilisé au Grand Orient de France.

4. Pierre-Yves Beaurepaire : L’exclusion des juifs du Temple de la fraternité maçonnique – Revue Archives Juives n°43, 2ème semestre 2010.

5. James Anderson (1678-1739) fut pasteur et franc-maçon. C’est lui qui rédigea les Constitutions de la franc-maçonnerie.

6. Michelle Campos – Freemasonry in Ottoman Palestine.

7. André Combes – Le Grand Orient de France en Palestine. Chroniques d’Histoire maçonniques 2001.

8. César Araktingi tint pendant 23 ans l’office de Vénérable. Il fit de Barkaï une référence dans la région.

9. Voir http://frblogs.timesofisrael.com/galerie-de-portraits-de-francs-macons-en-palestine-1850-1950/

10. Sous le mandat accordé à l’Angleterre par la Société des Nations.

11. Le roi Abdallah de Jordanie a déclaré : « c’était la Providence qui avait dispersé le peuple juif à travers le monde occidental, pour lui permettre d’assimiler la culture européenne et de la rapporter au Moyen-Orient afin de redonner vie à cette partie du monde ». Golda Meir : Ma vie – Robert Laffont, 1975.

12. http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/. A son retour de Turquie en Palestine, Amin Al-Husseini ramène avec lui la leçon du génocide Arménien et la vision de diriger un Empire Panislamique, où Juifs et Chrétiens ne seraient pas tolérés.
– « Le grand muftî venait d’une famille féodale dont les terres avaient été vendues aux Juifs. Chef incontesté du nationalisme palestinien anti-juif, l’Angleterre l’a transformé en chef suprême de l’antisémitisme arabe » (Razzak Abdelkader, Le conflit judéo-arabe – P.103).