Judaïsme et communisme, une affinité improbable ?

Je viens d’achever la lecture attentive de la biographie de Trotsky par Michel Renouard, publiée par Gallimard en 2017. Je connaissais évidemment les origines de ce célèbre révolutionnaire, le milieu judéo-ukrainien dont il était issu mais je ne mesurais pas la pénétration des idées révolutionnaires dans les milieux juifs de cette époque.

Au bout d’un certain temps, je me rendis compte que chaque fois que l’auteur citait un militant ou une militante communiste, il signalait sa dénomination religieuse : juive !

Je commençais alors à me poser des questions jusqu’au moment où j’entamais la lecture de la page 78 dont voici un extrait éloquent : Qui ne serait frappé par le grand nombre de juifs marxistes chez les militants, les intellectuels et les sympathisants du changement radical à la charnière du XIXe et du XXe siècle ? Cela n’est en rien surprenant, et pas seulement parce que Karl Marx était juif (mais antireligieux).

Au XIXe siècle, en raison de leur histoire, les intellectuels d’origine israélite, qu’ils soient philosophes, écrivains ou médecins, ont un niveau supérieur à leurs contemporains, surtout dans ces domaines, aujourd’hui appelés sciences humaines…

L’auteur poursuit son développement en parlant d’un congrès communiste au cours duquel le Bund, l’association juive socialiste, réclamait plus d’autonomie culturelle, provoquant un refus violent de la part de Trotsky.

L’atmosphère était pourtant très particulière, suite au pogrom de Kichinev en avril 1903, au cours duquel on entendit faire payer aux juifs de la localité je ne sais quel crime rituel ayant entraîné la mort d’enfants… Plus de cinquante morts, d’innombrables incendies volontaires et des dégradations de biens…

Cette accusation est tellement invraisemblable si l’on a un minimum de connaissances en matière de civilisation juive : la Bible interdit aux Juifs la consommation du sang d’animaux de boucherie, a fortiori du sang humain !

Il est probable qu’à la suite de tant d’affaires douteuses, de dénonciations calomnieuses et de menaces sur leur vie, les intellectuels juifs aient compris que seul un changement radical de la société pouvait mettre fin à leur condition de parias… Ils rejoignirent donc en masse le rang des révolutionnaires.

Rappelons nous, même si Trotsky ne le vivra puisque les sbires de Staline l’assassineront au Mexique, la phobie d’Hitler qui était obsédé par ce qu’il nommait le judéo-bolchevisme ; il y avait même des unités spéciales de la Wehrmacht et des SS , chargés de tuer tous les commissaires politiques de l’Armée Rouge, et notamment les juifs qui y étaient surreprésentés.

Mais revenons au cas personnel de Trotsky dont l’auteur déroule l’existence dans un style élégant et sobre. Né en 1879 dans une famille originellement pauvre avant que son père David Bronstein, un fermier illettré, n’accède à l’aisance matérielle, Léon (je francise son prénom) se révèle être un petit génie aux grandes capacités intellectuelles, plus grandes encore que celles de son frère ainé.

La mère provenait d’un milieu social plus favorisé que celui de son époux auquel elle faisait souvent la lecture à haute voix car il ne savait pas lire. Quant aux pratiques religieuses au sein du foyer, il semble qu’on s’en tenait au strict minimum, afin, nous dit l’auteur, de ne pas se singulariser par rapport au groupe juif majoritaire.

Le jeune Bronstein, il ne changera de nom que plus tard lorsqu’il devra entrer dans la clandestinité pour échapper à la police tsariste, rencontrera les mêmes difficultés que Levinas vingt cinq ans plus tard, face au numerus clausus imposé aux juifs.

Après quelques vicissitudes, le révolutionnaire en herbe sera envoyé à Odessa, la grande ville portuaire où il fut mis en pension chez un membre de la famille. Et surtout c’est là qu’il s’ouvrit au vaste monde, quittant les réalités étriquées et surannées de sa village natal.

La question qui se pose au sujet de supposées affinités entre judaïsme et communisme prend un aspect particulier dans le cas de Trotsky : son père est illettré, sa mère n’a pas une connaissance suffisante de l’hébreu, le jeune garçon ne peut donc pas avoir développé à un âge précoce ces capacités intellectuelles en étudiant la Torah…

On décèle très tôt chez lui une avidité d’apprendre, de connaître, d’élargir son horizon… Même quand il sera arrêté et interné en Sibérie pour menées révolutionnaires, il se félicitera de ce séjour forcé qu’il transforme en loisirs studieux : il reçoit des livres, des journaux, des brochures de toute la Russie et parfois même de l’étranger.

On dit même que ses ennuis de santé, il était de constitution fragile, provenaient aussi de son surmenage intellectuel. Car même s’il était illettré, son père lui envoyait de l’argent pour arrondir des fins de mois assez difficiles. Certes, Trotsky tirait quelques revenus de ses articles ; ce n’est que plus tard qu’il sera assez bien payé pour ses travaux littéraires.

Je pense que le milieu social de notre homme explique bien mieux que ses origines l’orientation politique du jeune Bronstein ; son père, qui rêvait d’en faire un grand ingénieur, avait décelé chez son fils un changement brutal le conduisant des mathématiques vers la politique.

On peut avancer que le désir de justice sociale, d’éloignement des tensions et de l’exploitation des masses laborieuses, ont joué un rôle déterminant dans la mutation de l’adolescent qui décida de suivre sa propre voie.

Et son père, fier de la notoriété croissante de son rejeton, continuera de l’aider financièrement : quelle ironie de l’histoire ! Un père qui s’affairait, du cri du coq au crépuscule, dans des travaux épuisants finance la révolution qui va finir par le ruiner en le dépossédant de ses biens…

C’est donc en réaction à l’injustice, à la violence et à la persécution que les intellectuels juifs de l’époque –et même bien plus tard- deviendront le fer de lance du communisme, du socialisme et de la social-démocratie en général .

Pourtant, contrairement au cas qui nous occupe, certains intellectuels juifs défendirent leurs idées révolutionnaires tout en adhérant à l’idée nationale, le sionisme.

Ce ne fut pas le cas de Trotsky qui avait pourtant croisé à Londres, au tout début du XXe siècle, le future premier président de l’Etat d’Israël, le brillant chimiste Haïm Weizmann, né lui aussi dans l’empire russe.

Cela n’a pas suffi à rendre Trotsky plus conciliant à l’égard de l’idée sioniste :il critique cette idée au motif qu’elle n’a pas d’avenir !

Mais il ne dissimule pas son intérêt pour ce mouvement qui commence à prendre de l’ampleur ; et en août 1903, il réussit à se rendre à Bâle pour le congrès sioniste qui s’y tenait.

Renouard relève dans une note en bas de page (83) ceci : certains descendants de Trotsky, notamment ses petits enfants s’installeront en Israël où ils feront souche.

Trotsky ne fut pas un très bon père, puisqu’il avait organisé son évasion personnelle de Sibérie sans jamais reprendre contact avec la mère de ses enfants, sauf pour lui annoncer le suicide d’un de leurs enfants… Péché de jeunesse ?

Egocentrisme exacerbé d’un orateur hors pair, capable de retourner toute une salle, tétanisée par son souffle quasi prophétique ? Il a toujours cru en son propre destin.

Et pour le réaliser il a beaucoup voyagé, affronté toutes les difficultés d’un migrant sans le sou, visité volontairement ou involontairement les grandes capitales, jusques y compris New York où il ne passera que quelques semaines avec ses deux enfants (d’une seconde épouse) ; ces derniers avaient été fascinés par l’architecture de cette ville gigantesque et aussi par le … téléphone qu’ils n’avaient encore jamais vu Et même aux Etats Unis, il propose sa collaboration à un journal yiddish Ferwerts (Vorwärts : En avant) bien qu’ignorant cette langue.

Mais il propose aussi des conférences en allemand ou en russe à des publics généralement juifs largement acquis. Renouard écrit même que la seule annonce de son nom remplissait les salles. On dit aussi qu’il prenait ses repas dans une gargote juive dont les serveurs ne l’aimaient guère car il ne laissait jamais de pourboires…

Cependant, l’escale américaine ne dura pas longtemps, notre révolutionnaire avait rendez vous avec l’histoire : Lénine était rentré depuis Zurich en Russie, les Allemands lui ayant garanti la traversée sans heurt de leur territoire, dans le secret espoir que l’arrivée des révolutionnaires russes dans leur patrie contraindrait le pouvoir tsariste à signe une paix séparée.

Lorsque la révolution éclate et que les amis de Lénine s’emparent du pouvoir, Trotsky, qui n’avait pourtant aucune idée de la chose militaire devient commissaire du peuple aux armées de 1918 à 1920 : à bord de son train blindé, transformé en ministère ambulant, il couvrira près de deux cent vingt mille kilomètres.

Mais auparavant, son père, ruiné et dépossédé par les bolcheviks, lui rendra visite au Kremlin… Il mourra peu de temps après, en 1922, du typhus. Il aura au moins eu la satisfaction de voir la réussite de son fils. Trotsky sillonnait l’empire russe (devenu l’URSS) dans tous les sens.

Lorsque les Russes blancs auront conquis la ville de Kazan, Trotsky s’y rend à bord de son train blindé et harangue les soldats de l’Armée Rouge avec tant de conviction que les troupes révolutionnaires reprennent la ville.

Face à cette gigantesque tâche qui pèse sur ses épaules, Trotsky prend pour adjoint un médecin militaire juif Ephraïsm Skhansky, originaire de Kiev. Même investi des plus hautes fonctions, Trotsky respecte toujours cette solidarité ethnique, lui, le Juif sans judaïsme s’entoure de Juifs, ici en exil.

Mais l’imprévu ou l’imprévisible, a fini par survenir : en 1922 Lénine est victime d’une grave attaque cérébrale, due au surmenage, il décéda quelques années plus tard. Staline, nommé secrétaire général du parti communiste tisse sa toile dans l’ombre. Pour lui, écarter Trotsky des allées du pouvoir ainsi que les autres juifs aux commandes, est une question de vie ou de mort.

A son retour de Berlin où il s’était rendu pour se soigner, Trotzky sent l’étau se resserrer autour de lui ; il quitte le Kremlin avec sa famille et dès 1927 il exclu du parti.

La suite logique d’une telle mesure était la prison et ensuite la déportation, voire bien pire, l’exécution. Les purges vont commencer et Staline se débarrassera de quiconque représente un danger, même potentiel, pour lui et son pouvoir.

S’ensuit pour Trotsky et sa petite famille une interminable série de déménagements et de voyages. Après avoir quitté nuitamment son lieu de déportation, il gagne les rivages turcs après un voyage de plus d’une semaine.

Sur place, notre exilé ne semble pas s’être beaucoup plu puisqu’il refait ses valises pour des cieux plus accueillants et plus cléments : la France dont le président du conseil Edouard Daladier a bien voulu signer un nouveau décret annulant l’ancien décret d’expulsion.

Sur place, Trotsky ne vit pas comme un reclus, il rencontre de nombreuses personnalités dont le jeune André Malraux qui se dira ébloui par son entretien avec l’ancien commissaire aux armées.

Mais La France ne sera pas le dernier havre de paix dans l’existence si mouvementée d’un petit garçon juif né dans un pauvre village d’Ukaine en 1879.

Pour d’évidentes raisons de sécurité, se sentant menacé par les sbires de Staline qui voyait en lui un grand danger, Trotsky migre vers l’Amérique du sud, au Mexique où il s’installera, acquerra une maison, bénéficiera de la protection des autorités et s’adonnera à ses chères études : préparation d’une biographie de Staline, rédaction d’articles sur la mobilisation aux USA, correction d’épreuves, en somme la vie bien remplie d’un intellectuel.

Ce même Staline qui a puni si sévèrement tous les membres de la famille de son ennemi, jusques et y compris la nourrice de son fils, envoie sur place des équipes chargées d’espionner le célèbre exilé et de le neutraliser.

Ce sera chose faite le 21 août 1940. Le tueur qui avait patiemment préparé son méfait, s’introduisant progressivement dans l’entourage de Trotsky, lui fendit le crâne d’un violent coup de piolet.

Mais Trotsky eut encore assez de force pour retenir le bras du meurtrier qui voulait l’achever d’un nouveau coup. Jusque dans le bloc opératoire, il restera conscient et ce n’est que le lendemain de l’attaque qu’il décédera.

L’enfant juif qui voulait réformer en profondeur l’empire russe, a tout sacrifié à la Révolution, y compris sa vie. Le communisme lui parut être la clef de l’avenir, la vérité de ce bas monde.

Comme tant d’autres enfants de la tradition juive, il a été révolté par l’injustice et a vu dans la Révolution une sorte de messianisme sécularisé, ce cri du cœur des vieux prophètes hébreux qui, depuis le VIIIe siècle avant notre ère prêchaient la justice sociale, une conduite éthique des hommes entre eux, et conféraient à la destinée humaine un sens, une signification et un avenir.

Léon Bronstein, fils de David Bronstein a méprisé le sionisme, négligé la tradition de son peuple pour un internationalisme qui a abouti au stalinisme.

Judaïsme et communisme constituent-ils un couple improbable ? Les arrière-petits enfants de Trotsky qui sont nés et vivent en Israël apportent la réponse.