C’est un journal que je n’ai pas tenu. Puis tenu. Puis abandonné encore. Avant d’y revenir. Un vrai journal, quoi. J’ai envisagé un temps de le publier mais toujours je me disais, non, c’est intime, c’est de l’ordre du privé, c’est l’histoire de ma famille, décomposée, recomposée, composée, une histoire entre moi et moi en quelque sorte. Comme un jardin secret, ni très jardin, ni très secret, mais il n’empêche. Je pensais, ce ne sont que des souvenirs personnels que je consigne et que je laisserai en héritage à ma postérité pour qu’elle les relise plus tard. Ou pas, qu’importe. Je sais bien que je peux monter descendre, mes enfants conjugueront toujours mon futur à l’imparfait… Et puis mes choix n’engagent que moi. Et puis surtout quel intérêt ? Qui à l’avenir s’intéressera vraiment au passé ? Sauf qu’aujourd’hui, à l’heure des grandes transhumances, j’ai fini par me dire que la démarche était personnelle, certes, mais que l’alyah revêtait au bout du compte une portée universelle qu’il convenait peut-être de partager. Voyons voir… Ça commençait comme ça…

 

« Tous mes amis n’ont pas compris mon départ.

Ils sont quelques uns à m’en avoir voulu, carrément, de les avoir quittés mais moi je n’ai jamais quitté personne. La Terre, si petite, tourne si vite, est-ce qu’on peut quitter quelqu’un ?

Certains, je le sais maintenant, ne me pardonneront jamais et jamais ils ne se souviendront que je les aime. D’autres ont demandé des explications, comme après une rupture. Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi ? Comment ? Explique…

Expliquer, comment le pourrai-je ? Mais raconter, peut-être… Si je réussis à démêler l’écheveau et à comprendre déjà par quel bout prendre l’histoire…

Alors… Mais non, même ça, je n’y arrive pas. Alors, je vais faire autre chose.  Pour toi qui veux savoir, tu te reconnaîtras, j’ouvre mon journal. »

Admettons. Je commence à me relire.

Juillet 2011. Il semble que j’ai enfin retrouvé ce fameux petit cahier sur lequel j’ai noté mes premières pensées d’alyah. Il faut dire qu’il n’était pas bien loin, ce cahier. Mais il est parfois si long, le chemin qui mène jusqu’au tiroir.

Anyway, puisqu’on est aujourd’hui polyglotte. J’ai fini par trouver le chemin du tiroir, le cahier s’y trouvait, sagement rangé depuis… depuis… longtemps, il faut bien le dire. Beaucoup trop longtemps. Elles étaient pourtant bonnes, les résolutions de départ…

Quatre années se sont donc ainsi écoulées. J’avais pourtant dit dès le début que je tiendrais un journal. Et puis le temps a passé… Bien que chaque jour, il y eut largement de quoi raconter.

A commencer par ce lumbago ridicule. Ridicule ? Je suis arrivée en Israël exaspérée par une douleur qui m’arracha dans ses grands moments des cris d’enfantement.

27 Juillet 2007 : Le voyage fut laborieux. L’avion était exigu. Les chats nous accompagnaient, encombrissimes bagages à main. Nous nous contorsionnâmes, Julie et moi au dessus de leurs miaulements encagés. Et Dieu sait que les contorsions n’arrangèrent pas mon état.

Comité d’accueil hallucinant. Les arrivants de l’année précédente agitant la main, hilares, « Berouhim Habaïm », sous des tonnes de ballons bleus et blancs. Style « bonheur insoutenable ».

Les discours compassés des officiels israéliens. Shimon, soi-même, qui nous expliqua que nous n’étions peut-être pas de grands hommes, mais que nos enfants étaient de beaux cadeaux.

Et les « Olim Hadachim » du jour bêtement d’applaudir à tout rompre à l’ombre des moches casquettes blanches qu’on nous avait demandé de vêtir pour l’occasion. Lucas et Pauline m’ont regardée d’un air consterné « Nous aussi, on est obligés de la mettre, cette casquette  ? » « Ça va pas, non ? On n’est obligés de rien. »

« Uni merci ».

Formalités d’usage. Paperasse. Temps perdu. Attente. Je dors sur mon siège devant les bureaux de fortune installés là par le ministère de l’Intérieur. Las. Un taxi nous attend pour notre première destination israélienne aux frais de la nation reconnaissante. Lisa y prend place avec moi tandis que les enfants partent avec Myriam et l’oncle Jacob pour Natanya. Il est 15 heures. Nous avons décollé à 2 heures ce matin. Cette nuit. Les enfants sont depuis longtemps hors contrôle.

J’ai écrit que l’avion était exigu, n’est-ce pas ? Il n’était pas exigu. Il était très exigu. Si exigu, même que nos bagages n’ont jamais pu y être installées. Et que donc je voyage ultra léger vers Jérusalem. Juste une caisse à chat dans chaque main. Je pose ma tête sur l’épaule de tante Lisa et je m’endors. So what ?

Moui… Il faut sans doute que je remettre de l’ordre dans tout ça.

De toute façon, ça ne peut me faire que du bien…