Je continue de relire mon journal d’alyah et je me fais sourire toute seule. Le fait est que je me suis embarquée là-dedans pour ma petite sœur (encore ?) parce que je me suis pensée que mon expérience pourrait peut-être un peu l’aider à affronter la réalité israélienne.

Mais quand j’ai bu la tasse, sans masque et sans tuba, elle appartient à une vague d’arrivants bouteilles, que dis-je bouteilles, scaphandriers, qui ont pris le concept à bras-le-corps et le maîtrisent si bien que je réalise chaque jour un peu plus ma vanité.

Je rassure tout le monde. J’ai compris. Mon expérience n’aidera personne, c’est clair. Mais je persiste à penser que mon inexpérience en consolera plus d’un… Je continue donc quand même. Cinquième partie

Où les enfants arrivent, les enfants sont là, halleluia.

Les enfants sont arrivés tout à l’heure. Mes tantes, bénies soient-elles, les ont déposés avant de repartir en me laissant la grosse Volvo d’époque de Myriam…

Je m’en veux de priver ma généreuse tante de cette autonomie extraordinaire que représente la voiture, mais la belle Myriam est formelle, ne sois pas ridicule, tu en as plus besoin que moi.

– Je dois juste te dire qu’elle est un peu difficile en ce moment, il faut la ménager.

Ménager la Volvo… Du plus loin que je me souvienne, la Volvo a toujours été dans la famille. Ce n’est plus une voiture, c’est un meuble. Entendons-nous bien. Je ne sous-estime pas la confiance qui m’a été faite.

Mais ce genre d’engin n’obéit qu’à son maître. Ma tante lui parle et elle ronronne. Moi, je n’ai pas su trouver les mots. Automatique, mon œil. Susceptible, la Suédoise. D’aspect froid, en bonne nordique qui se respecte, mais qui s’échauffe pour un rien, comme une Israélienne, bon teint. Râleuse. Rouspetailleuse. Boudeuse. Tout ce que je déteste.

Dure à la conduite et très, très dure au démarrage. Ne vous avisez pas de vous jeter dedans en hurlant avec conviction, le doigt pointé vers une quelconque berline qui s’éloigne, suivez cette voiture, parce que le film s’arrête tout de suite.

Vous voyez le genre ? Enfin, pas avec ma tante, qui a maté la bête, mais avec moi, qui ne parle pas la langue… Sans pitié. Du folklore en perspective.

Ça, plus l’inénarrable signalisation hiérosolymitaine…

Celui-là, j’imagine qu’il fallait que je le place, c’est l’adjectif relatif à Jérusalem. C’est moche, hein ? Comment a-t-on pu affubler une ville si merveilleuse d’un adjectif aussi minable ? Je ne comprends pas.

Jérusalem, c’est beau, mais à pied ou en taxi. Parce qu’en voiture, c’est le plus fabuleux foutoir que j’aie jamais vu. On en reparlera, si vous voulez, on ira s’y perdre ensemble. C’est si fascinant de se perdre à Jérusalem.

Dans cette ville magique, où tout est miracle, les lieux comme les idées s’exposent en toute innocence et somptuosité. Mais pour peu que tu veuilles les rejoindre, les lieux comme les idées, et tu t’aperçois avec effarement qu’aucun chemin n’y mène.

Sans rire, il y a des phrases comme ça que je suis très contente d’avoir écrites et que je ne renie aucunement dix ans plus tard. Circuler à Jérusalem…

Quelle aventure. J’ai souvenir d’un jour où je voulais rallier un quartier que je voyais juste là, devant moi, mais la route tournait à droite, tour de pâté de maison, la rue d’avant à gauche partait effectivement à gauche, retour de piste, et me voilà hésitante et perdue avant de me coltiner pour la troisième fois le fatidique feu de croisement du début.

Le conducteur derrière moi est devenu fou. Arc-bouté sur son klaxon, rouge brique, si ses yeux avaient été des machettes, il m’aurait débitée en rondelles. Alors, profitant du feu rouge, je suis descendue de ma voiture et je suis allée taper sur sa fenêtre.

Interdit, mais veines saillantes, il a baissé sa vitre. Excuse-moi, Pinhas, ôte-moi d’un doute. Tu vas me faire croire que tu n’as jamais hésité à aucun carrefour de ta vie ? Tu ne t’es jamais senti perdu ?

Et là, le type s’est détendu comme par magie. Il m’a souri et a demandé, où tu veux aller ? Là, regarde, juste en face, j’ai déjà tenté à droite, à gauche et là, à part m’envoler, je ne vois pas quoi faire.

Tu comprends, maintenant ? Là, il a ri franchement. Berouhim habaïm. (Bienvenue en hébreu) Laisse-moi passer et suis-moi, je t’emmène.

Sensation ineffable !

Ceci dit, on a beaucoup exagéré la conduite israélienne. Une fois qu’on a réalisé que tata Bahla et tonton Prosper sont lâchés sur les routes, entre Freha et Pinhas, toujours lui, et qu’on peut à tout instant les croiser sur son chemin, on se calme, c’est moi qui vous le dis.

Bis repetita. Non sans rire. C’est exactement ça. Parce que les gens qui circulent à la grâce de dieu n’ont que faire du clignotant.

Mais revenons-en au merkaz où les enfants sont arrivés, et c’est comme si on avait changé toutes les ampoules pour un plus haut voltage ! Pauline a fait dans l’instant le tour du propriétaire.

En moins de deux, elle a repéré la salle télé, la salle Internet, le distributeur de bonbons, le solarium et les beaux mecs. Elle a surtout repéré des copines qu’elle s’est faite dans l’avion.

Pffft. Envolée la Pauline. Lucas s’est volatilisé pour un foot, déjà ? Avec les frères des copines, mais quand, quand, ont-ils trouvé le moyen… Julie, fidèle à elle-même, a disparu dans les couloirs. Nirvana. Ils sont là, mais pas avec moi. Pur confort mental.

Julie repasse au bout d’un moment la tête par la porte de la chambre.

– Je peux acheter des chewing-gum ?

– Désolée, chérie, je n’ai pas de monnaie. On ira en faire tout à l’heure. Là, je n’ai que les billets de Dan.

– Donne.

Elle revient une heure plus tard en mâchouillant, tu me permets d’inviter Myri, ce soir ? Myri ? Oui, la jeune fille du troisième, juste à côté de Roberto et Sofia, tu sais, la famille de la 602, avec les 5 enfants…

Voilà. En une heure, elle connaît tous les gens par leur nom. Les adultes, s’entendent. Julie. Elle me rend le billet. Tiens, personne n’avait de monnaie, mais demain, c’est moi qui paie les chewing. Ça va ?

La présence des enfants a allumé la présence des autres familles. Il y a là trois tribus françaises, toutes très religieuses, c’est-à-dire péot et tsitsit catan pour les hommes, foulards pour les femmes, une famille de Mexicains basanés, pardon, pardon, c’est la surexcitation des retrouvailles, religieux, ah oui, quand même, aussi, dont le père, musicien, apprendra à Lucas à jouer à la guitare para bailar la bamba, pas mal d’Américains du sud dont Laura, l’Argentine et Tania, la Brésilienne, une jeune Marocaine espagnole hypnotisée par la télé, allumée comme éteinte, d’ailleurs, des Irakiens, des Américains, des Anglais, des Russes, bien sûr. L’auberge espagnole à Armon Anatsiv.

Mais qu’est-ce qu’on fout là ?

C’est la grande question qui agite les esprits, le soir, en terrasse. Petite précision. Ce qu’on fait au merkaz, on le sait très bien. On est tous là en transit, pour attendre la première adresse israélienne.

Le séjour dure en général moins d’un mois, car la plupart des formalités ont été accomplies depuis le pays d’origine, mais il est possible de prolonger, il faut juste savoir qu’au-delà des quatre premières semaines offertes, le séjour cesse d’être gracieux et qu’il faut régler la location du palace.

D’un premier tour de banc, il ressort que certains d’entre nous attendent la livraison de l’appartement neuf qu’ils ont acheté, d’autres l’entrée dans leur location ici ou là, autour de Jérusalem toujours, un ou deux va s’essayer à la yeshiva, Yoni et ses copains attendent leur incorporation à l’armée.

Je me sens niaise. Moi, j’ai un mois pour chercher et trouver où nous loger dans la région de Tel Aviv avant le premier septembre, jour de la rentrée des classes.

– Hey, mais ce n’est pas la porte à côté, Tel Aviv, tu vas faire les allers-retours tous les jours ?

– On ne peut pas arriver en Israël ailleurs que par Jérusalem. Alors, oui, tous les jours, je vais faire l’aller-retour. En Volvo. Parce que l’aventure, c’est l’aventure.

De toute façon, la vraie question est ailleurs et c’est celle-ci.

– Bon, et en Israël, vous êtes venus pourquoi ?

Vieux rêve, opportunité professionnelle, projet de vie… Un peu tout ça.

– Le vrai problème, c’est qu’ici, il y a plein de Juifs.

Tu souris bêtement parce que tu crois qu’on plaisante, mais pas du tout.

-Tu es lâché dans la mare aux requins, là.

-Aux requins ? d’un ton perdu.

-Oui, et cherche pas, ils ont tous de plus grandes dents que toi.

Mais au Merkaz Klita Beit Canada, on pouvait même faire plus pointu.

– Nous, énoncent des Français, on est venus parce qu’on en avait marre des Arabes.

Petit froid. Les anciens pouffent dans leur coin.

– Alors là, c’est sûr, vous ne pouviez pas mieux tomber, lance un des jeunes avec sérieux.

– Moi, je te dis, évite un certain temps quand même les cartes de géographie, ou tu vas avoir un choc, rétorque un autre.

Mes enfants me regardent d’un air féroce.

– Alors ici aussi, il y a des racistes ?

Qu’est-ce que je peux répondre ?

Pas simple, les enfants, pas simple.