Où l’on se souvient qu’avant le fantasme des retrouvailles, d’autant que le Joker de ce fantasme existe, c’est Yoni, que nous voyons de temps en temps, il s’est révélé le colocataire d’un copain marseillais installé à Tel Aviv qui n’en est pas revenu d’apprendre que nous connaissions Yoni, son Yoni et qu’il faisait même carrément partie de notre famille de cœur, avant le fantasme des retrouvailles, donc, il faut le miracle des rencontres.

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Le merkaz klita, ça ressemblait un peu à des vacances au ski, mais avec au lieu de -50 au soleil, +50 à l’ombre. Broutille. Sans clim. Plus embêtant.

Une petite entrée, une petite cuisine, une petite salle de bains où j’ai casé les malheureux chats, une journée en boîte et une journée en salle de bains, pour des chats de village, ce n’est pas humain, que cela soit dit, une toute petite chambre, genre 3m sur 4, avec 4 couchages puisque 4 personnes.

Ma tante Raymonde m’a fait passer par ma cousine le matériel de première nécessité. De la vaisselle, des casseroles, une bouilloire électrique, dite cumcum, ne remercie pas, on connaît. Ravie qu’elle ait connu. Et reconnaissance éternelle.

Reconnaissance éternelle aussi à Myriam, à mes enfants, à Lisa et à tous ceux qui sont toujours là.
Et à combien d’autres, qui ont croisé notre chemin.

Je me souviens, ce tout premier matin, j’ai rencontré un jeune homme qui flânait en short et tongs dans les couloirs du merkaz klita. Il m’a dit bonjour, pas comme on dit bonjour à la voisine, devant l’ascenseur ou dans l’escalier, mais plutôt comme on dit bonjour à sa mère ou à sa sœur, la matin, quand on arrive hirsute dans la cuisine pour le premier café et que l’une ou l’autre est déjà là, assise à la petite table de formica en train de déguster sa tartine.

Il m’a demandé comment ça allait et j’ai répondu ça va.

– Tu as des jetons ?

– Des jetons ? sur un ton ahuri.

– Oui, pour la machine à laver, tiens, il a fouillé dans sa poche, si tu veux, je dois en avoir…

– Ne te fatigue pas, je n’ai rien à laver, je n’ai pas reçu mes valises.

– Je vois, alors, tu as sûrement besoin de jetons pour le téléphone, déjà, tiens, en attendant que tu achètes une carte. Et voilà aussi les jetons de la machine, pour quand tu auras reçu tes valises.

Un jeune homme, arrivé la veille dans le même avion que moi, nous rejoignait.

– Vous savez quand on va recevoir nos téouda zéout ?

– Moi, j’ai mis presque trois mois à la recevoir, a répondu Yoni.

– Oui, mais nous, on nous a dit qu’on l’aurait tout de suite, on était même censés la recevoir à l’aéroport. C’est mal organisé.

J’ai risqué avec un petit sourire…

– On a quand même eu des casquettes, des ballons et un petit-déjeuner, c’est déjà pas mal d’organiser ça pour six cents personnes, non ?

Froncement de sourcils.

– Oui, mais on n’a pas eu notre téouda zéout.

De bon matin, comme ça, je n’avais pas la force.

– Bon, moi, je vous laisse.

Et je les ai lâchement abandonnés.

J’étais un peu perplexe. J’imaginais bien que tous ces jetons que m’avait remis Yoni, car c’était lui, devaient s’acheter, mais je n’osais pas lui demander combien je lui devais, d’autant que je n’avais pas un shekel sur moi. Je me souviens avoir pensé en le voyant si gentil avec Téouda Zéout qu’il devait travailler là et que je serai toujours à même de régler ça plus tard avec lui.

Yoni m’a rappelée comme je m’éloignais et m’a souri, tu nous rejoins, ce soir, il fait tellement chaud, on se réunit tous dehors, là, sur la terrasse ? Ok ? Je te présenterai tout le monde.

– D’accord. A ce soir.

Le soir même, je fis la connaissance d’une partie du petit monde du merkaz. Yoni était là, comme prévu, avec sa bande de charmants. Ils s’écartèrent pour me faire une place sur le banc.

– Et en plus, elle nous a amené des gâteaux !

– Petits croquants aux dattes de Lisa. Servez-vous.

– Tu viens d’arriver ?

– Hier soir.

– C’est toi qui a des chats ?

– Les nouvelles vont vite. Oui, c’est moi. Ils sont dans la salle de bains, là. Une horreur. Mais ils partent demain à Pardessyia chez une amie.

– Et elle est sans ses valises aussi.

Je souris.

– Ça, c’est rien, je suis surtout sans mes enfants. Ils arrivent demain et tout ira mieux.

Une désespérante réalité mathématique que je commence à cerner. Les enfants sont de terribles bouffeurs d’énergie, soit. Ils envahissent totalement notre espace vital et on ne les aime jamais si bien qu’en s’en protégeant en s’aménageant sans eux de ressourçantes plages de liberté. Certes.

Mais quand ils s’éloignent, on découvre assez vite que l’espace vital, sans eux, n’est tout simplement pas vivable.

– C’est trop mignon. Ses enfants lui manquent.

– Vous allez les connaître et vous allez comprendre.

– D’où tu connais Yoni ?

– Yoni a été si adorable avec moi, ce matin, que j’ai carrément cru qu’il était employé ici.

– C’est tout comme, il est là depuis presque un an.

– 8 mois.

– C’est tout comme, c’est bien ce qu’on disait.

– Je ne peux pas te régler les jetons tout de suite, Yoni, tu ne m’en veux pas, il va falloir que j’aille en ville changer de l’argent, je te paierai demain, ça va ?

– Laisse tomber, pour les jetons, j’en avais trop.

Le Dan s’est levé.

– Tu n’as pas d’argent ?

Il s’est absenté un moment, avant de revenir avec une petite liasse.

– Tiens, ça va te permettre de tenir en attendant.

Et il me met 500 shekels dans la main.

Un plus extraordinaire que l’autre.

Il y a Yohann le chauve, à qui personne ne peut s’adresser sans pouffer de rire, j’apprendrai plus tard que ce magnifique jeune homme n’est chauve que de ce matin, après catastrophe en chambre à la tondeuse, Lior, le canadien, qui en apprenant que je ne parle pas hébreu, court me récupérer son Berlitz dans sa chambre, Dan, le généreux baroudeur, qui laisse planer le doute sur ses cicatrices africaines, allumant dans les imaginations d’invraisemblables histoires de tigres féroces et de hyènes sauvages, Mathias, le bel étudiant qui parle anglais comme un américain et est toujours accompagné de filles plus jolies les unes que les autres, d’autres, sans doute, mais il est tard.

Comme disait Mamzelle Scahalett, demain est un autre jour.

Juillet 2017

Cet été, j’arrête d’être nouvelle.

Mince. Est-ce que ça veut dire que je deviens blette ?