Avant de continuer le récit de mes aventures orientales, je me dois de donner quelques précisions, puisqu’il semble que les amis chagrins qui me connaissent par cœur ne seront pas les seuls à lire, ciel, liront-ils seulement ?

Je sais bien qu’avec ce que j’ai écrit, j’apparais, belle et digne, très droite malgré mon lumbago et mes caisses à chats, entre mes enfants que je rassure, altière, d’un simple regard, alors que je n’ai pas dormi, pas mangé, et que je n’ai même pas encore de téouda zéout.

Mmmmm. J’aime bien l’image, mais elle n’est pas tout à fait honnête.

Les quelques lignes qui vont suivre devraient remettre les pendules à l’heure avant que je reprenne.

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J’ai passé toute mon enfance en immeuble à Marseille, à cent mètres de la gare de la Blancarde, au deuxième étage, c’est-à-dire pile en face des gros réverbères de l’avenue Foch. C’est dire si je suis bien placée pour savoir qu’on s’habitue à tout et que le bonheur se satisfait très bien du bruit des trains provençaux et de la lumière jaune de moches lampadaires.

Mais forte de cette expérience, j’ai décidé que mes enfants connaîtraient l’obscurité de la nuit, qui seule permet de distinguer la magique clarté des étoiles et que jamais aucun voisin caractériel ne toquerait de son balai au-dessus de nos têtes, et encore moins en dessous.

Ceci pour expliquer que depuis que j’ai des mômes, j’ai toujours habité en maison.

Mais comme dit l’oncle Jean-Pierre, n’est pas rural qui veut.

Je me suis découvert à la campagne un petit côté années 50 dont je ne suis pas très fière. Le moindre petit passage de mulot, je ne parle même pas de souris, me fait grimper sur les tables en hurlant et en serrant frénétiquement les cuisses.

J’ai une explication psychanalytique à cela, que je vous épargne, mais je dois reconnaître que la situation est des plus vexantes. Parce que les années 50, quand on a les cheveux élégamment crantés et des escarpins vernis sur des jambes gainées de soie, ça passe encore, mais pieds nus, en short et chemise, un pinceau dans les cheveux, c’est tout à fait ridicule.

Achevé, le ridicule ?

Même pas.

Je me croyais tarte avec les souris, je ne connaissais pas encore les cafards géants de la rue Jabotinsky.

Entendons-nous bien.

Les cafards géants, on pense bien qu’enfant d’un grand port comme Marseille, je connais par cœur. De très loin, mais je connais.

A ceci près qu’en Israël, où tout est exacerbé, la nature comme les humains, tout est infiniment « plus ». Les intelligents infiniment plus intelligents. Les crétins infiniment plus crétins. (Surtout quand ils s’appellent Pinhas).

Et les cafards infiniment plus cafards. Si, si, c’est possible. Les mêmes que dans tous les grands ports du sud… sauf qu’ici, en plus, ils ont des ailes.

Ils ont des ailes et ils volent.

Rien que de l’écrire, j’en ai le frisson.

Juin 2009. Ça manquait, non ? Ces espèces de bestioles noires, rapides, ailées, avec de très longues et très frémissantes antennes, argh, provoquent en moi un sentiment de répulsion inimaginable. Totalement incontrôlable… et passablement hystérique.

Les enfants sont, comme à leur habitude dans les cas extrêmes, mer-veil-leux. Dès qu’un danger se profile, ils font bloc, quelle que soit l’heure. Les deux filles blotties l’une contre l’autre autour de moi et Lucas à l’avant-garde, la tong à la main, pendant que je couine ne le tue pas, ne le tue pas.

Donc, étape 1, on abat sur le malheureux djouk un récipient quelconque, enfin quelconque, je devrais plutôt écrire en relation plus ou moins directe avec la poubelle, le must du must étant la poubelle elle-même.

2, on glisse sous la poubelle renversée un morceau de carton pendant que je hurle tu vas lui couper une antenne, tu vas lui couper une antenne.

Puis on, enfin Lucas soulève le tout, étape 3, en prenant garde de ne pas laisser échapper le monstre, au risque de voir sa mère faire une syncope, tu penches trop, tu penches trop, et direction la fenêtre, non, non, ne te retourne pas, attention, aaaahhhhhh.

Les bestioles se retrouvent un peu ahuries dans le jardin du dessous. Parfois, quand c’est moi qui mène l’opération, parce que Lucas n’est pas toujours là voyez-vous, quand c’est moi qui gère, donc, le cafard est content, il n’atterrit pas tout seul, généralement, la poubelle valse avec lui et le carton aussi, aaaahhhhh. Epique.

Attends au moins que l’affreux Rahamim soit dessous, a férocement souri ma belle Pauline, qu’on n’ait pas tout perdu. Il faut dire qu’elle en veut beaucoup à notre vieil animal de propriétaire qui a encore mal parlé à sa douce népalaise Rina devant elle hier.

J’ai cru que ma fille allait sauter par la fenêtre pour aller expliquer au malotru sa façon de penser. Ah, on s’en souviendra, de Jabotinsky, c’est moi qui vous le dis.

Il n’empêche.

De l’analyse, il ressort que.

J’ai instauré avec ces insectes répugnants une espèce de cessez-le feu qu’ils respectent sous la garde des chats appelés en renfort. La journée, ils ont le bon goût de ne pas se montrer. Et la nuit, j’ai la prudence de ne pas mettre seulement un orteil dans la cuisine. Le compromis se passe plutôt bien, je dois le reconnaître.

D’autant que j’ai rendez-vous demain avec deux agents immobiliers.

Juillet 2011. C’était alors mon troisième déménagement israélien. Héroïque, non ? Là, je suis dans les cartons du 4e. 4 ans, 4 déménagements. Un piano, une bibliothèque, trois ados, deux chats, non 3, maintenant, si on compte l’israélien. Je tiens le bon rythme, les enfants, je tiens le bon rythme.

Juin 2017. Je lis ça en préparant le quoi ? Le cinquième ? Le sixième déménagement ? Pourquoi, mais pourquoi ?