Au printemps de 1944, dans le wagon à bestiaux qui les transportait vers l’est de l’Europe, une centaine de personnes sont restées debout pendant quatre jours sans dormir.

Parmi elles, Eva : dix ans à l’époque. Mardi dernier, elle raconte son histoire aux étudiants du collège du Comté de Natrona, à Casper dans le Wyoming (États Unis). À l‘arrêt du train, lorsqu’elle a réussi à regarder par une fente dans la paroi, elle n’avait aucune idée d’où elle se trouvait.

En quittant son petit village roumain, elle ne savait pas qu’elle était sur le point d’endurer des horreurs et d’apprendre des leçons qui lui serviraient pour toute sa vie : des leçons de survie, mais encore plus des leçons de pardon.

Les portes du wagon s’ouvrirent.

On la fit descendre avec sa sœur jumelle Miriam, leurs parents et d’autres membres de la famille, on les poussa vers une plaque de béton de 10 mètres sur 25 : la « plateforme de tri ».

Cette plateforme servait d’entrée au camp de concentration d’Auschwitz (le nom en allemand de la ville voisine de Oświęcim, en Pologne occupée). C’est dans ce camp que des centaines de milliers de familles furent déchirées et exterminées par les Nazis entre 1940 et 1945.

Un gardien demanda à leur mère si Eva et Miriam étaient jumelles ; ayant reçu une réponse affirmative, il écarta les deux jeunes filles et envoya le reste de la famille à la mort.

Après avoir reçu des tatouages d’identification au bras gauche, Eva et sa sœur furent envoyées au laboratoire du Docteur Joseph Mengele, où elles subirent des examens et des expériences pendant l’année qui suivit.

Dans les latrines, on trouvait des cadavres d’enfant ; dans les baraquements, des hordes de rats.

Une des étudiantes, Tresa Dilts, pose une question : comment Eva a-t-elle survécu ?

Eva répond que c’était grâce à son père : il avait désiré un fils, et n’avait pas pardonné aux jumelles d’être des filles !

« J’avais appris à m’esquiver, à m’affirmer face à mon père, dit-elle. Lorsque je suis arrivée à Auschwitz, j’avais déjà quatre années de défi de l’autorité derrière moi. Je n’allais pas laisser gagner les Nazis. »

Mais sa lutte n’était pas plus facile pour autant.

La journée commençait à 5 heures.

L’appel avait lieu à 6 heures, dehors par tous les temps, et sans tenir compte de l’habillement.

Après une collation immangeable, Eva et d’autres jumeaux enduraient des séances de huit heures debout, nus dans une pièce où Mengele et ses adjoints mesuraient chaque aspect de leur corps. Ces mensurations étaient ensuite comparées à celles de leur jumeau et à celles d’autres enfants.

« Le seul moyen d’y faire face c’était de ne pas y penser. » dit Eva.

Un jour Miriam a subi une prise de sang dans un bras, et de multiples piqûres dans l’autre. Eva est convaincue que ces traitements sont la cause des problèmes rencontrés par sa sœur lors de ses grossesses, et du cancer qui l’a emportée en 1993.

En décembre 1944 les attaques aériennes des Alliés devinrent fréquentes ; les expériences médicales cessèrent.

Au début de janvier 1945, il y a exactement 70 ans, les gardes donnent l’ordre aux prisonniers d’emballer leurs habits pour le départ en Allemagne. Ayant compris qu’il s’agissait d’une marche vers la mort, Eva et Miriam se cachèrent dans les baraquements.

Le lendemain, les Nazis partirent, mais ils revinrent quelques jours plus tard avec des mitrailleuses pour éliminer les prisonniers restants, et des explosifs pour faire sauter les chambres à gaz et les fours crématoires.

Encore une fois, Eva et Miriam ont survécu ; avant la fin de janvier, le camp fut libéré par une division ukrainienne de l’armée soviétique.
Après la guerre Eva rentra chez elle dans son village roumain ; elle y trouva une cour envahie de végétation, une maison saccagée, quelques bribes de photos.

La vie en Roumanie sous le régime communiste était terrible : files d’attente d’une journée entière pour acheter du pain, confiscation de denrées alimentaires, disparitions – surtout de Juifs, considérés comme responsables de la guerre.

Après une attente de deux ans, Eva et Miriam ont obtenu leurs visa pour Israël grâce à l’aide d’un ami. En y arrivant, dit Eva « pour la première fois depuis l’âge de 6 ans j’ai pu dormir sans craindre la persécution. »

Ayant gravi les échelons dans l’armée israélienne, elle se maria et se retrouva à Terre Haute, dans l’état d’Indiana.

Pendant tout ce temps, comme on le comprend aisément, ses expériences terribles durant l’Holocauste la hantent au point qu’elle ne cesse de se considérer comme une victime.

Deux événements ont contribué à un changement de perception.
D’abord la mort de sa sœur ; Eva est effondrée de ne pouvoir se rendre aux obsèques en Israël.

Ensuite sa rencontre, en collaborant à un documentaire filmé en Allemagne, où elle témoigne en tant que survivante des expériences médicales d’Auschwitz, avec un des rares médecins du camp qui avait fait preuve de compassion envers les prisonniers.

Au retour à Terre Haute, Eva passe des heures dans les magasins à la recherche d’une carte de remerciement à envoyer au médecin ; ensuite elle passe dix mois à réfléchir à la lettre de pardon qu’elle compte lui envoyer ; et encore quatre mois à l’écrire.

« C’était un acte d’auto-libération. » dit-elle.

Certains sont étonnés en entendant comment Eva est passée de la condition de victime au pardon ; ils lui demandent comment elle arrive à pardonner à ceux qui ne se seraient jamais repentis de leurs crimes.

Elle répond que Mengele, Adolf Hitler, Heinrich Himmler et les autres chefs de file du Troisième Reich et de l’Holocauste n’auront de pouvoir sur ses souvenirs et sur sa vie que si elle le leur permet.

En introduction à sa présentation aux étudiants, Eva précise que pardonner n’est pas oublier. À la place de « pardonner, oublier » elle préfère la formule « pardonner, guérir. »

« Le pardon, dit-elle, ne coûte rien ; et il ne requiert pas d’action de la part de ceux qui vous ont fait du tort.

« La colère sème la guerre ; le pardon sème la paix. »

Remerciement à Elizabeth Anne Muller pour la traduction du texte