Jéthro et la conscience d’Israël.

Tout Juif quelque peu éduqué vous dira que ce shabbath occupe une place particulière dans le cycle des lectures hebdomadaires de la Torah. Nous y lisons en effet la parasha Yitroh composée des chapitres 18 à 20 du livre de l’Exode avec son apogée : la promulgation des Dix Paroles (ou Dix commandements) au mont Sinaï, quarante-neuf jours après la sortie des Hébreux d’Egypte.

Il n’est pas innocent que cette parasha qui contient un enseignement essentiel du judaïsme porte le nom d’un prêtre étranger, madianite, idolâtre au départ, puis rallié au peuple d’Israël. Il y a là, de la part des rabbins qui ont fixé le canon biblique, puis la division de la Torah en péricopes, une volonté évidente de faire passer un message fort pour le peuple juif comme pour l’humanité.

La parasha s’ouvre sur ce verset (Exode 181) : « Jéthro, prêtre de Madian, beau-père de Moïse, entendit tout ce que Dieu avait fait pour Moïse et pour Israël Son peuple, que l’Eternel avait fait sortir Israël d’Egypte ». C’est cette shemoua, cette nouvelle entendue, qui fait que Jéthro sort à la rencontre de Moïse et du peuple, sortie que nos commentateurs interprètent comme un ralliement, voire comme une conversion à la religion d’Israël de la part de ce prêtre respecté chez les païens.

C’est ce même Jéthro qui va s’informer auprès de Moïse du fonctionnement de la justice au sein de l’assemblée et qui va lui donner des conseils pour alléger sa charge et la répartir sur les anciens du peuple. On est en droit d’imaginer que Jéthro, même s’il n’a pas assisté à la théophanie du Sinaï (puisque Moïse le renvoie vers son pays juste avant, Exode 18:27), est désormais partie prenante du destin d’Israël.

Ce passage central de la Torah nous interpelle et nous interroge quant à notre positionnement de Juifs par rapport au monde qui nous entoure. Leo Baeck (1873-1956), rabbin allemand, président à partir de 1933 de la Reichsvertretung der Deutschen Juden, déporté à Therensienstadt pour ne pas abandonner sa communauté, émigré en Angleterre après la guerre, grand érudit et chef de file du judaïsme libéral, affirmait que « le judaïsme n’est pas une île », voulant signifier par là qu’il était impensable pour un Juif de se renfermer sur sa communauté et d’opposer des œillères à tout apport de l’extérieur.

L’épisode de Jéthro venant vers le peuple d’Israël et proposant à Moïse d’organiser le système judiciaire relève de cette vision universaliste du judaïsme. Léon Askénazi, lors d’une conférence donnée en 1988 au Centre Rachi, citait une communication du grand rabbin Meyer Jaïs adressée au journal Le Monde pour établir une distinction entre les notions de « religion universelle » et de « religion universaliste ».

Dans la première, Askénazi met le christianisme, dans la seconde le judaïsme. Il expliquait que pour le christianisme, « tous les membres de l’universel humain sont […] en principe et a priori candidats au christianisme, alors que la tradition juive se présente comme universaliste, c’est-à-dire qu’elle a une conception positive de la destinée de tout l’univers humain, non pas en dehors du judaïsme, purement et simplement, mais selon le judaïsme qui, lui, est la religion d’Israël.

La religion d’Israël englobe donc le sens de la destinée religieuse de toute manière d’être homme – y compris la chrétienne – sans toutefois se présenter comme une religion universelle se proposant, s’imposant à tous, et impliquant une conception universelle de la destinée politique de toute manière d’être homme. »

Si l’on rapporte ce propos de « Manitou » à l’épisode de Jéthro et à la vision de Leo Baeck, on comprend qu’une évidente perméabilité entre le message juif et celui d’autres spiritualités ou religion ne représente pas un danger, mais bien au contraire, un enrichissement mutuel au niveau des hommes.

Que ce soit un étranger, l’Autre, le tout-Autre, que représente Jéthro, qui, réceptif à l’aventure de ce peuple d’esclaves fraichement libérés et à sa dimension spirituelle, vient s’adjoindre à cette assemblée et lui proposer sa contribution est parfaitement symbolique.

Israël a traversé l’histoire, mais l’histoire des autres l’a également traversé.

Il serait absolument inexact et restrictif d’affirmer que le judaïsme a superbement ignoré les sociétés qu’il a croisées. Il y a eu osmose à bien des époques et en bien des pays.

Cela n’a jamais représenté un appauvrissement de la pensée et de l’idéal juifs. Il y a certes eu bien des occasions d’assimilation et de déperdition du message d’Israël, mais le fameux she’ar yashouv, « un reste reviendra » du prophète Isaïe (10:21-22) a garanti la survie et la poursuite de sa vocation.

Quant à l’apport des « étrangers », depuis Jéthro, il est loin d’avoir été négligeable, qu’il s’agisse de convertis célèbres ou très simplement d’amis fidèles de notre peuple. – La rencontre de Jéthro avec Moïse et le peuple précède, comme nous le disions plus haut, la promulgation des Dix Paroles, sorte de charte pour l’humanité tout entière depuis lors.

Il n’est jusqu’au symbole de la justice à travers le monde qui n’emprunte l’image des tables de la Loi, parce que, désormais, ces paroles qui interdisent l’idolâtrie (toutes les idolâtries), le meurtre, le vol, l’adultère, la convoitise, qui commandent l’honneur dû aux parents et instituent un jour de repos hebdomadaire, se sont imposées à la conscience universelle. – Il est essentiel que, pour le judaïsme, ce soit un étranger qui soit venu reconnaître la spécificité de son expérience d’affranchissement de l’esclavage d’Égypte et ait proposé  de s’y associer.

Non, le judaïsme n’est pas une île. Il doit savoir reconnaître tous les porteurs d’idéaux de morale et de spiritualité. Et même s’il s’accroche obstinément à certaines de ses particularités, celles-ci ne peuvent le séparer des nations. Elles seront destinées à disparaître lorsque le monde aura atteint un niveau messianique vers lequel nos prières et nos efforts doivent nous diriger. Toujours selon le prophète Isaïe (56:7) : « Car Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ».

Daniel Farhi.