Les bruits arrivaient à nous, que les américains approchaient de Nuremberg. Malgré la joie que nous procurait ces nouvelles, nous étions très inquiets. Nous savions, par expérience, que le moment venu, nous serons évacués, et qui sait, peut-être abattus.

Dans des moments pareils, il y avait toujours plus de victimes que « la normale. »

Après une rapide sélection, plusieurs groupes furent formés, et je me retrouvai avec « les faibles », tous de l’infirmerie… « On » disait que ceux qui ne savaient pas marcher iront en train, et mon groupe de malades se retrouva prêt à partir tout comme les autres « marcheurs ».

Il eut des scènes terribles au départ; des prisonniers qui se traînaient furent » liquidés » sur place, et je m’étonne encore aujourd’hui, que j’ai pu partir avec les marcheurs…

On marchait à cinq de front en se tenant par les coudes. Nous n’avions rien reçu comme provisions de route, et on prévoyait un long trajet…

De cette marche de la mort (comme on l’a surnommée plus tard),je n’ai que très peu de souvenirs. Comme si ma mémoire n’avait pas voulu enregistrer les faits. On a marché des jours et des nuits! Je n’ai retenu aucun nom des villages qu’on traversait. Je ne levais même pas la tête pour voir où on était. Ma seule préoccupation consistait à me maintenir dans le rang de mes compagnons et surtout de ne pas tomber par terre.

Dès qu’un prisonnier fléchissait le genou et ne pouvait plus suivre la cadence de la marche, il était perdu. Les autres qui l’encadraient étaient obligés de le lâcher et il restait au sol jusqu’à ce que la colonne soit passée et ensuite on entendait un coup de feu tiré à bout portant par l’arrière garde qui nous suivait avec les chiens S.S. qui hurlaient à mort.

Aucun prisonnier ne pouvait survivre. Les ordres de Himmler étaient très stricts. Au sein de notre groupe on faisait tout ce qui était possible pour ne pas lâcher un camarade et on se tenait serrés, mais malheureusement parfois c’était impossible, parce-que le gars était au bout du rouleau, et n’avait plus le choix.

Nous-même étions des candidats à cette éventualité à tout moment et notre hantise ne faisait que s’amplifier. Combien de jours pouvions-nous encore tenir ?

Honnêtement, je ne sais pas combien de temps a duré cette marche. 10 jours peut-être ? On s’arrêtait de temps en temps pour nous reposer à même le sol et je me rappelle que j’ai essayé de déterrer, en dessous de la neige, des petites plantes pour voir, si l’on ne pouvait pas manger les racines…

Sur l’ordre de se remettre debout, on repartait comme des zombies, soudés l’un à l’autre et se soutenant mutuellement.

Encore une fois, les S.S. fuyaient vers des cieux meilleurs mais ne nous lâchaient pas. Ils nous emmenaient avec eux, contre notre gré, pour que nous ne puissions pas recouvrir la liberté.

Pendant toute la durée de cette marche, pas une goutte d’eau, pourtant certains jours le soleil brillait de tout son éclat. Nous étions au mois de mars 45 et certaines journées étaient aussi chaudes qu’en plein été.

Le nom de DACHAU était connu de tout le monde. On savait qu’il existait depuis 1938 ou même avant, et que c’était un camp modèle. Les réfugiés juifs allemands en parlaient déjà, quand ils sont venus en Belgique. Le camp était immense, on pouvait s’y perdre tellement il y avait des baraques et des rues.

A mon arrivée dans ce nouveau palace il se passa quelque chose de nouveau et d’inusuel ! On nous demanda de faire enregistrer nos noms !

Après tous mes transferts où les listes nous accompagnaient et où il suffisait de pointer notre présence, je trouvais très étrange cette demande d’enregistrement.

C’est par nationalité que les rangs se formèrent parce qu’à Dachau il y avait des prisonniers de tous les pays.

Tout de suite je compris l’avantage de cette demande. Et si les Allemands n’avaient pas eu le temps d’emporter les listes de tous les prisonniers ? Peut-être, était-ce le moment de me « libérer » de mon état civil de Juif polonais ???

Les rangs commencèrent à se constituer et toutes les nationalités se regroupèrent entre-elles. Bien entendu, on avait demandé aux Juifs de se mettre dans une file à part.

Je n’eus pas beaucoup de temps pour réfléchir et je pris la décision de me placer dans le rang des Belges. Mon audace me stupéfiait. Je savais que ce n’était pas ma place et j’avais entendu parler des punitions infligées aux prisonniers qui commettaient des infractions au règlement…

La S.K. avec son travail de 24h/24. Mais la tentation était trop grande et je restai dans la file avec les Belges.

Alors commença le supplice mental : que dire, quel nom invoquer ? Bien sûr, j’aurais pu dire De Smet, ou Van Belle ou n’importe quel nom à vraie consonance belge, mais j’étais tenaillé par la peur de l’arrivée des listes officielles et qu’on découvre la supercherie. Quelle excuse pourrais-je invoquer pour expliquer ma fausse déclaration?

Pendant ces longues heures d’attente je me torturai l’esprit pour trouver une solution à ce problème et j’arrivai à la conclusion qu’il fallait seulement modifier mon nom pour lui donner une consonance moins juive et qu’ainsi je pourrais toujours dire qu’on l’avait mal orthographié et que je n’y étais pour rien.

Et pourquoi j’étais dans la file des Belges, parce que je venais de Bruxelles et que je croyais y être à ma place…

Je me forgeais ainsi cette parade complètement ridicule, mais qui apaisait mon anxiété de commettre un crime contre les autorités allemandes du camp.

Finalement, je jugeai que VAN SILBEER sonnait comme un nom non juif, et je me le répéta sans cesse dans ma tête. En arrivant devant le jeune homme qui notait nos noms, je sentais que mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine et j’avais peur que cela se voit.

Je lui déclarai que je suis Théo Van Silbeer de Bruxelles, né à Covele, date de naissance exacte, au lieu de Towia Zilberberg né à Kowel (Pologne).

Le responsable(un jeune garçon de Liège) qui prenait note des noms tiqua sur le Covele (prononcé Sovele) et me demanda où était située cette ville. Je lui répondis que ce village se trouvait dans le brabant… On ne peut pas connaître toutes les villes et villages du pays qu’on habite.

Et je me retrouvai au bloc des Belges. J’étais naturalisé avant l’heure !

Dans ma chambrée dormait aussi le jeune homme qui avait enregistré nos noms à l’arrivée dans le camp. Un jour, il vint vers moi et me regardant droit dans les yeux me dit : « Toi tu n’es pas belge, hein ? » Bien entendu j’ai protesté de toutes mes forces, mais continua-t-il, tu ne dois pas t’en faire. J’ai appris plus tard que ce garçon était le fils d’un commissaire de Liège. Il avait du flair !

J’ai eu une autre aventure, si on peut appeler ça ainsi, quand on nous a demandé de passer chez Monsieur le curé pour se confesser !

A mon arrivée chez cet ecclésiastique, prisonnier comme moi, il me demanda où j’avais été baptisé. N’étant pas préparé à cette question, j’ai commencé à bredouiller. Puis il me demanda le prénom de ma maman. Je lui répondis Sarah… Je tremblais comme une feuille. J’aurais pu dire n’importe quoi, mais j’étais comme paralysé. Il avait certainement tout compris, puisqu’il me mit une hostie en bouche, me signa, et me dit: c’est bon, tu ne dois plus revenir !

Pendant plusieurs jours j’ai vécu dans des transes, de peur que ma supercherie ne soit découverte, mais personne n’avait mouchardé. Je leur dois une fière chandelle !