Comment les anthropologues et historiens du futur qualifieront-ils la période que nous vivons ? L’Ere Post-Vérité (1), l’Age des Machines, la Fin des Hommes, … ? Bien malin qui pourrait le prédire.

Il me semble pour ma part que le nom correspondant le mieux à ce début de XXIe siècle e. c. est celui de « civilisation du bruit ». Nous vivons en effet dans un tourbillon permanent de bruit, que ce soit au sens physique du terme (sonneries de téléphone se manifestant en tous lieux et à tout moment, klaxons, bruits de chantiers, annonces diverses émanant de nos appareils « intelligents », musique plus ou moins agréable se déversant dans nos oreilles en provenance du téléphone d’un voisin de bus ou de la chaîne hi-fi d’un appartement tout proche, etc.), ou au sens qui lui fut attribué par Claude Shannon dans sa théorie mathématique de la communication, et qui désigne tout signal perturbant ou empêchant la réception d’une information (2).

Ce dernier sens me semble particulièrement adapté pour désigner une époque où « l’information » est martelée ad nauseam, diffusée « en temps réel » et mise à jour chaque minute, alors que le contenu de celle-ci s’appauvrit de jour en jour. Une époque où l’aspect attractif du message prime son contenu et où la présence du messager sur les réseaux « sociaux » compte plus que sa maîtrise de la langue dans laquelle il s’exprime ou du sujet dont il parle. Une époque où la fiabilité d’un article se mesure au nombre de « likes » qu’il reçoit, et où l’information doit, sous peine de passer à la trappe, être réductible à 140 caractères. Une époque, enfin, où les images, jadis simples supports visuels de l’information, tendent de plus en plus à se substituer à celle-ci.

Je me suis demandé, à l’approche de notre parasha, comment les choses se dérouleraient si D’ieu décidait de Se dévoiler aujourd’hui comme Il l’a fait au Mont Sinaï et de renouveler, pour notre génération, le don de la Torah.

Devrait-Il s’exprimer en « langage SMS » et truffer Son discours d’anglicismes, afin de S’assurer d’être compris par les plus jeunes ? Devrait-Il faire suivre le Décalogue de barbarismes tels que « #LesDixCommandementsVersionOriginale » ou « #JeSuisDieu », afin de S’assurer que Son message sera bien relayé et partagé ? Devrait-Il, pour répondre à l’impératif du « politiquement correct », revoir le texte du cinquième commandement ? Devrait-Il, enfin, contrevenir à Son propre deuxième commandement afin d’être plus visible sur Facebook, Instagram, Snapchat, etc. ?

Le message a beau être d’importance, il n’est guère facile pour D’ieu de se faire entendre à l’ère du 2.0 et de la réalité « augmentée » !

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le don de la Torah a eu lieu en plein désert, lieu silencieux par excellence: le מִדְבָּר (midbar) est en effet le seul endroit permettant d’entendre distinctement Celui qui parle (מְדַבֵּר, medaber) ! Et c’est bien maladroitement que nous traduisons par « dix commandements » l’expression hébraïque עֲשֶׂרֶת הַדִּבְּרוֹת (‘asseret hadibrot), qui signifie littéralement « les dix paroles« , et que nos Sages relient aux dix paroles par lesquelles D’ieu créa le monde. Serait-il possible que tout le bruit fait autour de ces dix « commandements » nous empêche d’entendre le sens et la portée véritables de ces paroles ?

Pourtant, me direz-vous, la manière dont le texte de notre parasha décrit le dévoilement divin n’a rien à envier aux spectacles audio-visuels les plus modernes:

« Or, au troisième jour, le matin venu, il y eut des tonnerres et des éclairs et une nuée épaisse sur la montagne et un son de cor très intense. Tout le peuple frissonna dans le camp. Moïse fit sortir le peuple du camp au-devant de la Divinité et ils s’arrêtèrent au pied de la montagne. Or, la montagne de Sinaï était toute fumante, parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme; sa fumée montait comme la fumée d’une fournaise et la montagne entière tremblait violemment. Le son du cor allait redoublant d’intensité; Moïse parlait et la voix divine lui répondait. » (3)

« Or, tout le peuple fut témoin de ces tonnerres, de ces feux, de ce bruit de cor, de cette montagne fumante et le peuple à cette vue, trembla et se tint à distance. » (4)

A première vue, il semblerait donc que le Décalogue ait été donné aux Hébreux dans un déluge de bruit – dans les deux sens du terme ! Nous comprenons cependant des paroles de Moïse qu’il n’en est rien.

Au peuple effrayé à la vue de ce spectacle, Moïse répond en effet : « Soyez sans crainte! C’est pour vous mettre à l’épreuve que le Seigneur est intervenu ; c’est pour que sa crainte vous soit toujours présente, afin que vous ne péchiez point » (5). Il s’ensuit que, dans ce cas précis, les sons et les images accompagnant le message en sont partie intégrante : il ne s’agit pas uniquement d’attirer l’attention du peuple, à la manière d’un roulement de tambour avant l’annonce d’un décret officiel, mais bien d’amplifier la portée du message divin afin de garantir que celui-ci continuera à être entendu longtemps après qu’il aura été délivré. Nous sommes donc à l’opposé du bruit décrit par Claude Shannon et dont notre époque est si friande !

Le Midrash nous enseigne d’ailleurs qu’au moment du don de la Torah, « pas un oiseau ne piailla, pas un ne s’envola, pas un bœuf ne meugla, les ophanim (6) ne volèrent pas, les seraphim (5) ne dirent pas ‘saint, saint [est l’Eternel]’, la mer ne bougea pas, les créatures ne parlèrent pas, le monde entier se tut et se tint coi, et la voix se fit entendre : Je suis l’Eternel… » (7).

La création entière faisant silence à l’unisson afin d’entendre la voix du Créateur, voilà bien un événement unique dans l’Histoire. Et pour cause: plus jamais D’ieu ne S’est dévoilé aussi totalement qu’Il ne le fit à ce moment-là. Nous, en revanche, avons le pouvoir de Le dévoiler chaque jour, en entendant Ses paroles comme si elles étaient prononcées aujourd’hui même (8). Mais cela ne peut se faire que si nous parvenons à faire taire les bruits nous empêchant d’accéder à l’information véritable : le son de la voix délivrant le message divin et qui, selon un enseignement de nos Sages, n’a jamais cessé de s’exprimer; il suffit de tendre l’oreille pour l’entendre…

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(1) Voir Sommes-nous entrés dans l’ère de la post-vérité ?, Akadem, février 2017

(2) Voir La théorie de l’Information de Claude Shannon, ArchivEngines, 16 décembre 2015, et plus particulièrement le diagramme suivant:

shannon-model

(3) Exode XIX, 16-19

(4) Exode XX, 14

(5) Idem, verset 16

(6) Les ophanim et les seraphim sont des créatures célestes que, faute de mieux, nous appellerons « anges ».

(7) Midrash Shemot Rabba XXIX, 9 (traduit par mes soins)

(8) Voir le commentaire de Rashi (Rabbi Shlomo Yits’haki, France, 1040-1105) sur Exode XIX, 1