Un jour, j’apprends, qu’un transport est en préparation. Les nouvelles circulaient par l’intervention des amis qui avaient des contacts avec nos camarades travaillant à la « schreibstube » ( bureau du camp ).

Effectivement, quelques jours plus tard, on a  » sélectionné « 350 hommes au  » hasard « , et j’en faisais partie. Nous, les déportés, nous ne savions rien de la destination. Nous étions comme du bétail qu’on mène à l’abattoir. En cours de route, j’apprends qu’on va à AUSCHWITZ.-BABITZ. (Neuberon ).

Ce nom ne me disait pas grand chose. Je ne l’avais jamais entendu. Par contre, certain de mes camarades étaient inquiets, et prononçaient ce nom d’Auschwitz en baissant la voix…

La seule chose, que je pus en tirer, était qu’on n’avait pas de chance d’aller vers cette direction.

A l’arrivée, je constatai un changement de garde. On n’avait plus de la Werhmacht, mais des soldats habillés en bleu. Comme partout ailleurs, ce sont des attentes interminables, des triages et contrôles de nos bagages, avec le même résultat. Allègement du peu qui nous restait.

Ce camp était vide, et venait d’être terminé. Pas d’autres prisonniers que nous les nouveaux arrivants, mais des dizaines de milliers de souris et rats sautaient d’un trou dans un autre, au milieu de la cour, où nous nous trouvions sans avoir peur de nous, même quand nous bougions nos pieds pour les effrayer… Ils nous regardaient avec leurs petits yeux perçants et semblaient nous narguer.

Les baraques en bois, étaient disposées en cercle, et entourées de fil de fer barbelés. Des miradors, surmontaient les endroits stratégiques, et on voyait de loin une mitrailleuse braquée vers l’intérieure du camp, et le soldat qui la desservait.

Dans les autres camps, je n’avais jamais vu cela…

Nous eûmes droit à un petit discours de « bienvenue », tenu par le nouveau Judenaelterste ( un juif anversois ), très mal à l’aise dans sa nouvelle fonction., et qui nous énonça les règles élémentaires de la vie dans ce camp. Cela se résumait à très peu de chose : marchez droit, obéissez, et tout ira « bien » pour vous.

Les lits superposés des baraquements étaient vides, uniquement des planches. C’est nous qui devions remplir les paillasses avec de la paille, et faire le nettoyage des chambres. Tout ça à un rythme accéléré et dans un temps record. Le lendemain matin, à 4 ½ h., nous sortions travailler sur un chantier.

L’automne 42 se faisait sentir, car dans cette région le climat est déjà très froid le matin à cette heure-là…Je commençais à souffrir de ce vent glacial qui vous cingle le visage comme des lames de couteaux. On nous mena, en plein champ, dans un « schart », où il fallait creuser et détacher la terre glaise glacée, et charger cette glue sur des wagonnets, faisant la navette, entre nous et l’endroit du déversoir. Je doute que ce travail servait à quelque chose d’utile. Nous en avons fait, ailleurs, mais ici, je ne pense pas que cela pouvait servir à quoi que ce soit. Nous étions trop isolés, et il n’y avait pas de contremaître pour diriger les travaux.

De toute façon, je n’avais aucun intérêt pour ce que je faisais, et mes pensées vagabondaient hors de ce champ maudit.

Nos gardes supervisaient notre travail, ainsi que les responsables juifs qui nous accompagnaient et nous encourageaient de la parole Il fallait, surtout respecter les normes, et avoir rempli son wagonnet, quand la loco arrivait pour emmener le chargement. Le système était le même qu’à Kleinmangersdorf.

Quand, il y avait des lacunes, des wagonnets mal remplis, les gardes distribuaient des coups aux responsables de ces actes de « sabotage », et ça laissait des traces.

Les nouveaux gardes que nous avions, portaient des uniformes bleus, avec des galons blancs et rouges. C’était les soldats de la Deutsche Reichbaan.

Il arrivait aussi qu’on travaille aux rails de chemin de fer. Le transport de ces barres d’acier se fait à l’aide de grandes tenailles, tenues de part et d’autre avec les deux mains par plusieurs hommes échelonnés sur la longueur du rail. Toutes les manœuvres se font sur commande unique, surtout le « levez» et « déposez » du matériel. On pouvait parfois être 10 ou 12 hommes, pour un rail.

Inutile de dire, que le poids à supporter est énorme, et que la marche dans ces conditions est très incommode et dangereuse. Nous étions déjà sous-alimentés, et partir du camp, le matin à 4 ½ h., avec uniquement une tasse d’erzatz de café noir, sans sucre, et travailler toute la journée avec le ventre vide jusqu’à 19 h., n’était pas idéal pour nous donner des forces, pour ce travail de bagnard.

Notre main-d’œuvre, était louée par notre Lagerführer, selon la demande extérieure. Les entreprises qui nous « embauchaient » payaient un prix dérisoire pour ce travail d’esclave.

Souvent, les contremaîtres qui nous  » dirigeaient  » étaient des repris de justice, et assouvissaient leurs instincts bestiaux sur nous, en nous maltraitant, selon leur bon plaisir.

Je recevais, parfois, des bourrades dans les côtes, qui me faisaient perdre la respiration pendant des minutes, et cela sans aucune raison valable.

Les coups étaient distribués avec raffinement pour que cela fasse très mal, soit dans les côtes, soit sur les chevilles ou les parties sensibles…
Un exemple parmi d’autres : nous étions déjà au mois de décembre, la température descendait très bas, surtout où nous étions en Sylésie. Toute la colonne travaillait le long de la voie de chemin de fer. Nous posions des rails et des traverses en bois ( très lourds ) et près de moi un hollandais, grand gaillard, reçoit des coups d’un civil allemand ( un délégué des chemins de fer ). Pour quelle raison, je l’ignore.

Mon compagnon d’infortune, chancelle, tourne sur lui-même, et s’affaisse comme une masse, dans la neige épaisse.

Aussitôt, je m’empresse près de lui, ainsi que d’autres camarades, et nous essayons de le relever. Le contremaître ainsi que les gardiens s’approchent du malheureux, et veulent le faire relever à coups de pieds dans les côtes. L’homme était épuisé, plus un atome de force dans son corps, alors un des gardiens l’acheva d’un coup de crosse de son fusil, en plein cœur, et le laissa par terre, en nous interdisant de le mettre ailleurs, ou de le couvrir.

Il est resté sur le sol , dans cette neige humide et glaciale, jusqu’au soir, moment de notre retour au camp. Nous nous sommes relayés pour le transport de son corps, et je me souviens, que lorsque ce fut mon tour de le porter, le moribond vivait encore. Malgré nos encouragements pour lui donner de la volonté de tenir, il est mort dans mes bras : son cœur s’est arrêté de battre, à cause du froid. Avec quelques soins immédiats, cet homme aurait pu survivre. Un cas parmi des milliers

Ce hollandais, était un ami, et souvent, au camp, je faisais le traducteur pour lui. Il avait des difficultés pour comprendre l’allemand, et le yddish était totalement une langue étrangère pour lui. Il m’avait raconté, que chez lui, à Amsterdam, ses parents exploitaient une affaire de charbon en gros, avec plusieurs camions, et qu’après la guerre, lui Van Lochem, m’invitera en Hollande, et on fera la belle vie…Il m’appelait Taïhoo, et sa voix joyeuse me sonne encore aux oreilles.

Chaque jour, était un combat pour survivre. Quand on rentrait au camp, le soir, fourbu, affamé, on avait gagné la bataille du jour pour la survie, et il fallait se préparer pour affronter la bataille du lendemain. Se préparer, voulait dire, faire l’inspection de sa  » garde-robe « , voir s’il ne manquait pas un bouton quelque part ; fouiner et chercher autour de soi pour trouver des loques sèches pour bourrer ses chaussures ; renouveler le papier Kraft, qu’on se mettait sur la poitrine, en- dessous de la veste, pour se protéger du froid. Eventuellement, se rendre à l’économat, pour changer ou obtenir une nouvelle paire de chaussures. Ce qui n’était pas toujours évident d’obtenir.

Et surtout, en finir au plus vite, avec ces préparatifs, pour aller dormir et récupérer quelques forces.

Malheureusement, il y avait encore des corvées internes, au camp, à exécuter. Colmater autour des baraquements, en déversant des brouettes de terre pour couper les courants d’air, travaux qui nous amenaient parfois jusqu’à des 11 h. du soir, et nous empêchaient de prendre notre repos. A 4 h. du matin, c’était le réveil, avec la mise en branle de tout le système concentrationnaire.

Encore, aujourd’hui, je m’étonne que j’ai pu résister à cette vie inhumaine. Un corps, en permanence sous-alimenté, un moral au plus bas, un état de santé chancelant et aucune perspective d’amélioration. La seule chose qui me soutenait, c’était l’espoir qu’un jour viendra et on atteindra un monde nouveau pour que je puisse reprendre ma place d’être humain. Mais, surtout, j’espérais vivre pour voir la défaite allemande. Mais ce n’était pas demain la veille !

A suivre…