J’avais décidé de ne pas entrer dans le débat autour de la déclaration du président Trump sur Jérusalem parce que, me semble-t-il, tout et son contraire avaient déjà été dit. Et puis, décidément non, je ne pouvais pas me taire s’agissant de la ville que j’aime le plus au monde.

Comme nous tous, j’ai trop souffert des deux récents votes de l’UNESCO (que je qualifie de révisionnistes) pour ne pas voir dans la reconnaissance par les États-Unis de la qualité de capitale d’Israël de Jérusalem un rayon d’espérance au sein d’un monde majoritairement hostile à ce petit pays dont, pourtant, à travers l’ONU, il avait rendu possible la création il y a 70 ans.

D’abord, je voudrais rappeler quelques souvenirs personnels liés à Jérusalem d’avant 1967. En 1960 et 1961, c’est au sein d’un groupe de l’UEJF d’alors que j’ai passé deux mois en Israël. Après le travail au kibboutz pendant un mois, on nous offrait une excursion d’une semaine à travers le pays.

Ce n’était pas dans des cars Pullman climatisés, mais dans des camions militaires débâchés, légèrement « tape-fesses », sur des routes dont beaucoup étaient encore en terre battue. Inutile de dire les nuages de poussière que nos engins soulevaient et dont nos poumons et toute la surface de nos corps s’emplissaient et se recouvraient généreusement.

Mais aussi, quel bonheur lorsque nous arrivions à Ein Guédi ou à Eilat de pouvoir plonger dans des sources ou dans la mer ! Nous avions entre 18 et 20 ans … – Par la suite, j’ai passé une année scolaire à Jérusalem dans le magnifique quartier de Talpiot, de 1964 à 1965, pour la fin de mes études rabbiniques.

La rue que j’habitais s’appelait (et s’appelle toujours) du merveilleux nom de Koré hadoroth, « Celui qui appelle les générations » (Isaïe 41:4). Après tout, il y a bien à Paris une rue Dieu dans le quartier de la porte Saint-Martin ! Au passage, cette rue était encore en terre battue à l’époque.

Mais c’était néanmoins un quartier résidentiel où se trouvaient plusieurs ambassades (tiens, tiens !). Tout en haut de cette rue bordée d’immenses eucalyptus habitait le grand écrivain Yossef Shmuel Agnon (prix Nobel de littérature en 1966, avec Nelly Sachs). Bon, je m’égare, mais je ne peux jamais m’empêcher d’évoquer ces excellents souvenirs.

Je me déplaçais alors avec un velosolex rapporté de France et devant lequel les passants ouvraient des yeux ronds car ils n’en avaient jamais vu. Tous ces souvenirs pour revenir à mon sujet. Je voudrais vous parler de l’immense sentiment de liberté que me donnait ce mode de locomotion.

J’ai même été jusqu’à Tel-Aviv et Haïfa avec mon velosolex ! Liberté oui, mais avec d’étranges limitations. Par exemple, lorsque je roulais vers Ramat-Rahel, je rencontrais soudain de grands panneaux jaunes indiquant, avec tête-de-mort à l’appui, stop, frontier ahead !

Et dans Jérusalem même, c’était la fameuse « porte Mandelbaum » qui n’avait de porte que le nom. Il s’agissait en fait de la maison qu’avait fait construire en 1927 un pieux rabbin, Simha Mandelbaum, sur un terrain vendu par des Arabes, pour y loger sa nombreuse famille.

Il meurt en 1930 alors que les heurts entre Arabes et Israéliens atteignent des proportions terribles, notamment lors du pogrom contre les Juifs à Hébron le 24 août 1929 au cours duquel 67 Juifs furent massacrés et plusieurs blessés ou violés. A partir de là, la maison Mandelbaum sera utilisée comme poste d’observation avancé pour la Haganah.

Elle sera en partie détruite par la Légion jordanienne pendant la guerre d’Indépendance, puis, à partir de 1949 et jusqu’en juin 1967, elle sera utilisée comme point de passage entre la Jordanie et Israël. A cette époque, il fallait monter sur le toit de Notre-Dame de France pour apercevoir le reste de la ville et bien sûr le kotel, le Mur occidental, dit des Lamentations.

Le 6 décembre dernier, Donald Trump, président des États-Unis, a reconnu Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. De fait, il a simplement entériné ce qui a toujours été prévu depuis la création de l’État en 1948 par le gouvernement unanime autour de David Ben Gourion.

D’ailleurs, toutes les institutions centrales du pays sont regroupées à Jérusalem : Knesseth, Cour suprême, tous les ministères, résidences du président de l’Etat et du Premier ministre. Mais alors, pourquoi ce tollé autour des propos de Trump ?

Parce qu’en faisant cette déclaration, il anéantirait toute solution négociée entre Israéliens et Palestiniens étant donné que ces derniers exigent que Jérusalem-Est soit la capitale de leur futur état.

Mais en ce cas, comment expliquer que depuis plusieurs dizaines d’années, alors que cette reconnaissance par les États-Unis n’avait pas eu lieu, les multiples rencontres entre dirigeants de l’un et l’autre des belligérants n’ait pas abouti ? Que dire aussi du libre accès aux lieux saints de toutes les religions depuis qu’Israël a annexé la partie Est de Jérusalem ?

Avant 1967, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans israéliens n’avaient aucun accès à leurs lieux saints, ou alors au prix d’efforts dissuasifs auprès de l’administration ? Aujourd’hui, des Arabes musulmans en tenue religieuse peuvent se promener librement dans la partie ouest de Jérusalem sans que personne y trouve à redire ; de même fréquent-ils les plages de Tel Aviv et de la côte en toute sérénité.

Ils peuvent se rendre librement sur l’esplanade des mosquées. Idem pour les Chrétiens israéliens qui peuvent faire pèlerinage sur les hauts-lieux de leur histoire, et notamment au Saint-Sépulcre.

Je n’ignore pas que ma position n’est pas alignée sur celle des Juifs libéraux américains, ni même celle de certains de mes collègues en Europe, laquelle est une position guidée par des raisons politiques et stratégiques.

Mais qui a dit que le rôle d’un rabbin, c’est-à-dire celui d’un pasteur d’âmes, est de se positionner dans le débat politique en oubliant les valeurs spirituelles qu’il est censé défendre et illustrer ?

Comment en est-on arrivé à ce que des rabbins déplorent que la première puissance mondiale reconnaisse à Israël le droit de choisir sa capitale, surtout si celle-ci est Jérusalem ? Pouvons-nous oublier la centralité de la ville sainte dans notre liturgie, dans notre littérature religieuse – de la Bible jusqu’au Talmud et aux grands exégètes du Moyen-Âge à nos jours – ?

Qu’on me comprenne : je suis loin, très loin d’approuver la politique du gouvernement de M. Netanyahou ; pas davantage celle de M. Trump. Ce sont, à mes yeux, des hommes qui ne prennent pas en compte l’intérêt véritable de leurs concitoyens et ne font que poursuivre leurs fantasmes égocentrés.

Mais, pour une fois, rien qu’une, étant donné l’enjeu que représente Jérusalem pour Israël et pour le monde juif, je m’adresse à ceux de mes collègues qui ont critiqué la déclaration de Donald Trump, et je leur dis : ne boudons pas notre plaisir ! Peut-être sont-ils trop jeunes pour avoir connu la situation d’avant 1967 que je décrivais plus haut ?

N’ajoutons pas nos voix au chœur de nos irréductibles adversaires, eux qui n’ont que faire du sort des Palestiniens, et dont les dirigeants n’ont eux-mêmes que faire de Jérusalem en tant que lieu saint.

Oui, il faudra une solution à deux états, oui il faudra que les Palestiniens aient un pays à eux, mais pourquoi faudrait-il que la solution passe par la partition de Jérusalem alors même que son statut actuel garantit à chacun le libre accès à ses lieux saints et le libre exercice de sa religion ?

Le pape est inquiet ? Le président français regrette les propos de Trump ? Laissons-les à leurs atermoiements hérités de leurs prédécesseurs.

En cette fête des Lumières de Hanouccah qui nous rappelle la détermination de nos ancêtres face à la volonté d’anéantissement physique et/ou spirituel de notre peuple, n’ayons pas peur de proclamer notre attachement à la Jérusalem pour laquelle ils se sont battus et nous ont légué leur engagement moral et spirituel dont témoignent les flammes des hanoukiot que nous allumons soir après soir jusqu’à mardi prochain.