Lorsque je parle de Jérusalem, je parle souvent de sa grâce.

C’est le mot que j’utilise en général pour désigner de cette ville ; « la grâce ». Du moins dans le quartier que j’habite. Je l’aime chaque jour un peu plus. Marcher au printemps dans le parfum des fleurs ; la brise rafraîchissante des crépuscules d’été ; le calme des nuits noires ; les étoiles silencieuses sur les grands arbres sombres ; le croissant de lune quand le ciel bleuit, et l’étoile qui naît en dessous, comme son grain de beauté.

Je viens juste de rentrer après deux mois à l’étranger, et cette « grâce » dont j’ai tant parlé, qui n’était devenue au fur et à mesure qu’un mot, un souvenir lointain, soudain, elle me frappe de nouveau. Elle me saute aux yeux, ou plutôt à l’âme. Elle est palpable.

Ce calme incroyable dont on oublie qu’il peut exister, quand on est à Paris, ou à New York. Deux villes que j’aime, mais deux villes âpres ; l’odeur âcre de la pollution, du métro et des gens tombés (on les appelle « clochards »), la circulation ininterrompue, klaxons et sirènes… le corps qui devient plus nerveux ; on est rapides, la mâchoire serrée, marcher vite dans les couloirs du métro pour en sortir vite, dans la rue parce qu’en retard…

Ici tout est lent, plus lent ; là où j’habite, c’est le village. C’est le silence. Tout est plus lent, un peu comme si on était sous la mer. La cime des palmiers, des cyprès, des eucalyptus, ces grands arbres qui montent vers le ciel, par-dessus les immeubles carrés à deux ou trois étages en grosse pierre taillées, leurs cimes remuent lentement, doucement, sans un bruit, comme les algues au fond de la mer. Tout est lent, est l’air est en quelque sorte plus dense, presque palpable ; comme sous la mer, où les mouvements dansent, où les feuilles et les êtres se balancent.

On parle souvent de l’atmosphère de Jérusalem, pesante pour certains ; à cause des religieux, du conflit, tout ça. Oui. Mais n’oublie pas aussi de faire un pas de côté. Quelques rues à gauche. Viens dans mon quartier, tu verras. C’est vrai que l’air ici est plus dense. Il nous ancre, en douceur, il nous berce ; le battement de mon cœur, mon pouls, ralentissent ici, pour se mettre au diapason de cette énergie lente, profonde, puissante, légère ; elle attire comme un aimant ; parfois pour le mieux, parce que l’être humain a besoin d’être ancré dans le sol.

Parfois oui ça aimante trop, et il faut s’arracher, sortir. Comme de ce pays. Mais la légèreté y côtoie le grave, sans cesse. Car on n’est pas au fond de la mer, ici, mais en haut de la montagne, la montagne sacrée aux oliviers et aux pierres multi-millénaires, cette montagne sèche et généreuse de la méditerranée orientale qui a tant attiré les prophètes et les saints au fil des siècles.

Ici, on vit avec le ciel et la terre. On est comme l’échelle de Yaakov : ancrés dans la terre, et la tête qui s’étire vers la transparence de ce ciel bleu, bleu, pur – implacablement parfois, la lumière dorée du crépuscule sous laquelle j’ai dîné, assise en silence sur le balcon, en regardant l’horizon pâlir, et l’or se transformer en rose. Parlons-en, des roses ; elles sont là dans la rue à chaque pas, devant presque toutes les maisons, ouvertes comme une femme qui n’en peut plus, exhalant tout leur parfum, leurs couleurs incandescentes de pureté, le fuchsia, le blanc, le rouge, le rose pâle, le jaune.

Le temps que j’aille faire la vaisselle, les oiseaux s’étaient presque tus. Ils sont à présent totalement silencieux. La lumière s’est cachée. Le ciel calme a maûvi. Bientôt ce sera le bleu électrique, puis le noir de la nuit. Et son silence béni. Les oiseaux reprendront vers 4 h et demie demain matin, pour la grande symphonie de l’aube.