Jérusalem, encore et toujours.

J’y reviens encore, encore et toujours. Mais cette fois, aucune volonté d’approche politique ou de réaction à la fameuse déclaration américaine, ni de réaction aux réactions qu’elle a engendrées.

Disons simplement une évocation personnelle de la ville que j’aime. Je vous invite à une promenade, une sélection de mes souvenirs lointains et proches.

Et d’abord la route qui monte vers la colline éternelle, qui serpente entre les monts de Judée dont certains sont chauves et d’autres parsemés de petites villes blanches. Elle emprunte par endroits la fameuse « route du courage » qui est à Israël ce qu’est la « voie sacrée » entre Bar-le-Duc et Verdun pour la France.

Une route qui, durant la guerre d’Indépendance en 1948-1949, fut la seule possibilité pour les camions de la jeune Haganah d’alimenter la ville assiégée en nourriture et en munitions, et dont les carcasses pieusement conservées et entretenues jonchent les bas-côtés afin de nous dire l’héroïsme de tous ces jeunes gens dont beaucoup y laissèrent leur vie de sorte que le rêve bi-millénaire d’une patrie ne vienne pas s’échouer là, sitôt entrevu.

ברוכים הבאים (beroukhim habaïm) « Bénis soient les arrivants ». Une grande banderole accueille ainsi les visiteurs comme les résidents. Une bénédiction pour ceux qui ont sur les lèvres la parole du psalmiste : בשוב יהוה את שיבת ציון היינו כחלמים, « Quand l’Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des gens qui rêvent » (Ps. 126:1).

Rêve qui se présente immédiatement comme une réalité urbaine que le roi David aurait  peine à reconnaître ! C’est d’abord le majestueux guésher hamétarim, le « pont des cordes », inauguré le 25 juin 2008 à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Etat d’Israël.

Il permet la circulation du tramway et des piétons et, n’en déplaise à ses détracteurs, représente une magnifique réalisation architecturale ouvrant sur la ville moderne qu’est Jérusalem en ce XXIème siècle.

Jérusalem qui n’oublie pas son passé prestigieux mais dont les habitants ont eu à cœur de la doter d’autres structures aussi belles dans la pureté de leurs lignes et porteuses de nombreux symboles.

Je ne transformerai pas cette chronique en un guide touristique de peur de vous lasser, et aussi pour vous donner l’envie d’aller vous-mêmes (re)découvrir certains sites remarquables : l’université hébraïque, le dôme blanc qui abrite le sanctuaire du Livre, avec notamment les rouleaux de la Mer morte, le mur noir qui lui est opposé comme le combat éternel de la lumière et des ténèbres, la Cour suprême, la Knesseth, le Beth-Ha’am, etc.

Une énumération dont chaque lieu mériterait de longs développements. Je préfère vous dire combien j’aime les rues de Jérusalem, ses ruelles aussi, et ses grandes avenues extérieures où la verdure s’harmonise si bien avec la fameuse pierre de taille de ses constructions les plus récentes.

J’ai déambulé souvent (lorsque mes jambes me le permettaient) dans de toutes petites rues au détour desquelles je tombais sur un oratoire d’où montaient des prières, ou bien des boutiques, des galeries d’art, ou encore de charmants petits restaurants.

Il y a un endroit magique qui s’appelle Tmol Shilshom (« hier, avant-hier » ; expression biblique, cf. Genèse 31:2, Ruth 2:11, etc.).

Il faut monter un escalier assez raide pour y accéder, et là, un spectacle charmant vous attend : un café littéraire, des livres partout que vous pouvez consulter, des fauteuils en cuir ou velours usagés, mais dans lesquels on est si bien.

On peut passer là une heure ou deux en prenant un café ou une excellente soupe. Et, autour de vous des jeunes filles et garçons qui refont sans fin un monde certainement meilleur.

Si le cœur vous en dit, comme moi, vous marcherez tranquillement vers la porte de Jaffa en longeant l’imposante muraille de la vieille ville. Là, en quelques secondes, vous changerez d’univers. C’est l’Orient profond qui vous attend avec le shouk dont les odeurs, les couleurs, les faciès, les vêtements et le sentiment d’éternité vous enveloppent immédiatement.

Plongée dans les siècles passés garantie. Sans doute est-ce là, la Jérusalem que nos ancêtres ont connue et que leurs pieds ont foulée. Bien sûr, les touristes qui ont déjà parcouru le monde arabo-musulman auront un sentiment de déjà vu. Et pourtant. Pourtant, auront-ils entendu toutes ces langues parlées à la fois ?

Auront-ils vu des panneaux indiquant le Saint-Sépulcre, le chemin de croix, le quartier arménien, et finalement le kotel, le Mur, notre Mur, le dernier vestige du Temple du roi Salomon, détruit, reconstruit, détruit à nouveau et jamais reconstruit jusqu’à …

Jusqu’à ce que notre Messie vienne annoncer une ère de paix universelle, un temps où les armes seront transformées en instruments agricoles pacifiques. Non, je n’ai rien vu de tel que cette Jérusalem là et nulle part je n’ai ressenti ce sentiment de vie, de tranquillité (mais oui !), de certitude que la fin des conflits dans le monde est possible, proche, toute proche.

Qu’une voix me dit que ce temps est à portée de nos mains et de nos âmes, que, comme dans la Torah, « Il n’est pas impossible, il n’est pas inaccessible, il n’est pas dans les cieux pour qu’on dise : Qui passera aux cieux pour nous, le prendra pour nous et nous le fera entendre afin que nous le pratiquions ? […] Car tout près de toi est la chose, dans ta bouche et dans ton cœur, pour la pratiquer » (Deutéronome 30:11-14).

Après avoir suivi les ruelles bordées de boutiques de souvenirs et d’artisanat local, de boissons et d’hommes fumant le narguilé autour d’un thé sempiternel, alors que vous commencez à vous demander si vous ne vous êtes pas perdu, mais rassuré par la présence de Juifs orthodoxes qui descendent les marches pour aller prier, soudain, vous débouchez sur une immense place au sol de marbre, et IL est là, devant vous, le vieux mur sur lequel les siècles et les tyrans n’ont pas eu de prise.

L’aviez-vous imaginé plus haut, plus grand, plus imposant ? Ce n’est ni Petra, ni Abou Simbel, mais c’est le LIEU, le makom, celui près duquel vous allez vous sentir protégé, inspiré, ému, reconnaissant. Que vous soyez croyant ou pas, le kotel ne vous laissera pas indifférent.

Vous allez vous mêler à toute cette foule mi-priante, mi-photographiante et vous dire que c’est pour ÇA que nous avons prié depuis deux mille ans et que nous avons imploré ou affirmé, chanté ou crié : « L’an prochain à Jérusalem ! ».

Pour cet instant historique où, le 7 juin 1967, les soldats et les officiers de Tsahal ont enfin permis que les Juifs et les non-juifs du monde entier puissent venir se recueillir et puiser des raisons d’espérer que vienne enfin le jour où le Temple sera rebâti et qu’il sera appelé בית תפלה יקרא לכל העמים « la maison de prière pour tous les peuples » (Isaïe 56:7).

Les psychanalystes parlent du « syndrome de Jérusalem », ce sentiment presque délirant qui s’empare de certains croyants lorsqu’ils viennent pour la première fois dans la ville sainte. C’est possible, c’est probable. Mais, sans aller jusque là, comment ne pas comprendre et partager l’émotion qui étreint la personne « montée » à Jérusalem pour la première fois ?

Quant à moi, ce sentiment ne m’a jamais quitté et je ne me suis, heureusement, jamais habitué à ce spectacle et à cette immersion dans la spiritualité qui émane de la cité de David. Cette ville mérite mille fois son nom de Yeroushalayim, ce mot qui inclut à la fois l’idée de paix, d’héritage et de plénitude (à cause de son pluriel).

Et si vous n’êtes pas terrassé par ce que vous venez de vivre devant le Mur, alors que le jour commence à baisser, que vous entendez les cloches d’une église voisine se mêlant à l’appel du muezzin et aux prières du peuple juif, vous vous transporterez vers la tayélet, la promenade Haas, où une vue unique au monde vous permettra d’embrasser tout Jerusalem, vieille et nouvelle ville.

Là, je suis souvent resté pendant des heures à contempler ce spectacle merveilleux et apaisant. Là, je me suis pris à rêver en fumant ma pipe ou en lisant un livre. Il me semble que cette vision incomparable est comme un avant-goût du paradis. Et si, par hasard, il n’existe pas dans les cieux, je suis certain qu’il existe ici-bas.