S’interrogeant sur les causes de la destruction des premier et deuxième Temples, les sages du Talmud répondent en désignant quatre types de comportement indignes dont les Juifs se sont rendus coupables : l’idolâtrie, le meurtre et les relations sexuelles interdites, concernant le premier Temple ; la haine gratuite, concernant le deuxième [1]. Une déclaration bien étonnante, de la part de sages qui, pour un grand nombre d’eux, ont vécu les périodes en question : témoins de la conquête de leur terre par les puissantes armées babylonienne et romaine, parfois victimes eux-mêmes des atrocités qui accompagnèrent ces conquêtes, c’est malgré tout au peuple juif que ces sages réservent leurs critiques. Bien sûr, ni les Babyloniens ni les Romains ne sont épargnés par le Talmud, qui ne cache pas son antipathie à l’égard de l’envahisseur ; mais lorsqu’il s’agit de chercher les causes véritables de la destruction et de l’exil, ce n’est pas chez eux que le Talmud les trouve, mais bien chez nous.

Pour un esprit moderne, habitué à l’analyse rationnelle des causes et de leurs conséquences, une telle déclaration n’est pas seulement étonnante, elle est parfaitement absurde : imagine-t-on un instant un Américain déclarer que c’est à cause du comportement immoral de ses compatriotes que l’Amérique a perdu la Guerre du Viêt-Nam ? De toute évidence, non. Tout au plus pourrait-on avancer que le manque d’unité au sein de la population américaine et le manque de soutien aux soldats furent à l’origine d’une baisse de moral chez ces derniers, conduisant à la lassitude, à la perte de motivation au combat et, in fine, à la défaite. Mais de là à faire de ce manque d’unité la cause principale de la défaite, il y a un fossé !

Or, c’est bien ce fossé que franchissent allègrement les sages du Talmud, afin de nous faire prendre conscience de cette différence fondamentale : si le destin des Nations est régi par les lois « naturelles » des causes et des conséquences, sans que leur moralité n’entre en ligne de compte, il n’en va pas de même pour le peuple juif. Concernant celui-ci, en effet, la cause de toute conséquence est toujours à chercher, au-delà des causes apparentes (conquêtes, jeux de pouvoir, alliances politiques, etc.), en son propre sein. Le sens de cette déclaration n’est ainsi pas de dédouaner les acteurs extérieurs (qu’il s’agisse des Babyloniens, des Romains ou de leurs successeurs) de leur responsabilité, bien réelle, mais au contraire de nous faire prendre conscience de la responsabilité qui est la nôtre dans les événements qui nous arrivent.

Nous célébrons cette semaine Yom Yerushalaïm, journée marquant la réunification de Jérusalem suite à la Guerre des Six Jours, il y a tout juste 50 ans. Cette fête, qui suit de quelques semaines celle du Jour de l’Indépendance, a malheureusement pris au cours des années une signification bien plus politique (au sens le moins noble du terme) que spirituelle. Et il est à craindre que la célébration de ce Jubilé, sur fond de visite présidentielle américaine et de tensions internationales liées au statut de Jérusalem, marque le summum de cette tendance. Au vu des réactions officielles israéliennes récentes, en effet, on pourrait croire qu’il est au pouvoir de Donald Trump ou de l’UNESCO de décider de l’avenir (voire même de réécrire le passé !) de Jérusalem. Or, sans nier l’importance de la diplomatie, il me semble qu’accorder autant d’importance aux déclarations absurdes d’un conseiller présidentiel américain ou aux résolutions votées par une organisation dont la mauvaise foi n’est plus à démontrer, revient à oublier l’enseignement du Talmud cité plus haut. Car si les causes essentielles de la destruction du Temple et de Jérusalem sont à rechercher chez nous, cela implique nécessairement que les causes essentielles permettant leur reconstruction sont également de notre ressort. Sans cesser de pointer du doigt l’hypocrisie et les mensonges de ceux qui nient notre lien à cette ville et à cette terre, il nous appartient donc d’agir de manière déterminante afin de mettre fin à la situation qui a permis la destruction et qui, jusqu’à ce jour, retarde la reconstruction [2].

Or, si les trois fautes mentionnées par le Talmud comme causes de la destruction du premier Temple (idolâtrie, meurtre, relations sexuelles interdites) sont considérées comme les plus graves qui soient – et les seules pour lesquelles un Juif doit préférer perdre la vie plutôt que de les transgresser [3] ! – la haine gratuite, cause de la destruction du deuxième Temple, est pourtant jugée plus sévèrement par nos sages. Considérant les effets respectifs de ces différentes fautes, ceux-ci concluent en effet que la haine gratuite est équivalente aux trois autres réunies [4] ! Peut-être peut-on également ajouter que, si les trois premières notions désignent des actes, la dernière désigne un sentiment. Or, un acte, fut-il gravissime, est toujours susceptible de faire l’objet de remords de la part de son auteur, d’autant plus si l’acte en question ne reflète pas sa véritable personnalité; déraciner un sentiment, en revanche, demande un travail sur soi considérable, a fortiori s’il s’agit d’un sentiment aussi puissant et dévastateur que la haine.

Comment comprendre, cependant, qu’un simple sentiment, aussi méprisable soit-il, mérite un tel châtiment ? Voici ce qu’explique le professeur René Lévy, auteur d’un ouvrage fondamental sur le sujet, La haine gratuite – Comment cela m’implique [5] :

« La haine entre deux Juifs n’est pas considérée comme une affaire privée. Elle porte de lourdes conséquences sur tout le corps du peuple juif, car elle détruit le lien national de l’implication de chacun envers son prochain ; c’est ce que l’on appelle la arévout. Telle qu’elle est mentionnée dans le Talmud, elle peut s’exprimer par le précepte : « Chaque Juif est responsable de chaque autre Juif. » [Note de bas de page: Shevouot 39a. Le mot hébreu arévout sera tout au long du livre compris par le terme de « responsabilité mutuelle ».] La arévout est comme la colle ou le ciment qui soude les Juifs ensemble pour ne former qu’une seule et unique personne; elle se trouve au centre du peuple juif […] et de l’identité nationale. Tout au long de l’histoire, la arévout a permis aux Juifs de rester liés même expulsés et dispersés. La haine gratuite et la arévout sont mutuellement exclusives : la haine gratuite détruit la arévout et la arévout est l’antidote à la haine gratuite. L’un est l’antithèse de l’autre.» [6]

Puis, plus loin :

« La haine entre deux Juifs provoque une déchirure qui ne se limite pas uniquement à leurs relations interpersonnelles mais bien au-delà : elle détruit l’unité et l’intégrité de l’identité nationale. Lorsque ce phénomène se propage, il transforme un peuple uni en un ensemble d’individus et la cohésion du peuple juif se dissout. » [7]

Nous comprenons dès lors que l’exil, loin d’être une simple punition, n’est en réalité que la conséquence naturelle de la haine gratuite : la destruction de l’unité et du sentiment d’appartenance nationale finit par entraîner la destruction physique de la nation. Et quel meilleur symbole pour cette unité détruite que la destruction du lieu d’unité par excellence, Jérusalem et son Temple ?

En effet, « point d’unification de toutes les tribus » à l’époque biblique [8], Jérusalem est jusqu’à nos jours l’élément central qui permet d’unir tous les Juifs du monde. Et ce caractère unificateur est encore plus prononcé pour le Temple, que le rav Yehiel Yaakov Weinberg décrit en ces termes : « La sainteté qui lui est attachée, sainteté religieuse, n’a pas d’équivalent pour unifier les membres de ce peuple. Le Temple était capable de faire vibrer en chaque individu le sentiment d’appartenance à une collectivité. […] Face au Temple, le Juif apercevait une figure maternelle qui l’exhortait à voir un frère en son prochain. » [9]

Voilà pourquoi ceux qui ont à cœur de continuer la reconstruction de Jérusalem, jusqu’à voir enfin l’accomplissement de la parole du prophète Isaïe – « Il arrivera, à la fin des temps, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie sur la cime des montagnes et se dressera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront. Et nombre de peuples iront en disant : “Or çà, gravissons la montagne de l’Eternel pour gagner la maison du Dieu de Jacob, afin qu’il nous enseigne ses voies et que nous puissions suivre ses sentiers, car c’est de Sion que sort la doctrine et de Jérusalem la parole du Seigneur”. » (II, 2-3) – devraient concentrer tous leurs efforts à éradiquer ce sentiment insupportable qu’est la haine gratuite. Car celle-ci est loin d’avoir disparu, comme j’ai eu le triste privilège de m’en rendre compte il y a peu [10]. Ce n’est qu’à ce prix-là que nous pourrons enfin voir les nations du monde reconnaître ce qui apparaîtra alors évident pour tous: que Jérusalem, « bâtie comme une ville d’une harmonieuse unité » [11] est bien le cœur du foyer national juif reconstruit.

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[1] Traité Yoma 9b

[2] Le Talmud de Jérusalem considère que « toute génération qui ne voit pas la reconstruction du Temple est également considérée comme coupable de sa destruction » (traité Yoma I, 38 ; traduction: rav Malko Souffir pour Akadem), d’où l’on peut comprendre que les fautes attribuées à la génération de la destruction sont également attribuables aux générations suivantes, tant que le Temple n’a pas été reconstruit.

[3] Traité Sanhedrin 74a

[4] Traité Yoma 9b

[5] Gefen Publishing House, 2012

[6] R. Lévy, La haine gratuite, p.51

[7] Idem, p. 58

[8] Idem, p. 75

[9] La Haggada de Pessa’h commentée par le rav Y.Y. Weinberg et annotée par son élève le rav Abraham Weingort, pp. 65-66 (magnifiquement traduit par mon ami le Dr Joël Hanhart)

[10] Sans entrer dans les détails, je relèverai simplement la douloureuse ironie qui m’a permis de voir un Juif, portant kippa et longue barbe, déverser sa haine sur un autre Juif le jour de Lag ba’Omer où, selon la Tradition, nous célébrons la fin de l’épidémie qui avait atteint les élèves de Rabbi ‘Akiva, précisément en raison du fait « qu’ils ne se respectaient pas l’un l’autre » (traité Yevamot 62b).

[11] Psaumes CXXII, 3