Commençons par une clarification : Il est impossible de cautionner rationnellement l’antisionisme sans être antisémite.

Je suis étonné de la difficulté pour les gens d’énoncer simplement cette réalité: reconnaitre le droit à l’auto-détermination à tous les peuples à l’exception du peuple Juif est un acte de discrimination grossier et ridicule, et toutes les tentatives de se dédouaner en expliquant que le Judaïsme est une religion plutôt qu’une appartenance à un peuple éludent la composante sous-jacente essentielle à ce droit : c’est aux membres du groupe s’auto-déclarant Peuple de décider des limites de leur identité et de leur appartenance, et en aucun cas à ceux n’en faisant pas partie.

Eux n’ont simplement pas leur mot à dire.

Si un talmudiste yéménite, un socialiste russe et un lord anglais se déclarent membres de la même nation, personne ne peut leur rétorquer que les fossés culturels, historiques et génétiques qui les séparent rendent invalide ce sentiment, pour la simple et bonne raison qu’une identité est par définition subjective – il s’agit là presque d’une tautologie.

Petite parenthèse, je m’étonne aussi (ou fait mine de m’étonner) que certains sionistes ne reconnaissant pas le droit aux Palestiniens à un État sous prétexte que le peuple palestinien est “une invention” (sic), ne se rendent pas compte que leur argument dessert leur propre cause : tous les peuples sont des inventions, des constructions de l’esprit, tous sont définis par l’imaginaire de collectifs délimités arbitrairement par les aléas de l’Histoire et de la géographie, et tous n’existent que dans l’intersubjectivité des individus qui les composent. C’est déjà aussi significatif qu’une chose peut l’être, mais ce n’est pas plus que ça pour autant.

Le peuple juif ne fait pas exception, quoi qu’en disent les antisionistes, ayant d’ailleurs cela en commun avec ceux qui croient en la nature différente de l’âme juive, différence établie par un Etre transcendant rendant cette différence objective. Ceux-là peuvent d’ailleurs arrêter ici leur lecture, et persévérer dans leur foi en l’exception de leurs mythes.

Aux autres, je veux dire brièvement pourquoi l’asionisme (l’indifférence au sionisme ; permettez-moi ce néologisme) s’impose aujourd’hui à moi comme une évidence douloureuse.

J’ai quitté la France pour Israël il y a presque 20 ans après l’obtention de mon bac, pour m’y installer dans une implantation de Cisjordanie et y étudier la Torah dans une yeshiva de l’aube à la nuit, avant de servir comme combattant dans une unité de l’armée de l’air de Tsahal.

A l’époque, on ne venait pas encore vivre en Israël pour fuir l’antisémitisme des banlieues et des médias, et déjà plus par crainte des décrets de l’Eglise ou des pogromes, mais généralement motivés par un idéal romantique, souvent religieux, en immense partie dans mon cas.

Je suis devenu un adulte marqué par l’Humain décrit par Martin Buber, n’existant que dans sa communion avec l’Humanité et son Créateur, séduit par la prose du Rabbin Kook énonçant la “trinité” Peuple-Loi-Terre comme fondement du nationalisme Juif, et influencé par les lectures talmudiques de Levinas et par sa vision universaliste du particularisme Juif, qu’il ne concevait pas comme catégorie ethnique, mais comme condition idéale de l’Humanité entière arrivée à maturité.

J’ai lu Agnon et le Maharal aussitôt que j’ai su lire l’hébreu, j’ai versé des larmes en visitant les souterrains du mont du Temple, Yad Vashem et Tel-Hai, et j’ai appris des passages de la Bible par cœur et par centaines. C’était le lot de beaucoup des immigrants de ma génération, sans doute symptomatique d’une alyah plus positive que celle d’aujourd’hui (dans le sens « mécanique » du terme, sans aucun jugement de valeur naturellement).

Je savais déjà à cette époque que le nationalisme était un phénomène relativement récent, voué à agoniser en quelques décennies. Que toutes les thèses nationalistes à travers le monde suivaient les mêmes motifs dérangeants de « Droit » (Divin, Historique ou Naturel), de « Berceau de la Nation » et de « Mère patrie », en prenant de nombreuses libertés avec la réalité, et que le sionisme ne faisait pas exception.

Mais même en trouvant cette coïncidence suspecte, je me disais que son aspect universaliste le rendait unique sous certains aspects critiques, et que pour cette raison la question de savoir s’il découle d’un Droit inaliénable ou des caprices de l’Histoire était probablement sans importance.

En d’autres termes, la substance particulière du sionisme ne se trouvait pas pour moi dans ses présumées racines (de nature similaire à celles revendiquées par tous les autres Peuples du monde), mais bien par son contenu, c’est-à-dire par sa vocation à proposer un modèle de société particulier, réalisant ainsi la merveilleuse prophétie d’Isaïe résumant l’eschatologie juive à l’aspiration à devenir « une lumière pour les
Nations ».

Le sionisme avait sans doute cela de commun avec les idéologies impérialistes qui ont traversé les époques, mais n’ayant pour la plupart de ses courants (quoi qu’en disent les antisionistes les plus ignorants) aucune velléité territorialiste ou colonialiste, c’était en toute bonne foi sans importance.

Notez que je ne rentre pas dans la question de ce que devait être la particularité du sionisme. Chacun aura probablement sa propre définition. Mais tous auront en commun la volonté d’annoncer quelque chose de radicalement nouveau, même si aux racines anciennes, susceptible d’éclairer le monde entier.

De plus, et indépendamment du point précèdent, je n’étais évidemment pas insensible à l’argument humanitaire selon lequel les Juifs représentent une minorité opprimée et violement décimée à travers les âges et les continents, et que le sionisme herzelien avait le mérite de leur proposer un refuge le temps que le vent de la modernité ne soit parvenu à souffler sur le monde entier. Israël avait donc aussi vocation à faire office de refuge pour les Juifs, et par extension pour toutes les minorités opprimées.

La réalité objective est aujourd’hui la suivante : l’État d’Israël a échoué à réaliser ne serait-ce qu’un seul des objectifs du sionisme.

Commençons par le dernier point, pour faire dans la facilité (a priori) : En 2014, il n’existe aucune communauté importante de Juifs à travers le monde plus en danger parce qu’ils sont Juifs que les Juifs Israéliens.

Aussi insupportables que soient les monstrueux actes antisémites subis par les Juifs à travers le monde, ils ne peuvent ne serait-ce que postuler à entrer dans la même catégorie que les innombrables attentats barbares et autres guerres subies sans interruption par les Israéliens depuis la création de l’état d’Israël, eux-mêmes bien inoffensifs face aux menaces existentielles qui pèsent sur eux par le biais du terrorisme d’État islamiste ou de la bombe iranienne.

Je ne nie pas le sentiment de sécurité qui habite généralement les Israéliens, ni celui d’insécurité qui habite principalement les Juifs d’Europe. Force est de constater que ces sentiments sont simplement injustifiés. Pour maximiser ses « chances » d’être blessé ou tué parce que Juif aujourd’hui, il faut vivre en Israël.

Mais laissons ce point de côté. Comme l’espèrent souvent les nouveaux immigrants, cette insécurité pourrait être largement compensée par le sentiment d’avoir un but qui transcende nos pauvres existences.

Je faisais partie de ceux qui espéraient, et c’est bien là que le bât blesse : les écrans de fumée des plages de Tel Aviv et de l’économie des start-ups ne parviennent pas à couvrir la nudité de l’empereur : Israël est sans doute un succès sur le plan darwinien, mais il ne parvient qu’à proposer une pâle imitation d’autres modèles de sociétés plus ou moins accomplis mais en tous cas déjà existants ailleurs.

L’échec du sionisme n’est pas d’avoir remplacé Singer et Rosenzweig par Waze et GetTaxi, mais bien dans le fait de nous avoir rendu fiers de cela.

Il ne contient plus aucune vision, aucune annonce, aucune autre ambition que la banalité du nationalisme dans toute sa superficialité et son absence totale d’intérêt.

Aucune autre proposition que la possibilité pour des opinions de macérer médiocrement dans des opinions semblables sur les réseaux sociaux, de guerre imbécile en guerre inutile, dans un mouvement maladroit ne menant même pas vers un abîme libérateur.

Le Sioniste d’aujourd’hui se lamente sur le prix des yaourts de Berlin ou sur celui des cages à poules de Tel Aviv, ou il considère que pouvoir habiter est un droit de l’Homme inaliénable ; il se traîne de salon de l’immobilier en centre commercial, comme puni par une destinée imaginaire tel Sisyphe dans les plaines du Tartare.

Il traite les réfugiés comme le font les donneurs de leçons de l’autre côté de la méditerranée, réserve aux autres courants du judaïsme le sort réservé par les Juifs lituaniens aux Hassidim, tolère le Russe quand il est à ses côtés sous le brancard à l’armée mais plus quand il désire se marier avec qui bon lui semble par la suite, hait les Arabes comme les Antidreyfusards haïssaient les Juifs.

Il dit qu’on ne peut pas comparer, que les leçons doivent être tirées par les autres. Il est aveugle aux similarités, parce que sa pensée est épuisée, morte de fatigue.

Je ne suis pas de gauche, je ne suis plus de droite. Tous ont échoué et échoueront de la même manière. Parce que cet échec n’est la faute de personne, l’espoir est une autre issue trop orgueilleuse bien que pathétiquement naturelle. L’échec des idéologies, chacune à son tour, est immanente à la réalité historique. Aucune n’en est exempte.

Vivre, ou venir vivre en Israël est un choix plus que valable, en fonction de sa situation. On y trouve d’intéressantes opportunités, une communauté attachante, du soleil à longueur d’année, la possibilité d’y vivre religieusement sans être stigmatisé, et des gens chaleureux et souvent généreux.

De quoi être heureux, pour peu qu’on soit doté d’une bonne attitude. Peut-être un peu plus qu’ailleurs, peut-être un peu moins, sans doute de la même manière.

Mais le nationalisme juif n’est pas pour autant diffèrent des autres : il représente un phénomène évidement légitime étant donné les réalités géopolitiques actuelles, mais en aucun cas un idéal, et bien plus certainement un système que l’Humanité doit aspirer à dépasser afin de pouvoir accéder à la prospérité, à la liberté, à la justice et surtout au bien-être.

Je vis ici, j’y reste, mais j’en ai fini du sionisme.