Sorte d’autobiographie romancée, centrée autour d’un épisode douloureux, le plus marquant d’une vie, le départ précipité d’Algérie, une Algérie indépendante et musulmane qui rejetait les descendants de ceux qui vivaient sur place depuis le premier tiers du XIXe siècle, ce livre est un véritable chef-d’œuvre, tant l’écriture en est travaillée et l’émotion à peine retenue.

Il est rare que je rende compte d’un tel ouvrage, me contentant de parler de livres de philosophie, mais dans le cas de Pancrazi, ce traitement exceptionnel allait de soi : quand vous prenez ce livre entre les mains, vous ne le déposez qu’après l’avoir lu dans son intégralité.

Car l’ouvrage est d’une seule pièce, il n’y a pas de chapitre, ni de partie, juste un double interligne pour permettre au lecteur, avide d’en connaître enfin le dénouement, lequel est assez inattendu, de reprendre son souffle.

Chagrin, nostalgie et mélancolie, tels sont les sentiments éprouvés par le lecteur -qui se confronte à un tel livre- dont le titre, bien choisi et qui en est aussi la toute dernière phrase, ne laisse pas vraiment augurer du contenu. Il y règne une atmosphère qui est celle d’un homme d’âge mûr, qui repart à la découverte du lieu qui l’a vu naître (Sétif en Algérie) et aussi des villes où il a passé sa prime enfance…

Pendant un demi-siècle, il a hésité à faire ce pas car il savait qu’il lui en coûterait de revoir les rivages de cette Méditerranée qu’il a fui avec une mère rêveuse, un père déboussolé et quelques vieilles valises pour tout bagage. Après, ce fut le saut dans l’inconnu, dans un petit meublé de Perpignan où sa mère avait des attaches familiales

Mais l’homme finit par prendre la décision, après avoir tant hésité à le faire ; maintes fois, à Orly sud qui relie la France à toutes ces destinations de ses anciennes colonies, il avait éprouvé la tentation de se fondre dans ses files interminables d’Orientaux se rendant chez eux…

Après tout, l’Algérie, c’était aussi chez lui puisqu’il y était né et y avait vécu jusqu’à l’exode forcé car les conditions d’une coexistence s’étaient évanouies comme après un coup de baguette non pas magique mais tragique.

Mais l’envie de revoir les paysans de l’enfance finit par l’emporter sur toute autre considération : lui, le grand cinéaste connu et adulé, finit par accepter alors une invitation à un festival de troisième ordre mais qui se déroulera à quelques encablures des lieux qu’il désire ardemment revoir.

L’un des tout premiers gestes accomplis lorsque tous les participants se sont retirés dans leurs chambres et que le calme était de retour, fut, la nuit venue, de descendre dans la rue et d’y prendre une poignée de terre, cette terre si aimée et si souffrante (Jacques Soustelle), qui recouvrait tant d’être aimés, passés à l’éternité.

Après les sites géographiques, le personnage central de tout ce récit est, sans conteste, la mère dont il nous décrit la délicate nature avec tout l’attachement d’un petit enfant alors qu’il a dépassé la soixantaine. Il la décrit, penchée à son balcon, occupée par sa mise en plis, revêtant son beau tailleur qu’elle soignait tout particulièrement en raison de son humble niveau de vie.

L’homme se souvient qu’il ne manquait jamais les films du cinéma Le Régent, il nous parle du projectionniste qui fermait les yeux sur son âge et lui permettait toujours l’accès à la salle. Sa mère, parfois, l’y accompagnait, acceptant que son rejeton cinéphile disparaisse tous les dimanches en début d’après-midi afin de ne pas manquer la séance de quatorze heures…
Pancrazi parle aussi de ses amis algériens, musulmans.

Pas la moindre animosité, pas du tout de haine, au contraire, des considérations purement et noblement humaines, une fraternité qui n’est pas feinte car elle transcende les petits calculs ou une animosité insensée. Mais de petits détails mentionnent l’état d’insécurité fomenté par les islamistes et la nervosité des autorités qui s’entourent d’un luxe de précautions, craignant un attentat des islamistes… Or, dans son enfance, le narrateur en avait vécu un, particulièrement meurtrier.

Cet attachement à la terre algérienne qui le vit naître, cette terre nourricière, cette seconde mère, incarnée par celle qui le mit au monde, finit par se confondre avec elle. Le père est une figure évanescente, employé d’une minoterie, et ne semble pas avoir laissé une empreinte impérissable dans la mémoire du narrateur : il n’est évoqué que trois fois.

On le voit déplorer la mort de son collègue de bureau, un certain Monsieur Guedj, victime d’un attentat dans un cinéma… La seconde fois, c’est sur le bateau du départ ; le père tente de cacher ses larmes en voyant le navire s’éloigner du rivage, avec ce sentiment que c’est là un aller simple, sans aucun espoir de retour.

Et la troisième fois, c’est au moment où perdu dans cette métropole qu’il ne connaît guère, il décide de quitter sa famille qu’il abandonne à son triste sort. Il s’en va en disant à son fils qu’il n’a même plus les moyens de lui offrir une place de cinéma.

Pourtant, ce narrateur aurait pu se construire et se développer harmonieusement sur cette terre qui l’a vu naître : issu d’un père corse et d’une mère catalane, elle lui offrait de nouvelles racines puisque ses géniteurs venaient d’ailleurs : il était le seul à être directement relié à ce sol. Et pourtant, il allait être contraint de le quitter.

L’un des moyens littéraires utilisés par le narrateur pour nous introduire au cœur de son histoire consiste à estomper la séparation entre le passé et le présent ; on finit par ne plus savoir où on est, emporté par cette irrémissible nostalgie qui s’empare de lui.

Quand il évoque ses amis algériens avec lesquels il a envisagé de se rendre discrètement sur des lieux si désirés, il entremêle ce qu’il va vivre et ce qu’il a déjà vécu. Par malheur, des circonstances indépendantes de sa volonté feront qu’il sera contraint de repartir bredouille, sans avoir réalisé son rêve…

Mais il y a un développement où sa mère tient évidemment le rôle principal, et qui est particulièrement émouvant : elle faisait fonction d’institutrice suppléante et n’avait en charge que des élèves musulmans puisqu’elle n’avait pas son baccalauréat mais simplement son BEPC… Fine allusion au statut de l’indigénat, indigne d’un grand pays comme la France mais qui se révéla nécessaire pour des raisons politiques.

Le narrateur nous montre les jeunes algériens serrant contre eux leurs cahiers avec un protège-cahier en plastique, où ils avaient recopié la conjugaison des verbes, les tables de multiplications récitées ensemble à haute voix… Et quand sonna l’heure de la séparation, le narrateur relève cette phrase que même ses voisins lui avaient dite : Mais pourquoi partez vous ?

Il faut lire ce livre car il est à la fois émouvant et fort bien écrit. Il montre que par delà les initiatives politiques ou militaires, l’homme doit rester lui-même, c’est-à-dire humain. C’est la grande leçon du livre, qui se termine par le terme amour.