Le 21 juin 2018, sort en Allemagne, le dernier tome des Cahiers noirs de Martin Heidegger. J’ai demandé à Jean-Luc Nancy de m’expliquer pourquoi dans son dernier ouvrage, Exclu le juif en nous, publié aux éditions Galilée, il opposait l’autonomie de la pensée grecque à l’hétéronomie de la pensée juive ?
D’abord, je n’ai pas simplement opposé autonomie à hétéronomie mais autonomie pure et simple (grecque) et autonomie qui se structure ou qui se fonde dans une hétéronomie.

C’est tout autre chose : cela signifie d’abord qu’il y a quelque chose de commun. Donnons-lui le nom d’émancipation : sortie de la domination, de l’esclavage.

L’autonomie grecque se fonde sur le strict « autos » – par soi-même. Elle implique une autosuffisance. L’autonomie juive se pose comme reçue d’ailleurs, d’un autre qui pourtant la constitue comme même.

La contradiction est flagrante – autant que la proximité de l’attente.

L’autonomie ne peut pas tolérer ce qu’elle prend comme une domination extérieure. Et pourtant, l’autonomie échoue profondément à s’autosuffire…

L’autohétéronomie, en revanche, lui représente toujours une indépendance paradoxalement plus forte.

Et c’est une tension interne à tout l’Occident, au christianisme comme à la philosophie de laquelle je prends ces termes (chez Kant) comme significatifs puisque justement pour Kant il ne peut y avoir de moralité que dans l’autonomie.

Voilà pour dire l’essentiel, au moins de façon sommaire. Et c’est bien en effet l’axe de mon livre.

L’archi fascisme dont parle Philippe Lacoue Labarthe pour parler d’Heidegger est selon vous un archi messianisme. Pouvez vous expliquer ce point ?
Vous me surprenez : où ai-je fait ce rapprochement ou cette interprétation ? je ne vois pas, en tout cas ni dans Exclu le juif en nous ni dans Banalité de Heidegger. C’est peut-être dans l’entretien sur le site Akadem. Il faudrait que je le réécoute. En tout cas si j’ai dit cela c’est dans l’improvisation et sans doute pas sans contexte modalisateur. Mais cela contient plusieurs suggestions intéressantes. D’une part, oui, on pourrait dire cela puisque la pensée heideggerienne d’un « autre commencement » où se lèverait à nouveau la vérité de « l‘Être » a une forme messianique au sens où on a dit « messianiques » toutes les formes d’attente d’un avènement final, d’un accomplissement ou d’une restauration de la vraie Présence, du vrai Royaume ou du vrai Saint. Et on a très souvent usé de cette image pour toutes les formes d’attente communiste, socialiste, sioniste voire conseilliste ou même « autogestionnaires ».

Mais l’image devait être interrogée sur sa légitimité et elle l’a été de l’intérieur de la tradition qui a porté l’idée messianique. Comme vous le savez, de Benjamin à Derrida et aujourd’hui encore à Bensussan, il y a une tradition contemporaine d’un messianisme revisité. Son trait majeur est d’écarter la projection d’un avènement au profit de la pensée d’un inavènement comme évènement caché, insaisissable, insituable mais ouvrant dans le temps une dimension tout autre. Disons : une « venue » qui ne serait pas une « arrivée ».

Derrida parle de « messianicité sans messianisme », ce que je trouve très perspicace mais à quoi je préfère rester sans référence au terme « messie » qui engage qu’on le veuille ou non le poids du sacré (l’onction).

Il y a là derrière beaucoup d’anciennes réflexions talmudiques et rabbiniques. D’autre part c’est exactement là-dessus que se joue le christianisme lorsque les apôtres demandent au Christ quand il va venir rétablir le Royaume et qu’il répond « vous n’avez pas à vous occuper de ce qui arrive » : c’est un passage plus juif que chrétien, car le christianisme a bien plus pratiqué une eschatologie de la parousie finale.

En ce dernier sens, l’archifascisme de Heidegger serait plus chrétien que juif. Le trait commun à toute forme de messianisme serait une nécessité de rompre le temps du monde – ou de rompre un monde identifié comme temps, comme durée d’une progression ou d’une régression. Mais alors il ne faudrait pas parler d’ « autre commencement » : il ne faudrait plus songer à commencer – ni à finir. Ce « commencement » reste chez Heidegger la marque d’une pensée beaucoup plus « moderne » qu’il ne le voudrait !

La notion de retrait de l’être chez Heidegger a-t-elle à voir avec l’idée de retrait de Dieu dans le judaïsme ?
Excellente question… qui ouvre de nouveau sur des longueurs infinies d’analyse. Le retrait est intrinsèque à l’être – donc son « oubli ». Mais alors pourquoi cet oubli vire-t-il aussitôt en catastrophe occidentale ? Le retrait juif de Dieu n’engage pas un oubli, au contraire bien plus une mémoire de l’immémorial. Celle-ci ne condamne ni n’approuve le monde : elle le laisse aller son train.

Les deux retraits sont donc sans doute au fond très différents… Mais c’est un sujet de thèse – au moins !

Heidegger défendait-il la vision d’un messie métapolitique ?
Quelque part dans les C.N. il dit « je suis meilleur politique que tous les politiques », voilà la seule et plutôt minable réponse à votre question. « Messie » je ne crois pas qu’il emploie jamais le mot. Pas plus d’ailleurs que le nom de Moïse qui dans les années 30 et 40 a joué certains rôles très intéressants, notamment chez Thomas Mann (voyez le livre de jean-Michel Rey, Le Suicide de l’Allemagne).

Faut-il voir chez Heidegger une référence à ce dont parlait Joseph Cohen dans son livre, Un spectre juif chez Hegel, que vous avez préfacé, à savoir « un spectre impensé où se joue et se rejoue perpétuellement l’aporétisation de l’Esprit ».
Je ne vois pas de spectralité : c’est un juif bien concret qui est en jeu chez lui ; si concret justement qu’il est en somme le génie du concret au sens de l’effectivité des manœuvres et du gain. Mais on peut remarquer que, sans allusion aux Juifs, il parle une fois du fantôme ou spectre (Gespenst) comme « forme ultime de la machination » où le réel devient « sans arrière-fond, l’absence même de fond » ce qui ailleurs caractérise aussi le Juif. (GA 96 p ; 108) Il y a peut-être d’autres occurrences…

En tout cas je ne dirais pas que c’est « impensé » : ce n’est pas possible. Je pressens toute une rumination secrète – les C.N. nous montrent combien il pouvait se complaire au secret. Mais là il y aurait un secret complètement dérobé, qui se serait tenu dans sa seule tête : la perception du judaïsme – et du christanisme – comme une puissance créatrice formidable, ayant créé le monde européen-occidental et dont il s’agirait de ressaisir la force à nouveaux frais pour défaire ce monde et en créer un autre. Tout cela devra être longuement analysé.

Peut-on accorder à Peter Trawny, Emmanuel Faye et Sidonie Kellerer d’avoir dévoilé une partie plus sombre de la pensée de Martin Heidegger au coeur des Cahiers noirs ?
D’abord le « sombre » de Heidegger est une « partie » sans l’être : il colore tout peut-on dire. Ensuite on n’avait pas attendu pour en dire beaucoup sur Heidegger et le nazisme : Jean-Pierre Faye d’abord (sans parler, avant de Gadamer ou de Jaspers, sans parler de l’éloquent silence de Arendt, c’est-à-dire sans parler de tous ceux qui ont compris qu’il fallait scruter de près ce que qu’enveloppait l’entreprise archi-archi-refondatrice – ou absolument radicale, la seule ayant prétendu à une telle radicalité dans tous les sens du mot, d’un esprit qui s’était engagé dans la refonte nazie de l’Université…) (sans parler donc, pardon pour les parenthèses alignées, de Gérard Granel qui a cherché, lui, à ressaisir la force et le feu du Discours de rectorat – et qui par ailleurs n’était soupçonnable d’aucune sympathie de droite !). Puis ça a continué le plus souvent de manière précipitée et avide de dénoncer. Farias et tout ce qui s’en est suivi (sans oublier les découvertes annexes depuis lors, de Blanchot à Alain en passant par Pavese et quelques autres – tout cela, vous verrez, sera un jour étudié historisé, interprété). Au passage, le livre de Derrida De l’Esprit en 1987 est un livre sur Heidegger en 1933 : c’est écrit en toutes lettres… – et c’est un livre qu’on pourra lui aussi méditer) (ici autre parenthèse, tant que j’y suis : je peux vous annoncer un livre à paraître, après l’été, sur Derrida, lecteur de cet Heidegger, par Fernanda Bernardo, Michel Lisse, Cristina de Peretti et moi-même).

Ensuite Emmanuel Faye a beaucoup travaillé sur les textes et les documents mais il est dommage qu’il ait cru pouvoir diagnostiquer une « introduction du nazisme dans la philosophie ». Pour deux raisons : 1) beaucoup des valeurs et des traits signifiants du nazisme étaient présents dans la philosophie avant, toute l’idéologie de la force, de la pureté, de la germanité était prête avant Hitler. Il n’est pas sorti de terre comme un champignon ! 2) Heidegger a mené avec le nazisme, de 35 à 45, un combat proprement acharné, éperdu, dissimulé par crainte des représailles et parce que Heidegger n’avait en rien les moyens ni l’étoffe de former une contre S.A. et de supplanter Hitler : mais s’il avait eu ces moyens, il l’aurait fait ! et peut-être aurait-il aussi exterminé les juifs. Mais il le fait en pensée tout au long des C.N. C’est tout de même très intéressant, non ? Je ne comprends pas pourquoi M. Faye y reste fermé.

Puis il y a eu l’édition des C.N. faite par Peter Trawny de façon honnête et ouverte. Il aura été le premier à essayer de comprendre la possibilité du dégoûtant mélange qu’il découvrait. Il a sans doute été un peu maladroit à quelques égards, dans son désir – justement – de comprendre l’ensemble du mélange. Alors on lui a crié dessus… Il ne le méritait pas.

Mme Kellerer, excusez-moi… Elle a esquissé, dans un article contre moi, un commentaire de Sein und Zeit tellement faux que si c’était un travail d’étudiante il faudrait la recaler. Je regrette de devoir le dire.

Comme ce n’est pas fini avec tout ça, ainsi que vous le savez, et puisque vous m’avez entraîné jusque là je vous donne ici en annexe une note que j’ai publiée sur « Strass de la philosophie » :

Une vérité sur la vérité

I

Messieurs Friedrich-Wilhem von Herrmann et Francesco Alfieri ont publié un livre intitulé Martin Heidegger et sous-titré La vérité sur ses Cahiers noirs (en allemand en 2016, en français en 2018, traduit par Pascal David). Cet intitulé est singulier, puisque le titre annonce une étude d’ensemble sur un auteur ou sur un homme cependant que le sous-titre indique un objet particulier très déterminé. Nous sommes donc invités à comprendre que la partie doit ici révéler le tout, que la vérité sur ces Cahiers révélera aussi celle de l’œuvre entière signée de ce nom, sinon même celle de l’homme. (Sans que je veuille m’arrêter sur ce point, on est ici précisément dans un cas où l’homme et le penseur ont des rapports manifestes. Cela n’est pas exceptionnel, si on écarte toute inspiration de l’œuvre par la biographie pour envisager au contraire la façon dont une pensée peut façonner certains aspects d’une vie.)

Je précise d’emblée : loin de faire partie de la bande qui hurle « Heidegger nazi ! » sans désemparer ni lire les textes, et tout aussi loin d’appartenir au cénacle des pieux heideggériens, je suis attaché à montrer comment Heidegger, par-delà son engagement provisoire, a renvoyé l’idéologie nazie à sa misère noyée dans la misère générale – mais pour rester lui-même fidèle à l’élan qu’il avait cru percevoir vers un « nouveau commencement » c’est-à-dire au fond vers ce à quoi aspirait toute l’époque qui ressentait « le déclin de l’Occident ». Que cette nouveauté désirée ait revêtu chez lui des traits de surfascisme ou d’archifascisme – c’est-à-dire de refondation et de réenracinement plutôt que d’ouverture à l’inouï – ne le condamne certes pas même si cela révèle une difficulté interne. Que pour autant sa pensée de déstructuration de la métaphysique en tant que « limitation de l’être » (formule de son Introduction à la métaphysique) représente une étape et une exigence impossibles à méconnaître, voilà ce qui ne fait pour moi aucun doute. Pas plus que pour bien d’autres, et de plus importants que moi.

Venons-en aux faits.

La vérité, donc. La « vérité propre » de ces textes, comme précisent les auteurs. Ce qui veut dire pour eux une vérité qui ne se peut atteindre qu’en replaçant soigneusement ces textes dans le contexte de la pensée dont témoigne toute l’œuvre de Heidegger – y compris ce qui reste à paraître et dont on précise qu’on sait déjà qu’il n’y sera jamais question des Juifs – ce qui, soit dit en passant, n’a vraiment rien de très surprenant : on peut comprendre que volens nolens Heidegger se soit abstenu sur un chapitre auquel par ailleurs il n’a pas non plus apporté la moindre esquisse de critique (à part la phrase bien connue sur la caractère « industriel » des KZ, phrase qui ne nomme pas les juifs et reste inacceptable au regard de la vérité – encore une… – de l’extermination des Juifs d’Europe et de quelques autres catégories ethniques, politiques ou sexuelles.

Ne rien dire du silence complet de Heidegger sur les camps – c’est déjà trop de silence si on veut parler de la question juive chez lui. C’est déjà beaucoup trop de dédain pour l’ »ontique » au profit de l’ »ontologique » puisque c’est cette distinction qui importe à ces Messieurs. Il leur importe en effet de souligner chez Heidegger la « reconsidération du Dasein et de la sphère ontique au sein du seingeschichtliches Denken » (p. 77). Cette formule est étrange : d’abord elle semble immerger le Dasein dans la dite « sphère ontique » ce qui contredit la pensée même du Dasein en tant que mise en jeu de l’être (je m’efforce de faire simple et bref) et qui passe à côté de toute l’immense question de la non-différence qui travaille au cœur de la différence ontico-ontologique : à savoir que si l’être n’est rien d’étant il n’est proprement rien qui soit et que sa « différence » n’en est au moins pas une qui séparerait des « sphères ». Cela est clair de bout en bout chez Heidegger – et par ailleurs les travaux philosophiques sur cette in-différence dans la différence sont innombrables….

A coup sûr, il est tout à fait nécessaire de situer les cahiers de Heidegger dans la perspective d’ensemble de la pensée de Heidegger. A coup sûr, cette perspective comporte un vigoureux désaveu du nazisme raciste, technicien et calculateur qui se fond dans le désastre général du monde moderne au lieu d’en indiquer une refondation comme Heidegger l’a cru un moment. Encore faut-il le faire de manière suffisamment vigilante – en particulier sur ce qui chez Heidegger lui-même pourrait bien s’avérer plus complexe et moins réductible qu’on ne le fait ici à une élévation « ontologico-historiale » qui ne s’égarerait en rien lorsqu’il « juge opportun de réagir en personne à certains évènements historiques dans leur concrétude effective » (p. 77) formule inutilement contournée pour dire qu’il a pu adopter à certains égards, au nom de la plus haute pensée, des positions très ordinaires. Or c’est exactement cela qui est ici en question : comment la pensée de l’être peut sur tel ou tel point précis s’égarer ou se méprendre elle-même en opinion vulgaire.

II

Le registre philosophique de cette étude sur « la vérité des Cahiers n’est donc pas très assuré. Mais passons. Je ne veux ici qu’aller à l’essentiel.

C’est-à-dire à la question de l’antisémitisme. Il ne peut, nous explique-t-on, en être question puisque tout se passe dans la sphère ontologico-historiale où rien d’ontique ne peut valoir. Or l’antisémitisme est ontique – entendez, banal, quotidien, impropre. Sur le plan ontologico-historial, Heidegger n’accorde aux Juifs aucun des traits distinctifs qu’il relève dans la métaphysique. Ainsi, lorsqu’il parle de l’habileté des Juifs au calcul ne fait-il que reprendre un « stéréotype alors répandu » (c’est écrit au moins deux fois, p. 274 et 356). Mais il s’agit en fait pour lui du « calculable qui régit […] l’époque moderne » (p. 274) et cette considération est de teneur historiale.

Fort bien. D’où vient alors que les Juifs sont particulièrement calculateurs ? et/ou doués pour le calcul ? Question grossièrement ontique ? Insistons. Pourquoi un « stéréotype » vient-il faire de la figuration dans « la rationalité et la métaphysique » ? Cette question admet deux réponses. La première doit partir du « alors » de la formule citée : ce mot est ici surprenant puisque le stéréotype du Juif calculateur est aussi ancien, au moins, que le christianisme (Jésus contre les marchands du Temple). Le recours au stéréotype n’a rien de négligeable : il s’inscrit au contraire dans une très longue tradition et draine avec lui toute la stéréotypie du judaîsme au sein de l’Europe elle-même calculante et machinante. La seconde réponse vise plus haut : elle dit que le stéréotype suppose en fin de compte une interprétation du judaisme lui-même comme une théologie d’un dieu calculateur. C’est ce qu’établit de manière convaincante Didier Franck dans Le Nom et la chose par une analyse attentive menée dans un souci aigu de respecter la pensée de Heidegger et même de la porter au-delà d’elle-même. Heideger « se méprend » sur le judaïsme, telle est la formule de Franck qui précise que cette méprise procède de l’interprétation paulinienne du judaïsme.

Je ne peux pas aller plus loin sur ce point précis. Mais il faut bien avouer que ce point est d’importance : car il oblige à constater que Heidegger mobilise simultanément l’antisémitisme le plus banal (sans égards pour ses effets alors terrifiants) et la constitution essentielle (ontologico-historiale) de ce même antisémitisme ou antijudaïsme.

La thèse centrale du livre – c’est-à-dire la vérité qu’il enseigne – se trouve dès lors fragilisée. Cette thèse tient que Heidegger parle du « judaïque » « au sens métaphysique » comme il le dit (cf. p. 345) précisément parce qu’en ce sens le « judaïque » n’a rien à voir avec une détermination empirique et raciale. On affirme donc avec force (c’est le fil conducteur du livre) que « il n’y a pas la moindre trace chez Heidegger de l’attribution d’une essence métaphysique quelconque à ce qui est juif » (p. 276). Cette affirmation veut s’appuyer en particulier sur cette phrase désormais bien connue : « La question du rôle de la juiverie mondiale n’est pas une question raciale mais la question métaphysique qui porte sur le type de modalité humaine qui peut, en étant absolument libérée, entreprendre à titre de « tâche » historiale le déracinement de tout l’étant hors de l’être. » Je cite ici ma propre traduction ; le livre préfère dire « le monde juif planétarisé » ce qui revient à éviter de reconnaître que Judentum avait alors la valeur du stéréotype « juiverie » (archétype des stéréotypes antisémite pourrait-on dire) ; il préfère aussi parler de « type d’humanité » au lieu de noter, comme je l’ai fait pour ma part, que Menschentümlichkeit est un terme ici créé par Heidegger et semble-t-il jamais repris ailleurs que j’ai tenté de rendre par « modalité humaine » : or ce point n’est pas indifférent si Heidegger veut en effet s’écarter de la désignation d’un simple type – tendanciellement racial – pour donner à penser un mode tout particulier d’humanité, adapté à la tâche historiale du déracinement complet. Tâche, Aufgabe, est entre guillemets : tout est singulier dans cette proposition, la modalité de l’agent, celle de la tâche, mission ou fonction en effet très singulière d’avoir à accomplir intégralement l’oubli de l’être.

III

Cette singularité peut en effet être comprise comme sans essence métaphysique (sans présence substantielle) puisqu’elle est essentiellement ce qui porte la métaphysique à son extrêmité. L’extrémité appartient toujours de manière singulière à ce dont elle est le comble. Mais accorder cela revient-il à détacher la judéité de la métaphysique ? Certainement pas si elle en accomplit le comble…

L’étonnant ici pourrait être que le « déracinement hors de l’être » implique l’être comme sol, terre, consistance et demande donc qu’on s’interroge sur la consistance de ce qui n’est rien d’étant. Mais sans avancer plus à ce sujet, il est inévitable de reconnaître que le judaïsme est ici entraîné dans

l’essentialité paradoxale mais tout à fait essentielle et destinale de l’auto-anéantissement de la métaphysique.

Cela seul permet d’expliquer que les Juifs sont calculateurs par destin de même qu’ils sont maîtres dans la Machenschaft (machination) que Heidegger a depuis longtemps caractérisée comme trait de la métaphysique (en un sens non péjoratif, précisait-il dans l’Introduction à la métaphysique, mais au sens de la domination technique). Et c’est ainsi que, moyennant l’interprétation chrétienne (voire surchrétienne…) du judaïsme (tout à fait compatible avec l’exécration du christianisme lui-même) on peut compléter l’ontologie historiale du juif au sens métaphysique par le stéréotype ontico-ontique de la caricature la plus ordinaire. La thèse centrale du livre s’autodétruit tout comme la métaphysique et le judaïsme séculairement voué à machiner sa propre élimination.

C’est ce que j’avais essayé, de manière à peine différente, d’analyser dans un livre, Banalité de Heidegger paru en 2015. Le livre de Didier Franck a été publié, lui, en 2017. Dans les deux cas, ces livres pouvaient être connus de ces Messieurs et de leur traducteur français. Loin d’en faire état ils ont choisi de longuement critiquer les livres de Peter Trawny et de Donatella di Cesare, épaississant ainsi leur volume déjà épais de contributions diverses, de longues traductions et surtout d’un discours qui se contente de répéter la thèse centrale et autodissolvante. S’il est possible de parler sans narcissisme de ce qu’on a soi-même écrit (quant à Didier Franck, je me permets de le mobiliser ici à son insu et bien que nos perspectives soient très différentes) je dois à la simple vérité – oui, à elle… – de dire que l’évitement de deux ouvrages bel et bien présents dans le champ de la discussion témoigne d’une gêne. On préfère ne pas aborder ce qui risquerait de déstabiliser une thèse trop élémentaire, pour ne pas dire simpliste. Aux accusations elles-mêmes simplistes de « Heidegger nazi » on préfère opposer un autre simplisme. Cela ne sert ni la vérité ni Heidegger.