Quel homme et surtout quelle vie. Ce n’est pas une mais une dizaine de vies que Marek Halter nous raconte par le menu (plus de cinq cents pages), que nous lisons avec passion, tant le style est coulant et le contenu captivant. Je savais un certain nombre de choses mais le récit, recentré et plus développé sur certains points, donne encore à ces Mémoires une certaine fraîcheur. Au fond, c’est le symbole ou l’incarnation de l’histoire juive, pas uniquement celle de ce terrible XXe siècle, siècle de la Shoah, mais de toutes les vicissitudes d’Israël.

Le petit garçon juif du ghetto de Varsovie qui n’a dû la vie sauve qu’à la décision de ses parents de quitter nuitamment leur gîte sans rien emporter avec soi, relate après plus d’un demi siècle ce qu’on peut éprouver quand on est un déraciné, un réprouvé, un exilé permanent, au seul fait d’être né juif et de devoir évoluer dans un monde gagné par l’antisémitisme… Pourtant, malgré la gravité dont sont empreints ces récits poignants, le narrateur ne se prend pas au sérieux ni ne s’apitoie toujours sur son sort. Par exemple, les forces de la vie n’ont pas cessé de battre dans son cœur, surtout lorsqu’il s’agissait de belles et vigoureuses jeunes femmes dont il appréciait l’anatomie.

Quand la famille Halter quitte le ghetto, la seconde guerre mondiale va éclater et la Pologne qui avait commis l’erreur de faire confiance aux traités, censés la protéger de toute invasion, fut prise en tenaille par l’Allemagne nazie qui ne fit qu’une bouchée de son armée et l’URSS de Staline aux yeux duquel les moyens importaient peu, seul comptait le résultat..

Durant tous ces voyages dans une URSS en pleine guerre, où les réfugiés affluaient de toutes parts, on pouvait mourir de faim ou de maladie, faute de médicaments ou de soins. Le jeune garçon, à peine âgé de 9 ans, relate comment il s’imposa auprès de bandes de délinquants du même âge, comment il détroussait les passants, comment il rançonnait juste pour survivre les gens qui s’aventuraient la nuit dans la ville… Il note aussi la mort de sa jeune sœur qui n’a pas survécu à toutes ces privations. Mais comme ses parents étaient à l’hôpital, guère mieux loti que les autres secteurs de la ville, et qu’il leur fallait absolument du riz pour survivre, il n’hésita pas à prêter main forte à une bande de délinquants qui délestèrent un pauvre ânier de son précieux chargement : c’était seulement cela ou la mort ! Quand on a vécu cela à un si jeune âge, on n’a eu ni enfance ni adolescence et on n’a suivi aucun cours scolaire ou presque aucun…

Au début des années cinquante, après que l’Allemagne nazie a fini par lâcher prise et par s’effondrer, la famille arrive enfin en France. Marek nous livre son éblouissement, son bonheur, de vivre enfin dans la patrie des droits de l’homme ; je ne peux pas entrer dans tous les détails mais il en est au moins un qui mérite la mention. Le premier livre lu par Marek fut les réflexions de Sartre sur la question juive. Le jeune lecteur était traversé par des sentiments contradictoires : fier qu’on parle de son peuple et qu’un philosophe mondialement connu, Sartre, s’en soit chargé, et irrité de découvrir les conclusions de l’auteur : c’est le regard de l’Autre qui fait le juif… Et que fit notre jeune Marek ? Il chercha et finit par trouver l’adresse privée de Sartre et lui rendit même visite sans s’être annoncé.  Je vous laisse découvrir le résultat de l’entretien.

Succèdent à cela bien des péripéties mais aussi des voyages, notamment en Argentine où séjournent une tante de son père et sa famille. Et à ce moment là, Marek est surtout artiste-peintre et le moindre espoir de faire une exposition mobilise toutes ses énergies. Mais le tournant de son existence allait avoir lieu chez son ami, l’ancien rédacteur en chef du journal Le Monde, Pierre Viansson-Ponté qui le convainc de devenir écrivain.

Ainsi débuta la carrière d’un petit juif polonais, parlant le russe et le yiddish mais qui peinait à apprendre le français, et qui écrivit tant de best-sellers. A moins de trente ans, Marek avait déjà accumulé tant d’expériences et avait un vécu digne d’un chef d’Etat. Là encore, impossible d’entrer dans les détails, mais je dois avouer qu’en refermant ce livre, on a un peu le tournis. Quel carnet d’adresses ! Un homme, originellement un simple réfugié qui ne deviendra français qu’au début des années 80, fréquente tous les grands de ce monde.

Il se rallie à toutes les causes, même celles qui ne sont pas célèbres. Un point fixe, cependant, mais qui n’était pas exclusif de tous les autres, le Proche Orient. Ce conflit israélo-arabe, devenu israélo-palestinien, a projeté Marek sur les devants de la scène… Il relate ses conversations avec Golda Méir, puis avec Yesser Arafat à Beyrouth mais aussi à Tunis. Il nous livre quelques détails sur les coulisses de certaines rencontres, et aussi ses relations avec le monde chrétien et la haute hiérarchie vaticane, à commencer par le pape polonais avec qui il déjeuna. Il est impossible de citer tous les grands de ce monde avec lesquels Marek a entretenu des relations amicales. Parfois, les difficultés venaient de son propre camp, les juifs et les Israéliens lui ont parfois reproché de faire la part belle à leurs ennemis. Mais que faire ? On fait la paix avec ses ennemis et pas avec ses amis. Même les gouvernements arabes se tenaient informés de ce que Marek faisait dans le cadre du rapprochement entre Israéliens et Palestiniens et manifestaient la volonté de le rencontrer et de s’entretenir avec lui.

Un exemple de ce tissage de liens d’amitié entre ennemis putatifs ; lorsqu’un proche collaborateur d’Arafat apprit que Marek avait subi une opération cardiaque, il téléphona à l’épouse, Clara (récemment disparue), pour lui demander s’il pouvait lui être utile. Clara répondit qu’elle avait une voiture mais pas de chauffeur pour aller visiter son époux malade chaque jour… Le lendemain, un jeune syrien se présente au domicile des Halter : le collaborateur d’Arafat lui avait payé un mois d’avance pour être le chauffeur de madame Halter !

Marek a joui de la proximité et de l’amitié de plusieurs chefs d’état français : François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et même François Hollande. Sa connaissance de la langue et de la mentalité russes en firent un précieux conseiller qu’il surent mettre à contribution. Il est intéressant de voir comment Marek a fait la connaissance de Vladimir Poutine, alors jeune maire adjoint de Saint-Pétersbourg !

Mais j’aimerais clore ce papier par une réflexion qui dépasse le cadre étroit du récit : des hommes comme Marek ont su illustrer à merveille le véritable message du judaïsme prophétique. Songez que l’historien Marc Bloch a crié devant le peloton d’exécution nazi : Vive la France, vive les prophètes d’Israël…

Oui, c’est cet héritage que Marek, au long de toute une vie, a su faire prospérer. Pourquoi est-ce un juif laïc qui a su mettre en lumière les idéaux les plus célèbres de la foi d’Israël et pourquoi ce ne fut pas des rabbins orthodoxes, occupés à dire ce qui est cacher et ce qui ne l’est pas, ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. En d’autres termes, le judaïsme en devenant rabbinique, s’est certes sauvé mais à quel prix. Il s’est replié sur lui-même. Si Marek s’était contenté d’observer le sabbat et la cacherout, serait-il parvenu à cette notoriété ? Aurait-il si bien servi la cause de la paix, de la justice et du judaïsme partout dans le monde ? J’en doute.

Tout en protégeant les valeurs du judaïsme religieux, les rabbins devraient mieux adapter ces commandements là au monde actuel, à ses exigences et à ses idéaux. Si Marek avait refusé de voyager le samedi, de déjeuner avec le pape ou avec un chef d’Etat, que se serait-il passé ? A de plus experts que moi de répondre.

Le livre se clôt sur l’annonce de la mort de cette fidèle compagne, Clara… Il est vrai que la mort ne cesse de rôder dans cet ouvrage. Mais l’exemple d’une telle vie, si bien remplie, si exaltante, transmet un message d’espoir et de vie. On peut mourir mais l’héritage, lui, nous survit.