Samedi matin 10 janvier à l’aube, ma si chère amie Emilie m’annonçait depuis Tel-Aviv que son père, François-Michel Saada, avait été assassiné dans l’attaque terroriste antisémite de la veille, porte de Vincennes: la stupeur, l’effroi, la profonde tristesse – tout à la fois. La douleur collective devint brutalement plus intime: j’avais été Charlie, je ne pensais plus qu’à Michel, je me sentais surtout Emilie.

Oui, car son papa, le papa d’Emilie et de son frère Jonathan, c’était un peu le nôtre aussi. Des quelques souvenirs partagés avec la famille Saada s’impose à moi cette idée forte: Michel, c’est un peu le papa universel. Il y a d’abord l’immense bonté, le sourire tendre, discret, et l’accueil toujours chaleureux.

Il y a peut-être aussi et surtout la précieuse bienveillance, cette bienveillance-là qui fait les meilleurs papas : vous savez, ceux-là qui s’adressent à leurs nièces, neveux, aux amis de leurs enfants et aux enfants de leurs amis comme à leurs propres enfants: avec un peu plus de distance, certainement plus d’indulgence mais dans le regard la même attention, un genre d’inquiétude douce que nous retrouvons dans les yeux de « nos » pères.

Je me souviens de la fois où il m’avait gentiment raccompagnée en bas de chez moi pour éviter que je prenne le métro, de la discussion que nous avions eu sur le marché du travail en France, les études supérieures, les Etats-Unis, la famille, et un éventuel départ en Israël…

Je me souviens des discussions que j’avais avec Emilie à Paris, avec Jonathan à Tel Aviv, sur « nos » parents, parce qu’ils se ressemblent sur l’essentiel. Je me rappelle comment Jonathan présentait sa sœur avant qu’on ne se rencontre, persuadé qu’il fallait nous présenter tant j’imagine que, me connaissant déjà, il pouvait aussi cerner toutes nos ressemblances.

J’ai l’image aussi certaine de « nos » mères qui, parce qu’elles se sont rencontrées récemment, ont naturellement dû évoquer ensemble « leurs enfants », comme si leur relation intime avec « nous » les liait « elles » dans une empathie directe, éminemment sincère.

Alors, si rendre un hommage personnel pour Michel me sembla d’abord difficile, il suffit de mettre les mots sur la compassion fraternelle ressentie pour mon amie pour comprendre que le message à transmettre était en fait très général: je suis profondément Emilie et je suis Jonathan car le souvenir que je garderai de leur père, c’est bien celui de « Michel, un papa universel ».

Puisse sa mémoire être éternelle.