En 2015, en 2016, nous avons partagé nos identités. Je suis Charlie, je suis flic, je suis juif – l’une de mes pancartes préférées ajoutait à cette identité généreuse « je suis célibataire », avec un numéro de téléphone. Entre la République et la Nation nous avons été tout cela, ou peut être rien de tout cela, mais nous l’avons été ensemble.

Depuis, après certains « je ne suis pas Charlie » malveillants, après des minutes de silences mal silencieuses et quelques quenelles faites au consensus national, nous avons éprouvé malaise, doutes, de la fatigue aussi. Nous sommes à l’heure où les Charlie sont redevenus juifs, musulmans, de gauche ou de droite. A l’heure où la juste crainte de l’amalgame fait redouter que ne soient pas posés les mots justes sur certaines choses désagréables. L’heure où, en attendant, certains n’attendent plus – et où selon un narratif qui se répand de plus en plus, les juifs quittent massivement la France – ou devraient la quitter.

Il y a place pour un autre narratif ! Edmond Fleg (1874-1963) a écrit en son temps un « je suis juif » où il énumère les raisons du « rude bonheur » d’être juif. Texte merveilleux parce qu’il déploie conjointement l’étendard du particulier et de l’universel et, par une poésie qui respire large, témoigne d’une nation fidèle à sa tradition, et de notre tradition de fidélité à la Nation.

A l’heure où certains « experts » ne prédisent d’avenir pour les juifs de France que dans le marranisme, l’assimilation ou le départ, sans doute est-il temps de rappeler, pour contrer ce narratif mortifère, quelques piliers historiques de notre « je suis juif » en France, sans doute nous faut-il énoncer, à la manière d’Edmond Fleg, notre « je suis français juif »,

Je suis français juif, parce que les juifs, en Gaule, priaient, échangeaient l’or et l’étain, cultivaient déjà le sillon rhodanien bien avant que les Francs, qui en immigrés franchirent l’Escaut et la Meuse, ne donnent leur nom à ce pays. Français juifs ? Deux-mille ans d’histoire…

Je suis français juif, parce que le 28 septembre 1791, l’Assemblée nationale et ses Charlie, qui à l’époque portaient cocarde, n’ont pu se quitter sans nous émanciper, à la dernière minute mais les premiers dans le monde. Français juif parce que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dans ce beau tableau du musée Carnavalet, a la forme des tables de la loi, et que son décalogue républicain a le souffle de nos prophètes. Liberté, égalité, fraternité, c’est Abraham en bonnet phrygien !

Je suis français juif, parce que la France est mon pays, parce que j’y suis né, parce que nos familles, il y a peu, il y a longtemps ou il y a très longtemps, sont venus y vivre, et ne l’ont pas fait par hasard. Beaucoup fuyaient quelque persécution, mais la France, c’est par choix qu’ils l’ont choisie. Par idéal, par dignité, pour les droits de l’homme. Parce qu’un pays qui réhabilite un petit capitaine, comme enseignait le père d’Emmanuel Levinas, c’est là-bas qu’il faut être…

Je suis français juif parce que dans le grand midrash culturel français, Gainsbourg conte à Darius Milhaud qu’Adolphe Crémieux pense que Rashi glosait un peu trop à la marge… Ce à quoi Offenbach répondait, aux dire d’Henri Bergson, de Tristan Bernard et d’Irène Némirovsky, que Marcel Proust, lui, se posait au centre de ses romans. Ne déclarait-il pas – déjà – dans La Recherche du temps perdu : « Je suis Charlus » ?

Je suis français juif, parce qu’un jour Dieu a prononcé l’adage « heureux comme un juif en France ». Certes il ne l’a pas répété trop souvent, mais, dites-moi, Dieu ne propose-t-il pas son alliance avec ceux qui sont ici, mais aussi ceux qui ne sont pas ici ?  Cela ne veut-il pas dire que nos enfants, et les enfants de nos enfants, vérifieront eux aussi, comme à nos riches heures de bonheur, la justesse de l’adage ? C’est à ce futur que je choisis de croire.

Je suis français juif parce que j’aimerais qu’on cesse de s’intéresser à la date de mon billet d’avion, parce que je ne puis quitter mon poste sans trahir l’héritage, et donner la victoire à ceux qui nous attaquent. Parce qu’un ami me disait, hier : « La France a bien de la chance qu’on l’aime ! ».  Français juif parce qu’en l’écoutant je me suis dit, « Il a raison… Et j’ai de la chance d’avoir un tel ami ; je veux rester avec lui ».

Je suis français juif, car lorsque le premier ministre de l’Etat d’Israël a déambulé, après les attentats de janvier 2015, boulevard Voltaire, comme s’il saluait quelque électeur futur, je me suis senti comme ce diplomate, hongrois juif et incorrigible patriote, à qui on avait proposé en 1947 un poste dans l’Etat d’Israël qui devait voir le jour quelque semaine plus tard. Il avait répondu : « J’adore l’Etat d’Israël. A la minute où il sera créé je le soutiendrai. Et je serai ravi de devenir son premier ambassadeur à Budapest. »

Je suis français juif : pour pleurer et pour rire, comme le dit l’Ecclésiaste, peut-être pour déraciner ce qui est planté, pour m’éloigner des caresses, peut-être même pour la guerre ; mais aussi et surtout, pour planter, pour réunir les pierres, pour embrasser, pour aimer, pour la paix ! Oui, je suis français juif, parce que c’est décidé : je suis juif, je reste en France !