Le monde entier connait Daniel Tragerman maintenant, aucun d’entre nous ne pourra le rencontrer, jouer avec lui et lui enseigner un tas de choses inutiles, plus maintenant, mais tout le monde connait son nom.

Tout le monde connait Gilad, Naftali et Eyal, kidnappés et exécutés. Le fait qu’on les connaisse par leurs prénoms et non leurs noms de famille, tels des anges, en dit beaucoup quant à la douleur qu’ils suggèrent.

La monde ne connaitra surement jamais Ahed Baker, Muhammed Baker, Zakaria Baker et Ismail Baker, en grande partie parce que quatre sur quatre cents c’est plus difficile à suivre, et parce que personne n’écoute, leur mort est statistique, atroce oui, mais soyons honnête, c’est presque une anecdote aujourd’hui. Ils seront à jamais : « les quatre gamins palestiniens tués sur une plage. »

Gilad, Daniel, Naftali et Eyal sont des victimes; Ahed Muhammed, Zakaria et Ismail sont des dommages collatéraux.

La mort de Gilad, Daniel, Naftali et Eyal est la faute du Hamas, mais celle de Ahmed, Muhammed, Zakaria et Ismail aussi apparemment, même si ils ont été tué par un F16 pendant qu’ils jouaient sur la plage.

Et c’est ça qui fait le plus mal, la réalisation que je souffre plus pour les quatre israéliens que pour les quatre palestiniens, parce que quatre personnes sont des victimes, quatre cent c’est une foule, une pile, un bûcher, rien que vous ne puissiez distinguer, rien que vous ne puissiez définir. C’est une masse informe sur laquelle on peut s’apitoyer mais il y a des niveaux d’horreur que l’on peut difficilement appréhender. J’imagine souvent la même chose de Dresde après le bombardement Allié dans les derniers jours de la Seconde guerre mondiale. Triste, tragique même, mais d’une manière généralement immonde.

Personne ne peut réellement comprendre la souffrance de millions de personnes, mais on peut s’identifier à un individu, connaitre leur histoire, écouter leur rêves volés, et dans l’eternal sunshine of the spotless mind, où il n’y a aucune responsabilité assumée, aucun sens de la démesure, le Premier ministre Netanyahu chevauche le cheval scellé par ses alliés politiques les plus répugnants, et promet que les responsables paieront cher.

Comment payeront-ils? Est-ce que l’IDF tuera leurs femmes et leurs enfants à l’instar de la tentative d’assassinat ratée sur le Hamas, ou est-ce qu’une autre famille souffrira d’innombrables pertes au nom du Hamas?

Quand j’y pense, je ne connais pas les gamins qui sont morts à l’école de l’UNRWA. Je ne sais pas s’il s’agit d’un crime de guerre, l’investigation du UNHRC nous le dira, je sais que le Hamas cache ses roquettes dans les écoles, mais là encore, les morts sont anonymes, leurs morts étant moins importantes que la politique qui se joue derrière, que l’énormité des évènements, que le ping-pong des reproches des deux camps.

Imaginez seulement, si un enfant meurt et que le Premier ministre promet des représailles, ce que doivent se dire près de huit cents et quelques parents de l’autre côté.

Plus de civils mourront au nom de civils étant ciblés, plus d’enfants mourront au nom d’un enfant qui est mort, et ils resteront anonymes, parce qu’il y a tellement de noms, et comment distinguer entre une centaine de morts qui s’appellent tous Mohammed de toutes manières ?

La douleur des israéliens est bien réelle, la douleur mène à la colère, la colère à la haine et la haine à la souffrance. Et si vous n’êtes pas convaincu de la spirale du chaos par des petits hommes verts, demandez-vous combien de temps encore est ce que cette situation va durer ? Est-ce qu’Israël a accepté un état permanent d’ « insécurité » maintenu pour justifier la non-existence du Processus de Paix ?

J’entends le gouvernement dire qu’il regrette chaque décès; qu’il souffre pour ces enfants pris en otages et tués par la folie du Hamas à Gaza. J’y croirais lorsque leurs noms seront lus sur le parterre de la Knesset en tant que victimes tout comme les jeunes juifs israéliens.

Si les Israéliens étaient soumis à l’histoire de chaque enfant palestinien mort, avait à participer à un enterrement pour eux en tant que victimes d’un ennemi commun, avaient à voir leurs photos, entendre leurs rêves volés, connaissaient leurs histoires et s’y identifiaient, vous verriez moins d’enthousiasme va-t-en-guerre pour la prochaine opération sur Gaza.

Au jour d’aujourd’hui les victimes à Gaza sont justifiées comme étant des victimes du Hamas, mais elles sont aussi tenues responsables pour leur propre mort. Après tout ils ont votés pour le Hamas non? Ils ne sont pas non plus en train d’essayer de les renverser, comme le suggérait Howard Stern.

Ils sont victimes quand cela est utile, et responsables quand ça ne l’est pas. Ca doit être très pratique, tant que l’on n’est pas un Gazaoui bien entendu.

Je sais qui est Daniel Tragerman maintenant. J’ai mal pour lui et sa famille, mais je ne sais pas qui est en train de mourir à Gaza en ce moment même, et même quand je le saurais, ça ne comptera pas pour grand-chose.

J’aimerais que quelqu’un fasse ceci: aller parler aux familles des enfants Israéliens morts, aller parler aux familles des enfants palestiniens morts, et qu’ils écrivent leurs histoires dans un même livre, qu’ils citent leurs parents dans un même livre, et que tous ces noms soient célébrés à chaque fois qu’un nouvel enfant meurt dans ce conflit sans queue ni tête, pour que leur souvenir soit Un, même si ils n’ont jamais pu se rencontrer et jouer ensemble de leur vivant.