Je suis Auschwitz. (Texte complété à partir de mon Facebook du 27 janvier écrit depuis mon lit d’hôpital)

Ce matin, je suis Auschwitz.

Ce matin, ce ne sont pas les images de la télé tournant en boucle qui m’aident à me remémorer ce que je n’ai pas vécu. Et d’ailleurs, il s’en est fallu de si peu que je sois un des deux millions d’enfants juifs déportés, n’était la providence d’une famille de Justes que Dieu a placée sur notre chemin.

Je suis Auschwitz parce que je l’ai vécu des centaines de fois à travers les récits que m’en ont fait les survivants, ces hommes et ces femmes pour lesquels j’éprouve un immense amour, ceux qui sont encore là et ceux qui s’en sont allés. Ils m’ont appris la gravité et la joie, la force de vivre et de transmettre.

Je suis Auschwitz parce qu’y ayant accompagné une dizaine de groupes, j’ai parcouru, hébété, ce lieu de vide et de désolation qu’est Birkenau, avec ses cheminées de briques dressées vers les nuages, semblables à des doigts accusateurs pointés vers un ciel vide.

Je suis Auschwitz parce que je n’ai pas de paroles dans ma gorge pour en parler. Mais qu’à la question posée dans le film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour », je n’accepte pas qu’on me réponde : « Tu n’as pas été à Hiroshima », « Tu n’as pas été à Auschwitz ». J’y ai été comme nous enjoint de le dire la Haggada de Pâque : Bekhol dor vador, « À chaque génération, tout homme devra dire : JE suis sorti d’Égypte ». Avec ceux qui sont sortis de cette fournaise et avec les autres beaucoup plus nombreux, je dis : « J’y ai été. »

Je suis Auschwitz parce que – comme le disait Hillel –, Im ène ani li, mi li ? Si je ne le suis pas, qui le sera à ma place ? Qui descendra dans les rues de Paris et d’ailleurs pour s’identifier à ma souffrance ? Veïm lo akhshav, émataï ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ? Oukheshéani leatsmi, ma ani ? Mais si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Le grand sage vient me rappeler que c’est à moi, et à moi seul, qu’il incombe de porter la mémoire d’Auschwitz ; qu’il y a urgence à le faire ; et enfin que cette mémoire ne doit pas me couper du reste du monde.

C’est pourquoi  d’être Auschwitz ne m’empêche pas (au contraire) d’être Arménien, Tsigane, Cambodgien ou Rwandais. Il m’impose de porter leurs souffrances avec les miennes. Car le cri du livre des Lamentations (1:12) vaut pour eux comme pour moi : « Ô vous tous qui passez sur la route, regardez et voyez s’il est une douleur pareille à celle qui m’est infligée, celle dont l’Eternel m’a affligée au jour de Son ardente colère ! » Être Auschwitz, c’est pouvoir se glisser dans la peau de l’Autre, souffrant, et s’identifier à l’unicité de son martyre.

Je suis Auschwitz, mais je suis aussi Treblinka, Maidanek, Bergen-Belsen, Ravensbrück, Mauthausen, Theresienstadt, Kaunas, Ponar, Sobibor, Sachsenhausen, Dachau, etc. tous ces lieux où le travail rendait libre puisque c’était écrit à l’entrée : Arbeit macht frei. Je suis ces hommes et ces femmes à qui l’on conseillait d’abandonner tout espoir, leur montrant les grandes cheminées fumantes des crématoires. Je suis chacun d’entre eux, épuisé par les travaux forcés, affamé, gelé, terrorisé, sans autre horizon que la minute d’après. Une heure, tenir une heure encore.

En ce 70ème anniversaire de ce que Simone Veil a refusé d’appeler la libération d’Auschwitz, mais, au mieux, son ouverture, arrivant bien tard, je le répète résolument :

Je suis Auschwitz !

Shabbath Shalom à tous et à chacun.

Bien amicalement, Daniel Farhi.