Itamar Ben Gvir : plus il choque, plus il s’installe

Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, célèbre l'adoption par la Knesset de la loi instaurant la peine de mort pour les terroristes palestiniens, le 30 mars 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, célèbre l'adoption par la Knesset de la loi instaurant la peine de mort pour les terroristes palestiniens, le 30 mars 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Peu de responsables politiques israéliens suscitent une réaction aussi immédiate qu’Itamar Ben-Gvir. Pour une grande partie de la gauche israélienne et de l’opinion internationale, il incarne l’extrême-droite dans ce qu’elle a de plus inquiétant et repoussant : le kahanisme, le nationalisme radical, le goût de la provocation et une conception autoritaire du pouvoir. Pour ses partisans, au contraire, il est celui qui ose dire tout haut ce qu’une partie croissante du pays pense tout bas : qu’Israël a trop longtemps confondu modération et faiblesse, défense des droits et renoncement à l’autorité de l’État.

Ces deux portraits contiennent chacun une part de vérité. Aucun ne suffit à comprendre le personnage.

Ministre de la Sécurité nationale depuis fin 2022, avec une brève interruption en 2025, Ben-Gvir supervise notamment la police et le système pénitentiaire. Avocat de formation, installé à Kiryat Arba, aux portes d’Hébron, il s’est longtemps fait connaître en défendant devant les tribunaux des militants de l’extrême droite poursuivis par l’État dont il dirige aujourd’hui une partie de l’appareil sécuritaire.

Sa trajectoire est spectaculaire : celle d’un homme issu des marges les plus radicales de la droite israélienne parvenu jusqu’au cœur du pouvoir. Mais après avoir construit sa carrière sur la dénonciation de l’impuissance de l’État, il doit désormais répondre de sa propre capacité à exercer cette puissance.

Un passé impossible à effacer

On ne peut comprendre Ben-Gvir sans Meir Kahane. Jeune militant, il évolue dans l’univers kahaniste, courant nationaliste radical dont le parti, Kach, fut exclu des élections israéliennes en 1988 pour incitation au racisme, puis interdit.

En 1995, quelques semaines avant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, Ben-Gvir se fait remarquer à la télévision en exhibant l’emblème arraché de la voiture du Premier ministre. Pendant des années, il conserve chez lui un portrait de Baruch Goldstein, auteur en 1994 du massacre de 29 musulmans à Hébron, avant de le retirer en 2020. En 2007, il est condamné pour incitation au racisme et soutien à une organisation interdite après avoir brandi des pancartes proclamant notamment « Expulsez l’ennemi arabe » et « Le rabbin Kahane avait raison ».

Cette condamnation ne concernait ni participation à un attentat ni aide matérielle au terrorisme, mais des actes de propagande liés au mouvement Kach. Présenter sa réputation d’extrémiste comme une invention de ses adversaires serait donc historiquement faux ; parler simplement de « soutien au terrorisme » sans autre précision serait tout aussi trompeur.

Avec les années, son discours a changé. Il affirme ne plus vouloir expulser les Arabes en tant qu’Arabes mais uniquement ceux qu’il considère comme ennemis de l’État, arabes ou juifs, et cherche à distinguer son parti, Otzma Yehudit, du Kach historique.

Évolution idéologique réelle ou adaptation du vocabulaire ? La question reste ouverte. Mais politiquement, l’opération a réussi : Ben-Gvir s’est normalisé suffisamment pour entrer au gouvernement, jamais suffisamment pour cesser d’incarner l’homme qui défie le système.

Pourquoi il séduit un certain électorat

Réduire son ascension à une simple radicalisation d’Israël reviendrait pourtant passer à côté de l’essentiel.

Ben-Gvir possède un remarquable instinct politique. Il a identifié des inquiétudes longtemps sous-estimées par les partis traditionnels : criminalité organisée, racket, armes illégales, émeutes dans certaines villes mixtes, sentiment d’abandon du Néguev et des périphéries. Il a résumé tout cela par un mot devenu central dans son discours : meshilout, la « gouvernance », au sens de la capacité de l’État à faire respecter son autorité.

Tous ceux qui votent Ben-Gvir ne sont évidemment pas des disciples de Kahane. Beaucoup pensent simplement que l’État s’est montré trop faible face au terrorisme et au crime organisé et qu’une partie des élites se soucie davantage des droits de ceux qui défient l’État que de la sécurité des citoyens ordinaires.

On peut juger ce diagnostic excessif. Le mépriser ne fait pas disparaître ceux qui le partagent.

C’est aussi là que réside le talent singulier de Ben-Gvir. Contrairement à nombre de politiciens radicaux qui, une fois arrivés au pouvoir, cherchent à s’assagir pour élargir leur socle, lui ne semble guère rechercher l’approbation de ceux qui le détestent. Il paraît avoir compris qu’une partie de sa force vient précisément de là : chaque attaque de ses adversaires peut devenir, auprès de sa base, la confirmation qu’il dérange ceux qu’elle souhaite voir dérangés.

Ce capital de constance se lit dans les urnes. Alors que le parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich a plusieurs fois frôlé l’exclusion de la Knesset dans les sondages de 2026, Otzma Yehudit se maintient régulièrement autour de 6 à 10 sièges, devenant dans certaines enquêtes la troisième ou quatrième force du pays.

L’épreuve du pouvoir

Mais l’arrivée au gouvernement a modifié les règles du jeu. Il ne suffit plus de dénoncer : il faut obtenir des résultats.

Or c’est précisément sur le terrain de la meshilout que son bilan est le plus vulnérable. La criminalité au sein de la société arabe israélienne reste extrêmement élevée. En 2022, dernière année avant son arrivée au ministère, 116 personnes avaient été tuées dans des affaires criminelles dans ce secteur. Dès l’année suivante, le chiffre a plus que doublé et il est resté à des niveaux dramatiques (252 personnes assassinées en 2025).

Il serait abusif d’en attribuer la responsabilité à un seul ministre. Les organisations criminelles, la prolifération des armes et des décennies de sous-investissement lui préexistent largement.

Mais Ben-Gvir avait précisément demandé à être jugé sur sa capacité à inverser cette tendance.

On ne peut construire sa carrière sur la dénonciation de la perte de contrôle de l’État, obtenir le ministère chargé d’y remédier, puis expliquer indéfiniment que l’échec relève de ceux qui étaient là auparavant.

Le véritable test de Ben-Gvir n’est donc pas seulement de savoir s’il est « extrémiste ». C’est de savoir s’il est efficace.

Sur d’autres terrains, en revanche, son action correspond davantage aux attentes de sa base. Après le 7 octobre 2023, il a fortement accéléré l’armement des civils éligibles et le développement d’unités locales de sécurité. Il a également considérablement durci les conditions de détention des prisonniers palestiniens condamnés pour des infractions liées au terrorisme, déclarant avec fierté que « les prisons sont devenues un cauchemar pour les terroristes, et j’en suis fier ».

Là encore, le clivage est presque parfait : ce qui scandalise une partie de l’opinion internationale correspond chez beaucoup de ses électeurs à une demande de rupture avec ce qu’ils perçoivent comme des années de retenue excessive. Chez Ben-Gvir, la fermeté n’est jamais seulement une politique : elle est aussi une mise en scène politique.

Le même mécanisme apparaît autour de la peine de mort pour les auteurs d’attentats meurtriers. Ben-Gvir a été l’un des principaux artisans de la loi adoptée par la Knesset le 30 mars 2026, faisant de cette mesure l’un des symboles de sa conception de la dissuasion. Il en a célébré l’adoption de cette loi avec la théâtralité qui le caractérise, une coupe de champagne à la main en promettant des exécutions « un par un », tandis que ses adversaires dénonçaient une mesure discriminatoire et davantage destinée à satisfaire son électorat qu’à améliorer réellement la sécurité. Ces mesures ont suscité de sévères critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et d’une partie de l’appareil judiciaire. Mais elles rencontrent également un soutien réel dans une société profondément traumatisée par le massacre du 7-Octobre et le sort réservé aux otages israéliens à Gaza.

C’est l’une des clés du phénomène Ben-Gvir : ce qui contribue à sa délégitimation à l’étranger peut simultanément renforcer sa légitimité auprès d’une partie du public israélien.

Celui qui déplace la droite

Son importance ne se mesure d’ailleurs pas seulement à son action ministérielle.

À la tête d’un parti dont les députés peuvent être indispensables à une majorité de droite, Ben-Gvir dispose d’un levier considérable sur Benyamin Netanyahou. Sur Gaza, les accords concernant les otages, l’Autorité palestinienne, les implantations ou le mont du Temple, il représente l’un des pôles les plus durs de la coalition.

Sa démission du gouvernement en janvier 2025, pour protester contre un accord de cessez-le-feu et de libération d’otages, puis son retour lorsque les combats ont repris, a montré qu’il était prêt à transformer un désaccord stratégique en crise gouvernementale.

Netanyahou ne cède pas pour autant à toutes ses exigences. Il l’a notamment contredit sur le statu quo du mont du Temple. Mais toute décision sensible doit désormais intégrer une question supplémentaire : jusqu’où le Premier ministre peut-il aller sans risquer de perdre Ben-Gvir ?

Plus profondément encore, celui-ci a contribué à déplacer les frontières du débat politique israélien. Retour d’implantations juives à Gaza, « émigration volontaire » de Gazaouis, changement du statu quo sur le mont du Temple, durcissement extrême du régime carcéral : des idées autrefois confinées aux marges sont aujourd’hui discutées au sein même du gouvernement.

Ben-Gvir n’a pas nécessairement réussi à les imposer. Il a réussi à les rendre discutables. C’est peut-être sa victoire politique la plus importante.

Il dispose également d’un avantage rare : ses électeurs savent généralement ce qu’il pense et voient souvent ses actes suivre ses paroles. Lorsqu’il annonça qu’il quitterait le gouvernement en cas d’adoption de l’accord avec le Hamas, il le fit. Lorsque les combats reprirent, il revint.

Cette constance compte dans un système politique où les électeurs se sont habitués aux renversements d’alliances et aux promesses abandonnées.

Le paria qui prospère

À l’étranger, Ben-Gvir est pourtant devenu presque infréquentable. En juin 2025, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et le Royaume-Uni ont annoncé des sanctions personnelles contre lui et Bezalel Smotrich, leur reprochant notamment des propos jugés incitatifs à la violence contre les Palestiniens en Cisjordanie.

Qu’un ministre israélien en exercice soit sanctionné par cinq démocraties traditionnellement alliées d’Israël constitue un événement considérable.

Ben-Gvir n’a cependant guère cherché à atténuer cette image. Son langage reste volontairement provocateur, parfois brutal. À ses yeux, la retenue verbale appartient précisément à cette culture politique de la prudence et de l’impuissance contre laquelle il s’est construit.

Il lui arrive de poser des questions qu’une partie du public juge légitimes — pourquoi l’État tolère-t-il certaines zones de non-droit ? Pourquoi les Juifs ne pourraient-ils pas prier sur le lieu le plus sacré du judaïsme ? Pourquoi des terroristes condamnés bénéficieraient-ils de conditions carcérales jugées trop favorables ? — puis de les formuler ou d’y répondre d’une manière qui transforme presque mécaniquement le débat en scandale.

Son goût de la provocation fournit ainsi lui-même une partie du matériau de sa délégitimation.

La caricature existe. Mais elle ne naît pas dans le vide.

Et pourtant, les deux trajectoires ne s’annulent pas : paria sur une partie de la scène internationale, Ben-Gvir reste à l’intérieur d’Israël l’un des dirigeants les plus solides de son camp.

Comprendre n’est pas absoudre

Voilà pourquoi Ben-Gvir mérite mieux que les anathèmes.

Son passé radical est réel. Ses provocations sont souvent délibérées. Son rapport aux institutions soulève des questions sérieuses. Et son bilan en matière de sécurité personnelle doit être confronté aux promesses qu’il avait lui-même formulées.

Mais ses qualités politiques sont tout aussi réelles. Il a identifié certaines fractures profondes de la société israélienne avant beaucoup d’autres, possède une remarquable capacité à communiquer avec son électorat et représente aujourd’hui une part substantielle de l’opinion israélienne.

Le qualifier de fasciste ne répond pas à la question de savoir pourquoi il gagne des voix. Le présenter inversement comme une simple victime de la gauche, de la justice ou des élites ne répond pas davantage à celle de savoir s’il gouverne efficacement.

Devenir un tribun exige du talent. Conquérir des voix exige de l’instinct politique. Devenir un homme d’État exige de l’efficacité, du discernement et, surtout, le sens des limites.

Ben-Gvir a déjà réussi le passage le plus spectaculaire de sa carrière : celui des marges les plus radicales du système jusqu’au cœur du pouvoir, et peut-être davantage encore en déplaçant vers lui une partie du centre de gravité de la droite israélienne. Le second passage, celui qui sépare le tribun de l’homme d’État, il l’a également franchi pour l’essentiel, changeant non seulement le discours mais des pratiques bien réelles de l’État — la criminalité dans la société arabe israélienne mise à part, où l’échec reste entier.

Son vrai problème est ailleurs. Itamar Ben-Gvir sait conquérir le pouvoir, influencer ceux qui le détiennent, et s’en servir. Ce qu’il n’a pas appris à maîtriser, c’est lui-même : le goût de la provocation superflue, qui n’ajoute rien à son bilan mais qui, sortie après sortie, abîme un peu plus l’image d’Israël dans le monde et attise des tensions intérieures dans une société déjà à son point d’ébullition.

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis l’été 2025, le Dr Eitan Chikli se consacre aujourd’hui à l’analyse des questions politiques, religieuses et sociales israéliennes. Il a été président-recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico de 2020 à 2024, après avoir dirigé pendant vingt-six ans la Fondation éducative TALI. Docteur en éducation juive du Jewish Theological Seminary, il est également titulaire d’un Master of Public Administration de la Harvard Kennedy School, obtenu en tant que Wexner Fellow, ainsi que de diplômes en études juives, relations internationales et études du Moyen-Orient. Il a enseigné dans plusieurs institutions universitaires et éducatives en Israël. Né en Tunisie et ayant grandi en France, il a fait son alyah en 1977 et a servi comme officier dans Tsahal.
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