We all live in a ‘Green Line’ submarine

Au temps des pharaons, lorsqu’une dynastie régnante voulait stigmatiser le souvenir d’un prince ou d’un personnage célèbre, on martelait, sur la totalité des stèles et des monuments, les inscriptions qui lui étaient consacrées. Ainsi, en oblitérant son nom, c’est son souvenir même que l’on effaçait de la mémoire collective.

C’est à peu près ce que tentent de réaliser aujourd’hui les ennemis d’Israël. N’étant pas parvenus à faire disparaître ce peuple de la surface de la terre, ils s’en prennent à tout ce qui est susceptible d’accréditer ses titres d’appartenance à la région d’où il est issu. Mais comment effacer les noms honnis : Israël, Jérusalem, Judée, Samarie, et même celui de Jourdain ? [1] Ils peuplent la Bible, les documents historiques, les livres d’histoire et d’archéologie, les cours de religion chrétienne, les œuvres d’art même…

Qu’à cela ne tienne : ayant remarqué la décadence actuelle de la connaissance, les ennemis d’Israël en ont déduit, avec raison, que ce qui importait, ce n’était pas l’histoire que l’on enseigne, mais celle qui est en train de se faire… par médias interposés.

La presse, tant écrite qu’audiovisuelle, n’est-elle pas le miroir des événements en cours – infiniment plus importants, pour une grande partie de nos contemporains, que ceux du passé, même si ce dernier n’a que quelques années, quelques mois, voire quelques semaines d’existence ?  Ce qui compte, pour madame ou monsieur tout le monde, ce ne sont pas les analyses des historiens, mais les reportages à chaud, la sensation de la dernière nouvelle – surtout si elle est encore tiède du sang des autres. On réfléchira plus tard, pensent sans doute les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs…

Mais, au fait, pensent-ils vraiment ?

Les nouvelles contradictoires les « touchent », certes, mais comme des « attouchements » ambigus, plutôt que comme des invitations à réfléchir. L’excitation qu’elles causent à l’imagination anesthésie leur conscience, d’autant que seules leurs passions idéologiques sont concernées par des reportages à allures de scénarios pour film à suspense. Et voilà nos voyeurs en ébullition dès que ‘leur camp’ est atteint par les coups du ‘camp ennemi’, qu’ils exècrent. Tout se passe comme dans ces modernes arènes que sont les stades de football, où les supporters semblent n’être venus que pour en découdre jusqu’au sang avec les fans de ‘l’autre’ équipe.

A ce stade, on se demandera sans doute :

  • Où veut en venir cet éditorialiste inconnu ?
  • Que signifie au juste le titre sibyllin qu’il a donné à son ‘papier’ ?
  • Qu’entend-il par sa métaphore de l’effacement des noms au temps des pharaons ?
  • Bref, qu’est-ce que ce tout cela a à voir avec le conflit arabo-israélien ?

– J’y viens.

Le caractère violemment négationniste et révisionniste de l’histoire du peuple juif, et plus encore de ses racines en terre d’Israël, a atteint son apogée, ces dernières années, en l’espèce d’une modification radicale de la terminologie afférente à ce conflit, et plus précisément de celle des noms historiques des lieux, des villes et des protagonistes. En voici quelques exemples :

  • « Palestine », au lieu de « Eretz Israel » (terre d’Israël) [2].
  • « Al Quds » (La Sainte), au lieu de « Jérusalem ».
  • « Esplanade des Mosquées », au lieu d’Esplanade (ou ‘Mont’) du Temple ».
  • Mur « Al Buraq » [3], au lieu de « Mur Occidental » [4].
  • « Naplouse » [5], au lieu de Sichem.
  • « Rive Occidentale » [6], au lieu de « Judée » et « Samarie » (Galilée).
  • « Armée (ou ‘troupes’) sioniste », au lieu de « Tsahal » (acronyme d’Armée de Défense Nationale).
  • « L’occupation » (= l’occupant) au lieu de « la population israélienne ».

Mais le morceau de roi de ce révisionnisme terminologique est celui qui vaut à cette chronique son titre de dérision. Il faut savoir, en effet, que non seulement les contours et les villes de l’État d’Israël ne figurent pas sur les cartes des manuels de géographie des écoliers palestiniens [7], mais qu’à son nom même sont substituées des expressions telles que « les territoires de 1948 », « l’intérieur », ou « les territoires à l’intérieur de la Ligne Verte » (Green Line[8].

Et peu importe ici ce qu’englobe et ce qu’exclut cette dernière des territoires qui firent jadis partie des Royaumes préexiliques de Juda et d’Israël, puis de la Judée-Samarie, au retour de l’Exil de Babylone, et ce jusqu’à la destruction du Second Temple par les Romains, en 70 de notre ère. La leçon de cette substitution terminologique est claire : le lien historique avec sa terre, qui fonde la légitimité du peuple Juif à y revenir, est un « mythe sioniste ».

Cette conception semble partagée par le plus grand nombre. A preuve, le mufti de Jérusalem a pu, sans être désavoué par quelque autorité – laïque ou religieuse – que ce soit, affirmer, en janvier 2001, au reporter du Die Welt qu’il « n’y a pas, à Jérusalem, une seule pierre qui témoigne d’une présence juive, et encore moins de l’existence d’un Temple juif » [9].

Ainsi, après avoir effacé le nom d’Israël des manuels d’enseignement et des cerveaux des écoliers palestiniens – préparant des générations de négationnisme –, les ennemis de cet État-paria s’efforcent-ils de le dépersonnaliser aux yeux du monde entier, en noyant jusqu’à son nom dans l’abstraction géographique.

C’est pourquoi, s’ils devaient se résigner à cet état de choses, il ne resterait plus aux Israéliens qu’à échanger l’antienne de l’hymne national par lequel ils célèbrent l’accomplissement de l’antique espérance juive (« vivre en peuple libre sur notre terre, la terre de Sion, Jérusalem ») contre le hit des Beatles (« We all live in a yellow submarine », nous vivons tous dans un sous-marin jaune »), avec la transposition suivante, dont il y a gros à parier qu’elle passerait majoritairement inaperçue :

« We all live in the ‘Green Line’ submarine ».
(Nous vivons tous dans le sous-marin de la ‘Ligne Verte’).

Et quel sous-marin !

  • Sans périscope et sans torpilles, aveugle et inoffensif,
  • et surtout, définitivement absent de la surface d’une histoire, dans les abîmes de laquelle le monde le laissera couler, sans élever la moindre protestation…

Tiens, cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?…

© Menahem Macina

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[1] Célèbre fleuve où Naaman, un haut fonctionnaire syrien, dut se plonger jadis, sur l’injonction du prophète Elisée, pour être guéri de sa lèpre (cf. 2 R 5, 1-14), et dans lequel Jean baptisa Jésus.

[2] L’un des arguments majeurs des défenseurs de cette terminologie est que l’appellation était romaine, ce qui est exact, à condition de préciser qu’elle est non biblique et tardive. En effet, l’archéologie témoigne, en l’espèce de pièces de monnaies contemporaines de la chute du second Temple, que le nom de la région était « Judée », puisqu’on y lit l’inscription latine commémorant la victoire romaine: « Iudaea capta » (Judée conquise). Voir les clichés à la fin du présent article. Inversement – comble de l’ironie –, l’étude de Zara Zimbardo, (Narrative Conflict: An Inquiry into the Histories of Israeli and Palestinian History Textbooks, juin 2006, p. 14-15, du pdf en ligne) déplore le « négationnisme » israélien au détriment des Palestiniens, et se scandalise de ce que « cette négation prend aussi la forme d’omissions et d’ambiguïtés de la terminologie géographique, caractéristiques des livres d’histoire et de géographie israéliens, qui continuent à utiliser des noms hébraïsés (!) pour désigner des villes palestiniennes, telle Schem [Sichem] pour Naplouse ; à appeler la Rive Occidentale [du Jourdain] de son nom biblique de ‘Judée et Samarie’ ; et à parler de Jérusalem comme de la ‘capitale unifiée d’Israël’… ».

[3] Du nom de la jument mythique de Mahomet, censée y avoir été attachée durant la prétendue ascension céleste de ce dernier, lors de son Miraj, ou voyage nocturne, selon la tradition musulmane.

[4] Construit par Hérode, et surélevé par les Romains après la destruction du Temple, en 70 de notre ère.

[5] Transcription arabe de Neapolis (ville nouvelle), patronyme grec donné par les vainqueurs romains à l’antique cité, dont certains habitants de l’époque biblique furent assassinés traîtreusement par des membres des tribus de Siméon et de Lévi, pour venger le viol de Dinah, fille de Jacob, par l’un des princes de Sichem (voir Genèse chapitre 34).

[6] Littéralement : « rive occidentale du Jourdain » (en anglais West Bank), ancienne Cisjordanie de la Palestine mandataire.

[7] Voir : « Israel still not on the map in Palestinian textbooks », par Ellis Shuman, November 30, 2001, sur le site Israelinsider.

[8] « Ligne verte » (en anglais ‘Green Line’), ainsi nommée car dessinée à l’encre verte, par les diplomates. Rappelons que cette fameuse « Green Line » fut tracée sur les cartes de l’Institut de cartographie britannique lors des rencontres des Commissions mixtes d’armistice de 1948/1949, après la victoire d’Israël contre les États Arabes, dans sa Guerre d’indépendance. Cette délimitation cartographique n’était pas une ligne de compromis entre pays, mais une ligne de cessez-le-feu, imposée aux pays arabes, du fait de leur impuissance à faire céder Israël.

[9] Voir : « The PA Mufti : Jews from Germany Should Return There », Interview by Die Welt, January 17, 2001. Texte intégral de l’interview sur le site Memri.org.

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Monnaies romaines célébrant l’écrasement, par les Romains de la dernière révolte juive, en 135 de notre ère.

Sestertius - Vespasiano Iudaea (Crédit : Wikipédia)

Sestertius – Vespasiano Iudaea (Crédit : Wikipédia)