Le courant d’émigration de Juifs français vers Israël annonce un tournant pour la communauté juive née au lendemain de la guerre. Il marque sans doute concrètement la fin d’un certain type d’identité et de condition dans la société française.

Comme après la guerre des Six-Jours, elle voit partir une partie de ses élites les plus vaillantes, en ce sens que ce départ ne peut être le fait que d’une population qui a la force de mettre en œuvre ses sentiments et sa conscience juifs, qu’on les juge fondés ou pas, et de passer à l’acte.

Ces Juifs tirent ainsi, même de façon muette, une conclusion de la chute à l’abîme des quinze dernières années, pour eux-mêmes mais aussi pour la France en laquelle ils n’ont plus trouvé de recours, ni d’empathie.

Ils s’engagent aussi dans une deuxième épreuve car une transplantation n’est pas chose facile. Or, on ne peut que remarquer qu’à l’inverse des années 1967-1973, cette aliyah est très différente. S’agit-il d’ailleurs d’une « aliyah » ou d’une « immigration »?

Ce sont deux démarches différentes. La motivation sioniste ou sioniste religieuse n’est plus comme alors très prégnante ; elle peut être même absente, et c’est vrai aussi qu’à part certains milieux le sionisme n’est plus très puissant parmi les élites israéliennes gagnées par l’idéologie postmoderniste de la société de consommation. Faire son aliyah, ce n’est pas simplement changer d’adresse… Et cela nécessite le soutien de la société d’accueil.

Aujourd’hui, on n’a pas le sentiment que ces deux dimensions, dans le départ et dans l’accueil, soient réunies. C’est une véritable question qui est posée là car seul un engagement identitaire fort peut soutenir et sustenter l’épreuve personnelle qu’est l’aliyah, lui donner un avenir. La question n’est pas de savoir si elle est un choix ou une fuite (de l’antisémitisme européen). Cela n’a jamais été clair à toutes les époques et cela n’a aucune importance. C’est, pour l’immigrant de se rendre compte que c’est remettre en chantier son identité et sa vie et donc faire le clair sur les valeurs les plus importantes de son existence de Juif et d’homme. Or rien de tout cela ne se produit aujourd’hui chez les olim comme chez les Israéliens.

« Le sionisme n’est plus très puissant parmi les élites israéliennes. »

Je ne sonderai pas les causes ni les modalités de cet état de faits ici. Je poserai plutôt la question de savoir si Israël est préparé à accueillir cette immigration.

Elle se pose surtout (du point de vue de l’avenir d’Israël) pour la génération des 20-40 ans, en pleine force de l’âge, à la tête de familles, bien plus que pour les retraités, les exilés fiscaux et les gens riches qui achètent des appartements pour ne pas les habiter « au cas ou ».

Or c’est de cette population que semble ne pas se soucier l’administration israélienne par les conditions de « désintégration » et pas d’intégration qu’elle fait aux nouveaux immigrants, en rendant difficile la reconnaissance des diplômes et des qualifications professionnelles, en obligeant des gens qui ont derrière eux toute une vie professionnelle à repasser de façon humiliante des examens comme s’ils venaient d’un pays arriéré. Et jusqu’au permis de conduire !

Et bien sûr les candidats échouent, malgré des années de vie professionnelle : environ 70 % d’échecs dans le secteur médical. Le problème se retrouve aussi dans le secteur scolaire ou il n’y a souvent pas de sensibilité aux problèmes d’adaptation des Français, ce qui place les élèves en situation d’échec scolaire.

Le judaïsme français reste un continent méconnu et non reconnu du point de vue culturel et social dans une société israélienne qui parle hébreu, certes, mais aussi russe, anglais et arabe. C’est un fait général: cette judaïcité reste invisible à l’ensemble du monde juif, à dominance anglo-saxon.

Face à cet état de faits, les Juifs français n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Ils ne savent pas qu’ils existent et donc ne peuvent défendre leurs intérêts. C’est l’héritage de la République… Mais en faisant leur aliyah ils ne sont pas seulement entrés en Terre d’Israël mais aussi dans un pays d’immigrants, où les groupes humains jouent des coudes pour se faire une place au soleil. Les Russes en ont donné un exemple probant.

Or, c’est ce que les Juifs français n’ont pas su faire depuis les années 1960. C’est ce qui s’impose, non seulement pour que leur immigration réussisse mais aussi pour verser au trésor culturel commun d’Israël leur propre version de l’être d’Israël – leur raison d’être – qui rassemble aussi, en plus de sa spécificité, les 70 facettes de l’humanité.

Cet article a été publié dans Actualité Juive.