Israël : une démocratie de camps
Israël a toujours été un pays de débats. On y parle fort, on conteste, on argumente, on manifeste. La confrontation politique fait presque partie de la culture nationale. Ce n’est donc pas le désaccord qui devrait inquiéter. Une démocratie dans laquelle tout le monde pense la même chose serait d’ailleurs bien étrange. Le problème est ailleurs. Ce qui semble progressivement se détériorer en Israël, ce n’est pas la capacité à parler. C’est la capacité d’écouter. Chacun parle, mais de plus en plus souvent à son propre camp. La droite parle à la droite. La gauche parle à la gauche. Les religieux parlent aux religieux, les laïcs aux laïcs. Les chaînes de télévision, les réseaux sociaux et parfois même les responsables politiques donnent l’impression de fonctionner dans des univers parallèles. Le débat existe toujours. Mais il ressemble de plus en plus à une juxtaposition de monologues. C’est probablement là que commence le véritable problème démocratique.
On ne cherche plus à convaincre
Dans un débat démocratique traditionnel, il existe trois catégories : ceux qui pensent comme vous, ceux qui pensent contre vous et ceux que vous pouvez encore convaincre. Or cette troisième catégorie semble progressivement disparaître. Le discours politique n’est plus nécessairement construit pour persuader celui qui hésite. Il sert d’abord à mobiliser ceux qui sont déjà convaincus. Une phrase modérée risque de décevoir son camp. Une phrase violente, au contraire, peut être immédiatement reprise sur les réseaux sociaux, applaudie par ses partisans et commentée pendant plusieurs heures sur les plateaux de télévision. La politique change alors de fonction : il ne s’agit plus tellement de construire une majorité autour d’une idée que d’entretenir la mobilisation permanente de son propre camp. Et cette évolution ne concerne pas uniquement un côté de l’échiquier politique. Elle touche progressivement tout le monde.
L’adversaire devient une menace
C’est probablement l’évolution la plus préoccupante. Dans une démocratie normale, on peut considérer que son adversaire se trompe profondément. On peut penser que sa politique est mauvaise, dangereuse ou irresponsable. Mais il reste un adversaire légitime. Lorsque la polarisation devient extrême, cette frontière commence à disparaître. L’autre n’a plus seulement tort. Il devient dangereux. Pour certains, le gouvernement menace la démocratie. Pour d’autres, ceux qui s’opposent au gouvernement refusent la volonté des électeurs. Certains voient les juges comme le dernier rempart de l’État de droit. D’autres y voient une institution disposant d’un pouvoir excessif face aux représentants élus. Chacun peut ainsi finir par être convaincu qu’il défend la démocratie contre l’autre. C’est ce qui rend la situation particulièrement difficile. Car comment trouver un compromis avec quelqu’un que l’on considère comme une menace existentielle ?
Deux visions de la démocratie se confrontent
Une grande partie du conflit politique israélien vient peut-être de là. Pour une partie de la population, la démocratie repose avant tout sur le principe majoritaire : les citoyens votent, une majorité se forme et cette majorité doit pouvoir gouverner. Pour une autre partie, la démocratie ne peut pas se résumer au vote : elle suppose également des contre-pouvoirs, une justice indépendante et des institutions capables de limiter le pouvoir de la majorité. Ces deux visions ne sont d’ailleurs pas nécessairement incompatibles. Mais elles le deviennent lorsque chacun considère que l’autre définition est illégitime. Le débat autour de la justice, des pouvoirs de la Knesset, du gouvernement, du rôle de la Cour suprême ou encore des rapports entre religion et État prend alors une dimension beaucoup plus profonde qu’une simple dispute institutionnelle. Il touche à la question : quel Israël voulons-nous ? L’Israeli Democracy Institute constatait déjà dans son indice 2025 une confiance faible dans de nombreuses institutions et identifiait la fracture entre droite et gauche comme la tension sociale la plus aiguë du pays. À l’approche des élections de 2026, ses chercheurs parlent d’une polarisation exceptionnelle autour du caractère démocratique de l’État, de la religion et des fondements du consensus civique.
Le 7-Octobre aurait pu rapprocher. Il a aussi aggravé certaines fractures
Les traumatismes successifs subis par Israël auraient pu créer durablement un sentiment d’unité nationale. Cela s’est produit à certains moments. Mais la guerre, la question de la responsabilité du 7-Octobre, celle des otages, le service militaire des ultra-orthodoxes, les choix militaires et diplomatiques du gouvernement ou encore les relations avec les Palestiniens ont également ajouté de nouvelles lignes de fracture aux anciennes. Le paradoxe israélien est donc saisissant : face aux menaces extérieures, la société peut montrer une extraordinaire capacité de mobilisation collective, tout en restant profondément divisée politiquement à l’intérieur. Cela crée deux Israël qui peuvent parfois partager les mêmes inquiétudes mais ne plus employer les mêmes mots pour en parler.
Le compromis devient une faiblesse
C’est peut-être le signe le plus dangereux pour une démocratie. Une démocratie ne fonctionne pas parce que tout le monde est d’accord. Elle fonctionne parce que des personnes qui ne sont pas d’accord acceptent malgré tout de vivre ensemble. Cela nécessite donc un mot devenu presque suspect : le compromis. Or, lorsque les camps se radicalisent, le compromis peut être interprété comme une trahison. Si je considère que l’autre camp veut détruire Israël tel que je le conçois, pourquoi accepterais-je de négocier avec lui ? Chaque concession devient alors une capitulation. Chaque élection devient existentielle. Chaque victoire de l’autre camp ressemble à une catastrophe nationale. À ce stade, la démocratie peut parfaitement continuer à organiser des élections. Les partis peuvent continuer à faire campagne. Les citoyens continuent à voter. Mais l’esprit démocratique commence malgré tout à s’affaiblir.
Le vrai danger : une démocratie sans interlocuteurs
Israël organisera ses prochaines élections législatives le 27 octobre 2026. Mais la question la plus importante ne sera peut-être pas uniquement de savoir qui les remportera. Elle sera de savoir ce qui se passera le lendemain. Les perdants considéreront-ils la victoire de l’autre camp comme légitime ? Les vainqueurs considéreront-ils qu’ils gouvernent également pour ceux qui n’ont pas voté pour eux ? Les responsables politiques continueront-ils à parler uniquement à leur base ou chercheront-ils à reconstruire un langage commun ? Car une démocratie ne peut probablement pas vivre durablement lorsque chaque moitié du pays pense devoir sauver Israël de l’autre moitié. C’est là tout le paradoxe. Israël ne manque pas de débats. Israël manque peut-être progressivement d’interlocuteurs. Tout le monde parle. Tout le monde argumente. Tout le monde manifeste. Tout le monde affirme défendre le pays et la démocratie. Mais chacun écoute de moins en moins celui qui se trouve en face. Et lorsque, dans une démocratie, on ne cherche plus à convaincre son adversaire mais seulement à le vaincre, le problème dépasse largement la politique. Il finit par toucher à la capacité même d’une société à continuer à vivre ensemble. La véritable question pour Israël n’est donc peut-être pas : qui gagnera le prochain débat ? Elle est beaucoup plus fondamentale : sommes-nous encore capables de débattre avec quelqu’un dont nous refusons les idées, sans finir par refuser sa légitimité ? C’est peut-être aujourd’hui l’une des questions démocratiques les plus importantes auxquelles Israël doit répondre.

