Au moment où Israël et les Etats-Unis traversent l’une des pires crises de leur histoire, des politiciennes israéliennes rejoignent la First Lady Michelle Obama et le mouvement #BringBackOurGirls pour la plus noble des causes. Et la moins risquée, aussi ?

Des habituées du « coup » médiatique

Quel est le point commun entre la ministre israélienne de la Culture et des Sports, Limor Livnat, située à la droite du Likoud, la députée du parti centriste Yesh Atid, Pnina Tamano-Shata, et celle du parti parti ultra-nationaliste Le Foyer juif, Ayelet Shaked ?

Ce sont les premières politiciennes israéliennes à avoir rejoint le mouvement #BringBackOurGirls pour la libération des plus de 200 lycéennes nigérianes enlevées le 14 avril dernier par la secte islamiste Boko Haram qui les a promises à l’esclavage.

Toutes trois l’ont fait ce dimanche à la manière de Michelle Obama, en postant sur Facebook des photos d’elles munies du message #BringBackOurGirls (ici Limor Livnat).

Toutes les trois ont aussi en commun d’être des femmes engagées, des politiciennes exprimant chacune à leur manière une certaine radicalité, et des activistes avec un goût très prononcé pour le « coup » médiatique.

La ministre Livnat, surnommée la « First Lady du Likoud », est une opposante historique aux accords d’Oslo, connue pour ses déclarations virulentes à l’encontre des Arabes.

La députée Ayelet Shaked, qui vient du monde des start-up, habituée des marches de protestation comme des manifestations virtuelles, n’avait pas hésité à diffuser sur Internet les photos des petites victimes du massacre d’Itamar, au prétexte que les Palestiniens étaient eux aussi engagés dans la guerre des images.

Quant à Pnina Tamano-Shata, première éthiopienne à siéger à la Knesset, elle s’est rendue célèbre en décembre dernier en dénonçant le refus des autorités israéliennes de recevoir le sang des donneurs éthiopiens. Pour cela, elle s’était filmée en caméra cachée.

Pas étonnant, donc, que toutes les trois aient emboîté le pas à Michelle Obama en posant avec le message #BringBackOurGirls sur Facebook.

« Bring Back Our Girls ! » : du cri au hashtag

En réalité, ce n’est pas la First Lady américaine qui a initié le mouvement. C’est la nigériane Obiageli ‘Oby’ Ewekzesili, vice-présidente du Département Afrique de la Banque mondiale qui, le 23 avril dernier, lors d’une cérémonie organisée par l’UNESCO à Port Harcourt, au Nigéria, a tenté d’attirer l’attention du public sur le sort des jeunes filles enlevées neuf jours avant. « Rendez-nous nos filles ! » s’est-elle écriée entre deux sanglots.

Son cri déchirant s’est transformé en slogan sous la plume – ou plutôt le tweet – d’Ibrahim M. Abdullahi, un juriste nigérian présent à la cérémonie.

Le message a aussitôt été retweeté par des milliers d’internautes et repris, avec la formule précédée du « # » (le hashtag, qui permet d’indiquer un sujet sur Twitter), dans diverses manifestations virtuelles organisées sut internet mais également des marches de protestation, bien réelles celles-là, toujours initiées par les réseaux sociaux.

Dans le même temps, #BringBackOurGirls est devenu le nom d’une pétition en ligne sur le site Change.org, qui a reçu à ce jour plus de 911 000 signatures.

Mais il a fallu attendre le geste de Michelle Obama, le 8 mai, pour que le cri d’Oby Ewekzesili devienne le signe de ralliement de millions d’internautes et que le kidnapping des lycéennes nigérianes entre dans le débat international, de New York à Sidney, en passant par Jérusalem.

Reste à savoir si un hashtag fait une politique.

C’est la moindre des choses que l’on puisse faire…

L’activisme sur les réseaux sociaux est sans doute aussi ancien que les réseaux sociaux eux-mêmes. C’est d’ailleurs leur vocation première que de rassembler des individus en fonction de leurs goûts ou de leur engagement politique, et de les inviter à le dire haut et fort. « Exprimez-vous », propose Facebook sur le post offert à l’internaute comme une page blanche.

On peut aussi s’exprimer par un « poke », un « Like », en signant une pétition virtuelle, en arborant un badge, en devenant fan d’une page, en se rendant compte que c’était une pub, et autres joyeusetés dont nous avons tous fait l’expérience.

Le « Like » est sans doute l’expression la mieux partagée sur les réseaux sociaux. La plus facile aussi. De fait, il est fréquent de presser le bouton « j’aime » pour une œuvre charitable ou une noble cause. C’est bien la moindre des choses que l’on puisse faire.

Cependant, on touche au phénomène quand ladite page voit son nombre de « Likes » multiplié par milliers à travers le monde. C’est arrivé par exemple avec la vidéo « Kony 2012 », produite par le groupe « Invisible children » dans le but de mobiliser l’opinion internationale contre les crimes de guerre commis par Joseph Kony en Ouganda et de faciliter son arrestation.

Mise en ligne sur Youtube le 5 mars 2012, puis diffusée par les médias sociaux, la vidéo avait été vue plus d’un million de fois en six jours. Elle atteint aujourd’hui 99 millions de vues sur YouTube et 22 millions de « Likes » sur Vimeo.

De quoi faire tourner la tête du fondateur d’« Invisible children », Jason Russell. Précisément, celui-ci a été brièvement arrêté en 2012 suite à ce qu’il est communément convenu d’appeler un « pétage de plomb ». Quant au criminel de guerre Joseph Kony, il court toujours.

… et c’est bien le maximum que l’on fera

Liker n’engage à rien ; c’est précisément pour cette raison que l’on peut douter de l’efficacité de l’action citoyenne version réseaux sociaux.

Pour les plus critiques, cette forme d’activisme ne serait qu’un « slacktivisme » ; autrement dit un activisme de fainéant (« slacker » en anglais). Tranquillement installé derrière son écran, l’internaute se donne bonne conscience à moindre frais, sans se frotter à la réalité d’une manifestation, d’un débat, voire d’un affrontement. Il ne bouge pas, ne risque rien, ose à peine. « C’est le type d’activisme idéal pour une génération de feignants » s’insurge Evgeny Morozov dans Foreign Policy.

Pour d’autres, à peine plus mesurés, il s’agit d’un « clicktivisme » : la mobilisation humanitaire/citoyenne/partisane en est réduite à la seule action de cliquer pour « Liker » ou de re-twitter un message de 140 signes ou une photo.

Un selfie avec un message comme dans le cas de #BringBackOurGirls, n’y change rien. On est bien là au niveau zéro de la politique, ce qui est assez préoccupant quand l’internaute/activiste est un responsable politique doté de moyens de décision.

L’activiste hashtag est en outre appelé à avoir des indignations sélectives : plus le message est simple et émouvant, mieux il passe ; à l’inverse s’il requiert quelques nuances, une mise en perspective, des rappels historiques, ses soutiens vont rapidement s’épuiser.

Certains pourront rétorquer que le « Printemps arabe » a été facilité par Facebook ou que #occupywallstreet a permis d’ouvrir encore plus les yeux sur les dérives financières. Difficile pourtant de mesurer l’impact réel des médias sociaux.

Les rares études qui ont été menées sont en tout cas très sévères à l’égard du slacktivisme. En novembre 2013, les chercheurs de l’Université de Columbia Kirk Kristofferson, Katherine White et John Peloza, ont publié une étude qui démontre que plus l’action en faveur d’une cause est personnelle et privée, et plus elle est engagée et efficace. En revanche, plus elle est publique, et plus elle est artificielle.

Le professeur Kevin Lewis de l’Université de Californie a analysé avec son équipe la corrélation entre les « Likes » sur la page Facebook de « Save Darfur » et les dons effectifs pour aider les réfugiés du Darfour. Leur étude révèle que sur les 1,2 millions de fans de la page, 99,7% n’ont jamais versé un seul centime d’aide aux réfugiés.

On comprend mieux que l’antenne suédoise de l’UNICEF ait décidé de tourner une vidéo où elle demande aux internautes de ne plus liker sa page Facebook, mais d’envoyer des dons. « Les Likes ne sauvent pas des vies », dit sa vidéo postée sur YouTube.

Place au politique

Gageons que #BringBackOurGirls ne connaisse pas le même destin et qu’il soit le premier mouvement d’activisme hashtag, non seulement à mobiliser les foules pour faire pression sur les décideurs, mais surtout à entraîner une véritable réaction politique.

Dimanche soir, Paris proposait d’organiser une conférence réunissant le Nigéria et cinq pays africains autour du président Hollande.

Au même moment, Israël se disait prêt à envoyer une aide au Nigéria pour localiser les lycéennes et combattre le terrorisme.

Le Président nigérian Goodluck Jonathan, très critiqué pour son inaction dans les jours qui ont précédé et suivi l’enlèvement, s’est empressé d’accepter l’expertise israélienne en matière de lutte contre le terrorisme.

Frédérique Schillo