8h, 30 degrés, dernier Dimanche de Mai.

Nous sommes Boulevard Rothschild, à Tel Aviv, petite ville de 52km2, où se croisent millionnaires potentiels en tong, à vélo semblant parler seul avec leur casque sans fil, et des mendiants ravagés par la drogue qui arrêtent les passants pour eux aussi s’offrir un peu de rêve.

Vous n’êtes pas dans un reportage de Bernard de la Villardière mais bien dans cette ville qui ne dort jamais. Un environnement atypique entre le futur et le chao ou naitront vos nouveaux outils du quotidien, de Waze à Fiverr en passant par MobilEye racheté 15 milliards de dollars par Intel il y a un an. Le lieu de naissance, il y a trois ans de la plus française des startup israéliennes, la marketplace Zabilo.com dont je suis l’un des trois papas avec deux amis.

Comment expliquer qu’un pays de 8 millions d’habitants, grand comme deux départements français et entouré de pays hostiles peut-il créer autant ? Pourquoi Eric Schmidt, ancien PDG de Google a dit : « les Etats-Unis sont le meilleur pays pour entreprendre. Ensuite il y a Israël » ?

Que s’est-il passé dans la tête de Warren Buffet, « Mr-Aversion-Au-Risque », pour qu’il mette fin à une décennie sans investir à l’étranger, avec l’achat d’une société israélienne – pour 4,5 milliards de dollars – alors qu’Israël était en pleine guerre du Liban en 2006 ?
Quelque chose de métaphysique ? une énergie difficile à définir ?

Viva Tech, Paris, il y a un an le Président Macron fait un vœu… «je veux que la France soit une StartUp Nation ». Devient-on une StartUp Nation ou faut-il en avoir l’âme ?

Dans un pays où filles comme garçons servent l’armée pendant au moins 2 ans, l’ « égalité des chances », la « discrimination positive », propres à la France sont de vaines quêtes.

Ici, la sélection permettra l’épanouissement selon les aptitudes de chacun. Les plus brillants et les meilleurs deviendront encore meilleurs dans leur discipline, car l’armée leur offrira la crème des formations académiques, des entrainements physiques et psychologiques ainsi que du matériel de pointe et la connaissance d’eux-mêmes. Un peu à la manière des recruteurs dans le football conspués par Elise Lucet, Tsahal peut piocher ses futures stars du high tech pour les faire progresser plus vite et mieux que les autres.

Le service militaire c’est aussi le « vivre ensemble ». Ici, il n’est ni un rêve, ni une injonction car se mêlent dans le même uniforme, aussi bien de jeunes russes, marocains, éthiopiens, américains, français et tant d’autres pour se servir et se protéger mutuellement et ce tout au long des nombreuses guerres qu’Israël a connu depuis son indépendance en 1948. À vingt ans en Israël on a plus été soumis à la pression, à la peur et la prise de décision rapide qu’à quarante ans en Europe.

Et pour cause, une bonne unité dans l’armée vaut infiniment plus qu’un diplôme d’une grande université.

Nassim Nicholas Taleb, dans son livre Jouer sa peau, accuse les leaders qui mettent « La peau des autres en jeu pour eux ». Par la force des choses, ici c’est le contraire, jouer sa peau est un principe fondateur de l’esprit israélien. De même, le culte de l’immédiateté : ne pas épargner pour penser plus à aujourd’hui qu’à demain. Comme le soutient Idris Aberkane, «l’échec est un diplôme».

Un autre principe fondateur propre à Israël, croire à la chance et aux miracles. « La chance n’est qu’un jeu de nombre » dit le « pape » de l’Économie comportemental (israélien d’ailleurs) Dr. Dan Arieli. Plus on tente sa chance, plus on en a.

Installé en Israël depuis neuf ans, originaire de région parisienne, le fossé culturel a été violent. Ici il n’y a ni savoir-vivre ni art-de-vivre. Dans mon nouveau « chez moi », on parle fort, on klaxonne quand le feu passe à l’orange, on ne dit ni « Bonjour », ni « Merci », on préfère le « désolé » au « s’il vous plait », les gens sont sur d’eux car éduqués par des mères juives de tous bords si convaincus que leurs enfants sont surdoués que certain finissent par le devenir.

À Tel Aviv, sur le Boulevard Rothschild on tente sa chance tout le temps, dans le monde des affaires, comme dans la drague, dans les bars de ce boulevard qui revêt la nuit tombée son costume de fête. David Ben Gurion, premier dirigeant du pays (qui déclara son indépendance 70 ans plus tôt sur ce même boulevard) a confié dans une interview accordée à CBS « en Israël pour être réaliste, il faut croire au miracles ».

À Tel Aviv, sur le Boulevard Rothschild, j’observe ses barbus, religieux ou hipsters, ses filles aux grosses lunettes assises au café tapant d’infinies lignes de code sur un écran noir contrastant avec le ciel bleu et la verdure de ce pays « ancien-nouveau » comme l’appelait Théodore Herzl dans son roman Altneuland dont la rue perpendiculaire porte le nom.

À Tel Aviv, sur le Boulevard Rothschild on me pose ces (bonnes) questions, sans aucune gêne : « T’as une StartUp ? Quelle est ta valeur ajoutée ? Comment tu fais de l’argent ? Ça te plait ? Bravo mon frère, voilà mon CV si tu cherches. » Ces trentenaires au look d’adolescents attardés sont tous convaincus qu’ils créent en ce moment même la licorne de demain. Ils pédalent sur leur pignon fixe avec vigueur pour arriver à demain avant les autres.