Sans attendre les premiers résultats de l’enquête sur la tuerie au Musée Juif de Bruxelles, le Premier ministre israélien et son ministre des Affaires étrangères ont accusé pêle-mêle l’antisémitisme européen, l’antisionisme, l’anti-israélisme et toutes les critiques de leur politique gouvernementale. Au risque d’un dangereux amalgame ?

Un attentat antisémite au Musée Juif de Bruxelles

Le caractère antisémite du crime survenu ce samedi à Bruxelles ne laisse aucun doute. Peu avant 16h, un homme a fait irruption au Musée Juif, tuant de sang froid deux personnes à l’entrée du bâtiment, puis tirant sur deux autres dans le hall de réception du musée.

Les vidéos des caméras de surveillance montreront un homme seul, calme et déterminé, apparemment bien organisé avec sa tenue passe-partout, une casquette vissée sur la tête pour échapper aux regards et deux sacs noirs servant à dissimuler les armes de son crime.

Accrochée sur sa poitrine, on devine une petite caméra filmant le visage de ses victimes comme celle que Mohammed Merah avait utilisée à Toulouse. Vision d’horreur.

Les victimes du Musée Juif de Bruxelles ont depuis été identifiées : un couple de touristes israéliens, âgés d’une cinquantaine d’années, Emmanuel et Myriam Riva ; une bénévole française du musée, Dominique, âgée de 66 ans ; et Alexandre, un Belge de 25 ans travaillant à la réception du musée.

Une onde de choc de Bruxelles à Jérusalem

Dès les premières nouvelles de la tuerie, les commentaires ont afflué pour exprimer choc, indignation et tristesse.

Certains faisaient part de leur incompréhension face à ce crime odieux perpétré ; d’autres se disaient convaincus qu’une telle attaque antisémite, après celles du gang des Barbares et de Mohammed Merah, allait recommencer.

Que le tueur de Bruxelles se révèle sous les traits d’un djihadiste illuminé comme Mohammed Merah, plutôt que sous ceux d’un terroriste d’extrême-droite comme le norvégien Anders Breivik ou d’un tueur fou porté par d’autres motifs encore, cela ne surprendrait guère tant on sait combien l’antisémitisme islamiste en est venu à supplanter le vieil antijudaïsme classique de droite.

Cependant, que dire des spéculations en tout genre qui se sont répandues sur les réseaux sociaux ? Sous les hashtags #MuseeJuif, #Bruxelles ou #Fusillade, les hommages se mêlent aujourd’hui encore à des accusations aveugles, des délires conspirationnistes et autres petites blagues nauséabondes.

Un embrouillamini qui tranche évidemment avec les réactions officielles des politiques, à la fois très cadrées du fait que l’enquête soit toujours en cours, mais où transparaît l’émotion face à l’horreur du crime commis.

« Choc, tristesse et colère » sont les mots qui reviennent en boucle dans les messages de la classe politique belge. A commencer par le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, présent par hasard sur les lieux de l’attentat, qui a aussitôt posté sur son compte Twitter un message de condoléances aux familles des victimes : « Choqué par les meurtres commis au musée juif, je pense aux victimes que j’ai vues sur place et à leurs familles ».

Ailleurs, les réactions officielles n’ont pas tardé. De François Hollande, qui a exprimé « toute la solidarité de la France à l’égard de la Belgique » et appelé à « prendre conscience de ce que représente cet acte antisémite, cette fusillade horrible à Bruxelles, capitale de la Belgique et capitale de l’Europe » ; jusqu’à Ban Ki-moon, qui a réitéré sa « ferme condamnation de toute forme de racisme, de xénophobie et d’intolérance » ; en passant par le Pape François, qui a déclaré depuis la Terre sainte où il est en visite, qu’il ne devait « pas y avoir de place » pour l’antisémitisme.

Liberman se met en avant

C’est de Jérusalem, justement, que sont venues les toutes premières réactions internationales. Et aussi les plus surprenantes.

Samedi soir, à 23h22, quelques heures à peine après la tuerie de Bruxelles, alors qu’on ignorait encore tout du nombre de victimes, des circonstances de leur assassinat, sans parler de l’identité de l’agresseur et de ses motivations, le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Liberman a réagi sur sa page Facebook :

« L’événement terroriste au Musée Juif, où trois personnes innocentes ont été assassinées, est le résultat de l’incitation anti-israélienne et antisémite exprimée, entre autres, par les appels à boycotter Israël et le boycott des produits israéliens, les activités contre Israël dans les forums internationaux et une position unilatérale systématiquement prise contre Israël. (…) »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahou lui a emboîté le pas, publiant une demi-heure plus tard (à 0h05) un communiqué en hébreu et en anglais sur sa propre page Facebook. Après avoir condamné fermement les assassinats et s’être associé à la douleur des familles des victimes, il ajoutait :

« Cet acte meurtrier est le résultat d’incitations constantes contre les Juifs et leur Etat. Des calomnies et des mensonges contre l’Etat d’Israël continuent d’être entendus sur le sol européen ; alors même que les crimes contre l’humanité et les actes meurtriers perpétrés dans notre région sont systématiquement ignorés ».

Des messages israéliens à contre-courant

Sur la forme, l’inversion de l’ordre protocolaire – le ministre passant avant le chef du gouvernement – pourrait étonner. De même que le choix du média pour délivrer une parole aussi importante et solennelle.

Le caractère officiel de ces deux messages Facebook n’en reste pas moins indiscutable : ils seront d’ailleurs repris tels quels le lendemain, dimanche, sans y changer une virgule, sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères.

Benjamin Netanyahou précisera en outre son propos ce dimanche lors du conseil des ministres hebdomadaire, en dénonçant « certains Européens » qui ne se pressent pas pour condamner « le meurtre de Juifs ici ou en Europe » mais s’empressent par exemple de « condamner toute construction » à Jérusalem-est.

L’aspect dérangeant dans ces déclarations de Liberman et Netanyahou n’est pas qu’ils dénoncent l’antisémitisme sous toutes ses facettes ; c’est bien le moins que l’on puisse attendre après un crime odieux comme celui qui vient d’être perpétré au Musée Juif de Bruxelles.

Cependant, dénoncer l’antisémitisme est une chose ; lier une attaque antijuive à Bruxelles avec de l’antisionisme en est une autre.

Associer finalement cet attentat antisémite avec des positions que l’Union européenne ou des instances internationales peuvent avoir contre la ligne actuelle du gouvernement israélien – ou qu’elles menacent d’avoir dans le cas du boycott des produits israéliens – cela ressemble à un raccourci. Et il peut être dangereux.

Revenir enfin au conflit israélo-arabe et le comparer aux autres conflits du Moyen-Orient, c’est prendre le risque d’aller à contre-courant d’un événement dont on ignore encore absolument tout. C’est aussi risquer d’aller à contre-courant de la communauté juive de Belgique : comme tant d’autres, elle lutte au quotidien contre l’importation du conflit israélo-arabe en Europe.

Prudence, confiance et soutien

Liberman et Netanayhou pouvaient-ils réagir autrement ? Le public israélien n’a pas été choqué outre mesure par leurs déclarations. « On n’en attendait pas moins d’eux » peut-on entendre ça et là. Il serait donc normal que des représentants de l’Etat d’Israël réagissent à un attentat antisémite en Europe en condamnant l’antisémitisme, l’antisionisme, mais aussi toutes les formes d’opposition à la politique de leur gouvernement.

A ceci près que d’autres réactions existent. Shimon Peres a écrit dimanche matin un message, lui aussi d’abord délivré sur Facebook, appelant « les leaders européens à agir contre toutes les formes d’antisémitisme ». Une sobriété exemplaire, digne du statut présidentiel de son auteur.

Mais une autre réaction était encore possible : c’est celle que Benjamin Netanyahou avait eue lui-même  au soir du 19 mars 2012 en apprenant le quadruple assassinat dans l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse.

Sa déclaration, visible en vidéo, était d’une grande dignité. Il y dénonçait un « crime sauvage » au « mobile fortement antisémite » et, tout en soulignant qu’il était encore « trop tôt » dans l’enquête, se disait confiant dans les autorités françaises pour retrouver le meurtrier. « Israël fera tout pour les aider dans ce but. » avait-il conclu.

Bref, des marques de prudence, de confiance et de soutien qui ont cruellement manqué dans l’affaire du Musée Juif de Bruxelles.

Frédérique Schillo